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Karl MarxLieu commun, à l’heure actuelle, que de souligner l’importance de la pensée marxiste dans l’ensemble de la vie politique et culturelle. D’où l’évidente nécessité de bien connaître le tour d’esprit marxiste. Ce qui pose immédiatement le problème de savoir s’il y a un essentiel du marxisme. Interrogation qui souligne dès l’abord cette évidence: si cet essentiel du marxisme existe, il est très peu connu, voire totalement ignoré.

Une pensée trahie
D’une façon générale, l’essentiel de la pensée marxiste est, dans l’opinion, créditée d’une assez bonne note, même si les applications en sont catastrophiques. Dans les conversations, l’on entend fréquemment présenter le marxisme comme une recherche de la liberté ou de la justice sociale; et cela même si les applications communistes, soviétiques, et surtout staliniennes, de cette pensée sont considérées comme maléfiques ou intolérables.

Et cette attitude existe même chez les penseurs marxistes. Ainsi Marc Paillet, l’un des maîtres à penser de nos actuels gouvernants: son anti-communisme, son anti-soviétisme farouches reposent sur sur une prétendue fidélité à la pensée marxiste initiale: “Je ne suis pas marxiste, je suis marxien, je suis quand même un disciple de Marx“, déclare-t-il.

Ainsi Philippe Robrieux, qui est à l’heure actuelle l’un des plus violents dénonciateurs du PCF, dont il fut un membre éminent, mais qui demeure néanmoins marxiste et voit dans Karl Marx un grand effort vers la liberté.[[Voir à ce sujet tous les articles parus dans les différents magazines et quotidiens lors du 100ème anniversaire de la mort de Karl Marx, et qui présentent la pensée de celui-ci comme trahie par les applications qui en ont été faites.]]

Même lors des manifestations qui eurent lieu en faveur de la Pologne et notamment celle qui se déroula de Montparnasse aux Invalides, les manifestants criaient des slogans hostiles au stalinisme ; l’on n’y a pas entendu crier “A bas le marxisme!

La pensée de Karl Marx, en dépit des applications catastrophiques qui en furent faites, est donc considérée, dans son essentiel, comme une démarche, une lutte pour la liberté, la fraternité et la justice sociale. C’est la première observation que nous pouvons faire.

La grande philosophie contemporaine
Deuxième observation: le marxisme est considéré comme la grande philosophie du monde contemporain. Même sans rien connaître de la pensée marxiste, il est spontanément affirmé que l’on ne peut pas penser après Marx comme avant Marx. Karl Marx a apporté une méthodologie nouvelle, une nouvelle façon d’aborder les problèmes: il a révolutionné le monde de la pensée. Il est considéré, que l’on soit marxiste ou non, comme le grand penseur, le grand philosophe du monde moderne.

Ces dernières années néanmoins ont connu de sévères attaques argumentées contre le marxisme: attaques menées par les petits-fils et les arrière-petits- fils du penseur allemand : les “nouveaux philosophes”. Ils ont tous démontré que les incarnations du marxisme étaient catastrophiques. Certains sont même allés jusqu’à affirmer que le marxisme était pourri dans son essence, et que celui-ci était totalitaire par nature. Ainsi Clavel qui écrivait : “ne me dites pas que le marxisme est totalitaire dans ses applications, le totalitarisme marxiste est en germe dans la pensée de Marx“. Bernard-Henri Lévy va lui aussi jusqu’à affirmer la même chose. Mais ce n’est pas l’aspect le plus connu des nouveaux philosophes ; et il y a de l’un à l’autre des différences de portage considérables.

De toute manière, ce mouvement de contestation du marxisme respecte néanmoins le grand aïeul. On est contre le grand-père, mais c’est quand même le grand-père! On est quand même de la même famille, et c’est quand même un grand homme.

Il y a donc une sorte de royauté intellectuelle de Karl Marx qui est encore dominante sur l’intelligentsia, même si celle-ci renâcle.

