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Le Ghirlandaio a choisi la tempera sur bois pour nous livrer le plaisir et l’émotion qu’ont éveillés en lui cette scène d’intimité et de tendresse familiale. C’est dire qu’il n’a pas choisi la facilité.

Le «plus» de la technique

Il fallait, pour qu’un panneau de bois puisse être utilisé comme support d’une peinture, qu’il ait au moins 70 ans d’âge, soit deux générations. On faisait attention au moindre détail. Le bois était traité de façon à ce qu’il soit imperméable et que les noeuds du bois apparaissent le moins possible.

La technique de la tempera, quant à elle, exige une grande virtuosité de la part de l’artiste. Les pigments de couleur sont liés par de la glaire d’oeuf, qui sèche lentement ; six ou sept couches de peinture sont superposées pour obtenir les nuances de couleur désirées ainsi que le modelé des volumes. C’est cette technique particulière qui assure à la fois l’éclat et la douceur des couleurs et leur résistance à la pâtine du temps. Et c’est la parfaite maîtrise des techniques de son art qui a permis au Ghirlandaio de traduire aussi subtilement les sentiments humains qu’il a choisi de nous livrer.

Ce sont les deux extrémités des différents âges de la vie des hommes qui sont exprimées ici, avec émotion et tendresse. Un grand-père et son petit-fils plongent réciproquement leur regard dans les yeux de l’autre. Quoi de plus banal et quotidien que cette scène d’intimité surprise par le peintre en instantané et en gros plan ? Le peintre est sans complaisance dans la précision réaliste des traits ingrats du vieillard, les cernes lourdes sous les yeux, les cheveux gris qui se parsèment et surtout les déformations maladives de son nez, la vérue sur le haut de la tempe. Mais la douceur et la tendresse de son regard méditatif, le petit sourire à peine esquissé sur ses lèvres font totalement oublier sa disgrâce physique pour ne retenir que la complaisance affectueuse avec laquelle il regarde son petit-fils. La pureté angélique du visage, pris de profil, de celui-ci fait naturellement contraste avec la laideur de la vieillesse de son grand-père. Mais quel amour dans l’attitude du jeune enfant ! C’est du même élan que sa petite main se pose délicatement sur la poitrine du vieillard et que son joli minois se tend éperdument pour plonger son regard candide dans les yeux de son grand-père.

Si jeunesse savait…

C’est toute une méditation sur la destinée humaine que nous offre le Ghirlandaïo par le truchement de ce bouleversant échange de regard entre ces deux êtres que l’amour plus encore que la filiation unit définitivement. «Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait»!… ; semble nous dire le peintre en totale symbiose avec l’expression désabusée qui se glisse dans le regard du grand-père. Si jeunesse savait combien est long, difficile et sinueux le chemin d’une vie , à l’image des méandres de la route qui se faufile dans le petit paysage que l’on voit à travers la fenêtre en arrière plan du tableau, pour déboucher après sa longue pérégrination sur des sommets improbables et inaccessibles.

Ce «truc» de peintre qui donne de la profonde à l’oeuvre, fait entrer la lumière pour éclairer de profil les personnages du premier plan, et leur donner ainsi plus de relief, permet ici surtout au Ghirlandaio de nous livrer sa philosophie de la vie, difficultés et embûches d’un cheminement que la jeunesse ignore et que la vieillesse n’a plus la force de surmonter…

Ces instants de communion profonde entre deux êtres, que la longueur d’une vie sépare et rapproche dans le même mouvement, sont des sommets de la vie humaine, ce qui lui confère toute sa valeur, instants d’éternité que l’on désire emmener avec soi dans l’au-delà parce qu’ils constituent la richesse d’une vie d’homme. Sublimés par le talent et l’émotion complice d’un peintre comme le Ghirlandaio, ils deviennent aussi par là-même des chefs d’oeuvre de l’art pictural.

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