Le vide alentour
Il est nécessaire, enfin, de souligner le fait que la prédominance de cette pensée marxiste trouve son plus sûr appui dans l’ignorance absolue où sont nos contemporains des systèmes philosophiques susceptibles de s’opposer à elle. Le marxisme triomphe aujourd’hui par le vide complet de la pensée philosophique contemporaine.

Le marxisme commande les mécanismes de pensée de bon nombre de nos contemporains, voire même d’hommes politiques, qui se prétendant pourtant foncièrement anti-marxistes. Même chez ses adversaires avoués le marxisme a su gagner les mécanismes inconscients de la pensée. Là réside probablement son plus sûr atout.

Les précurseurs
Je suis l’héritier et je suis l’accoucheur de la civilisation moderne” a affirmé Karl Marx. Et il est exact que l’on ne peut pas comprendre l’essentiel du marxisme si l’on n’a pas présent à l’esprit ce qui , dans le courant des idées et des faits, l’a précédé.

Il ne saurait être question ici de faire une histoire de la philosophie et de l’évolution des grands courants de la pensée humaine avant Karl Marx.Mais on peut dire que la pensée marxiste s’appuie sur trois grands précurseurs qu’il est nécessaire d’évoquer ici;
A- Martin Luther

Le premier d’entre eux est Martin Luther. Avec lui, pour la première fois dans l’histoire de la pensée occidentale, apparaît cette idée force que la raison humaine, que l’intelligence humaine n’ont aucun rapport avec la foi.

Martin Luther s’attaque d’une façon relativement victorieuse à cette unité fondamentale de l’univers mental médiéval, de l’univers mental de la pensée occidentale chrétienne.

Le Moyen Age est une époque tout entière tournée vers le ciel. Toute l’activité médiévale est fonction des choses divines. Le Moyen Age a pour caractéristique essentielle de ne pas faire de séparation entre la raison et la foi. La raison est capable d’éclairer la foi. On n’est pas obligé d’être un imbécile pour être croyant. Ainsi Saint Thomas d’Aquin- qui était quand même un homme intelligent- a-il exercé l’ensemble de ses facultés intellectuelles, l’ensemble de ses facultés cérébrales, principalement dans le domaine de la réflexion théologique.

L’union étroite de la raison et de la foi à l’époque médiévale fait que c’est avec l’intelligence que sont contemplées les choses de Dieu. Lorsque l’on fixe son regard sur les sommets de la divinité, non seulement on peut exercer son intelligence, mais on le doit, parce qu’elle peut nous faire découvrir bien des choses.

Telle est l’attitude médiévale que Martin Luther considère comme “l’abomination de la désolation“. Car il estime que l’esprit humain est pourri dès l’origine par le péché. Il appuie cette affirmation sur ce que Rabelais décrira dans ses ouvrages : la décadence ridicule de la scolastique <[[Théologie et philosophie enseignées au Moyen Age par l’Université. La scolastique désigne également l’enseignement qui s’y rapporte.]]

Et de fait, il est exact que celle-ci dégénérait doucement vers un débridé de l’intelligence que Pascal ridiculisera aussi dans sa casuistique[[Partie de la théologie morale qui s’occupe de cas de conscience.]] jésuite; l’intelligence finissant par se nourrir d’elle-même et de ce fait tournant en rond… et à vide.

Un certain besoin de simplification, de purification se faisait sentir que Martin Luther, en le poussant à l’extrême, fera servir à la dépréciation totale des possibilités théologiques et métaphysiques de l’intelligence humaine.Pour le prédicateur allemand, il n’y a pas de mot assez ignoble pour définir ce que pouvait être la raison humaine dans le domaine des choses de Dieu. Elle est pour lui, la “putain du diable“.

Mépris total de la raison humaine à laquelle Martin Luther interdit l’accès non seulement du domaine théologique, mais aussi du domaine métaphysique, la ravalant au seul domaine pratique de gestion matérielle des choses. Et cette tournure d’esprit va se développer dans ce qu’on pourrait appeler le matérialisme pratique de Descartes.

Façon de parler, car on ne peut pas dire que Descartes fût matérialiste. Reste que dans un passage célèbre – que Karl Marx a beaucoup médité – Descartes dit une chose très voisine des affirmations de Luther : “Je révérais notre théologie et prétendais autant qu’aucun autre à gagner le ciel; mais ayant appris comme chose très assurée que le chemin n’est pas moins ouvert au plus ignorant qu’au plus docte, que les vérités révélées qui y conduisent sont au-dessus de notre intelligence, je n’eusse osé les soumettre à la faiblesse de mes raisonnements. Et je pensais que pour entreprendre de les examiner et réussir, il était besoin d’avoir quelque extraordinaire assistance du ciel et d’être plus qu’un homme.

Spectaculaire humilité qui va motiver dans Discours sur la méthode son désintérêt pour les questions théologiques et métaphysiques. Au lieu de cette philosophie spéculative qu’on enseigne dans les écoles, “on en trouvera une pratique par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous pourrions les employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature“.

Pour nous qui vivons au XXéme siècle, cette démarche de Descartes nous paraît naturelle. Il faut la replacer dans son époque, et voir ce qu’elle apporte de nouveau. C’est par déférence envers les choses du ciel qu’il ne va pas s’en occuper! Et ne même pas en parler! Il faut contrôler toute notre intelligence à ce que Marx, d’une façon beaucoup plus brutale, appellera la libération des forces de la matière et à la plus grande exploitation possible de ces forces matérielles.
B- L’économisme triomphant

Historiquement, toutes ces attitudes s’enchaînent et vont créer un tour d’esprit qu’on peut appeler “l’économisme triomphant“.

L’économisme triomphant est la façon de penser du XVIIIème siècle, particulièrement en vigueur en Angleterre, et qui ensuite a déferlé en France avec les physiocrates. A partir de cette époque, la seule grande question qui se pose est celle de la production et de la distribution des richesse. Le reste n’est que spéculation dont on ne saurait tirer aucune certitude.

Cette attitude est une révolution. Le professeur Villey [[Grand philosophe du Droit de renommée internationale. L’un de ses ouvrages : Leçons d’histoire de la philosophie du Droit, est en vente au CLC.]] fait à ce propos une comparaison des plus révélatrices: celle des bibliothèques d’un bourgeois cultivé des XVIème, XVIIème et XVIIIème siècles à Paris. Au XVIème siècle, la profusion des ouvrages de théologie est très importante. On ne peut pas être cultivé si l’on n’est pas “savant” en théologie. Au XVIIème siècle, les ouvrages de théologie font place, dans une large mesure, à la littérature grecque et latine et aux ouvrages politiques. Avec le XVIIIème siècle, la préoccupation philosophique sur l’économie triomphe à 80%; on trouve encore des livres pieux dans un coin de la bibliothèque, mais peut-être par habitude acquise. La théologie a pratiquement disparu; quant aux Grecs et aux Latins, on les retrouve plus à travers Montesquieu que dans les textes! L’essentiel des préoccupations est d’ordre physique et économique. C’est ce que nous appellerons “l’économisme triomphant“. La religion existe toujours, mais elle est devenue une chose d’ordre privé et de sentiment. Elle n’appelle plus la réflexion intellectuelle. Cette évolution culminera dans le célèbre “Conscience! Conscience! Instinct divin !” du Vicaire Savoyard de Jean-Jacques Rousseau. La religion est du domaine exclusif du sentiment. Ceci est très important.
Il y a un appauvrissement intellectuel considérable de la réflexion religieuse.
C- La secousse révolutionnaire de 89.

Tels étaient donc les précurseurs intellectuels du marxisme. Il y eut ensuite le grand choc de 1789 avec les vingt-trois années de guerres européennes qui le suivirent. L’Europe n’avait jamais connu pareil chambardement.

On peut essayer de casser les traditions par des discours, par des gens qui s’en vont prêcher la bonne parole, mais leur efficacité est dérisoire par rapport à celle des vingt-trois années de guerre! L’Europe s’est réveillée en 1815 complètement éberluée; elle ne savait plus où elle en était. Et ce traumatisme a brisé les habitudes et les traditions.

De plus, la secousse révolutionnaire a été très anti-catholique; elle a transformé considérablement le cadre moral de vie. De très nombreux curés ayant été éliminés physiquement, les français n’ont pas retrouvé leur cadre paroissial habituel.

Enfin 89 a eu pour effet de supprimer toutes les corporations et de modifier radicalement toute l’organisation du travail. Imaginez, à l’heure actuelle, un monde du travail dans lequel du jour au lendemain vous n’auriez plus syndicats, ni conventions collectives!… Ne subsistaient plus en 1815 que, face à face, les gens qui avaient de l’argent et ceux qui n’avaient que leur puissance de travail et guère de formation professionnelle, dans une France sortant de vingt-trois ans de guerre pendant lesquels fort peu de français avaient pu accepter un métier! Après avoir pillé l’Europe pendant un quart de siècle et vécu de ses conquêtes, la France se retrouve avec sa seule force de travail.

Telle est la situation au début du XIXème siècle: chez les élites et les riches dominent un matérialisme pratique et l’économisme triomphant, et le peuple évolue vers le prolétariat.

Alors vint Karl Marx
Le 5 mai 1818 naît à Trèves, en Allemagne, Karl Marx. Bourgeois, fils d’avocat, un avocat très intelligent, très philosophe, un juif converti au protestantisme. On a beaucoup insisté sur le côté juif de Marx. A mon sens, ce caractère n’est pas décisif dans son oeuvre. En revanche, il connaît extrêmement bien l’Ecriture Sainte, vue par les protestants, à laquelle il fait souvent allusion.

En 1841, paraît sa première thèse, sur le nominalisme: Démocrite et Epicure. En 1844, rencontre avec Engels. Le fait est très important car sans Engels, Marx ne serait pas Marx. De 1843 à la fin de sa vie, c’est une existence d’errance perpétuelle; il s’est fait expulser de tous les pays où il s’est installé: l’Allemagne, la France, l’Angleterre, la Belgique….

Il a passé sa vie dans la pauvreté; mais il est intéressant de savoir que ce démolisseur scientifique de la famille fut un bon père et, approximativement, un bon époux.

Voilà pour le personnage.

En 1864, c’est la fondation de la IIème internationale.Marx le révolutionnaire. Pourquoi? Parce qu’il va systématiser tout ce qui en fait de rupture, avait été dit et pensé avant lui.

Parce que la pensée de Marx c’est aussi un regard. Les autres philosophes continuaient à parler d’autres problèmes que de ceux de la production et de la distribution des richesses matérielles. Pour Marx, non seulement les autres problèmes ne sont pas intéressants, mais ceux qui en parlent ne sont pas des philosophes. Ceux qui se préoccupent d’autres choses que du capital et de la façon dont la sueur humaine produit du capital, ceux-là ne sont pas des philosophes; ils trahissent la classe ouvrière, ils trahissent leur mission de philosophe. Ils ne font “qu’interpréter le monde ! il s’agit de le changer” [[Lénine – Sur toutes ces questions, lire et travailler Marxisme et Révolution de Jean Ousset – En vente au CLC.]]

Lénine les appellera les Philistins, puis ensuite on les traitera de vipères lubriques… Ils n’ont plus droit à la critique, à l’honneur de la discussion. Ils sont en dehors du champ philosophique. Voilà ce qui a fait la force de Marx : il a imposé les thèmes de la philosophie. Il a délimité son champ d’application. Toute son oeuvre est une méditation sur le capital.

La force du marxisme est d’abord une force de volonté révolutionnaire. Elle réside dans l’attitude intellectuelle suivante: les problèmes que nous abordons sont les problèmes intéressants. S’intéresser à un autre problème que celui de la production du capital c’est détourner l’exploité de son exploitation. C’est vouloir le maintenir dans l’exploitation bourgeoise, qui au travers de la religion, maintient les hommes en état de sujétion. Le reste, les autres questions dites philosophiques, ne relèvent plus du débat, mais du combat!

Ainsi trouve-ton dans l’oeuvre de Marx énormément d’affirmations péremptoires sans démonstration: il avance un certain nombre de choses avec comme seule justification le fait qu’il est le premier à les dire. Il utilise la puissance psychologique de l’affirmation. On ne discute plus. On ne cherche plus à convaincre, on pose le problème et l’on affirme que c’est comme ça. Pourquoi? Parce que ce regard, cette volonté sont au service d’une action. Le marxisme est d’abord une action.

Le marxisme est une action
Le Manifeste du Parti communiste est un ouvrage entièrement fait pour l’action. Il a été écrit pour mobiliser et soutenir dans l’action révolutionnaire ceux qui, dans la ligne communiste clandestine de Londres s’étaient réunis pour la première fois fin 1847, début 1848. Il y eut dans ces années-là la conjonction des clandestins de l’esprit qu’étaient Marx et Engels et des clandestins réels (si l’on peut dire) qui était la Ligue communiste de l’époque, et qui tâtonnait.

Le Manifeste commence par une affirmation colossale : “L’histoire de l’humanité de l’origine à nos jours, n’est que l’histoire de la lutte des classes“. Et Marx fait un résumé de l’histoire des hommes…en douze pages! Plébéiens contre patriciens, serfs contre seigneurs, bourgeois contre prolétaires. De toute évidence, cela n’a rien à voir avec la réalité historique. Marx était trop intelligent pour s’imaginer pouvoir résumer l’histoire de l’humanité en douze pages et la recomposer en vérité autour de ce thème de la lutte des classes.

Mais la notion de vérité n’est pour rien dans la réalisation de ce Manifeste. C’est un texte de mobilisation et de justification des forces révolutionnaires.

Vu sous cet angle, on réalise la portée essentielle du Manifeste. C’est un document génial car il donne à un petit groupe de clandestins l’idée qu’ils sont dans le courant historique, que toute l’histoire de l’humanité travaille pour eux, et que, par un mouvement scientifique, la mécanique historique va obligatoirement vers le but qu’ils poursuivent. C’est à dire vers la révolution.

Il y a là une puissance mystique considérable : Marx s’adresse à des hommes qui n’ont plus aucune référence religieuse et leur insuffle une espèce de mystique historique.

La notion de vérité n’a rien à voir dans l’analyse marxiste qui ne se fonde que sur des critères d’efficacité mobilisatrice, au service d’une action subversive.

Dans cette optique, l’importance des hommes d’action et de la pratique est primordiale. Le marxisme est une pratique.

Marx n’a pas fait la révolution, il n’est jamais monté sur les barricades, il n’a jamais fomenté de complot, mais il a révolutionné l’esprit. C’est un révolutionnaire en chambre, mais sans lui il n’y aurait pas eu de révolution.

C’est Lénine qui est le premier grand révolutionnaire; celui qui a concrétisé et apporté les définitions qui manquaient ou étaient imprécises dans la pensée de Marx, parce que la pensée de Marx doit évoluer en fonction de chaque situation : “Ce n’est pas une pensée, c’est un guide pour l’action” (Lénine). D’où la vanité de toutes ces prétendues réfutations du marxisme qui consistent à démontrer que Marx s’est trompé sur tel point, ou que les marxistes ont changé au cours des temps…

Est moral ce qui sert la révolution
Dans cette optique, on comprendra que les notion de bien et de mal deviennent extrêmement relatives. Lorsque l’on pose à Lénine la question de savoir s’il existe une morale, il répond : “Oui, il y a une morale , Y a-t-il une morale communiste ? Oui Mais alors, qu’est-ce que nous nions ? Nous nions la moralité des commandements de Dieu. Pourquoi ? Nous disons naturellement à ce propos que nous ne croyons pas en Dieu. Nous savons bien que le clergé, les propriétaires fonciers ,la bourgeoisie invoquent la divinité pour défendre les intérêts des exploiteurs. Nous répudions toute moralité provenant d’une aspiration étrangère aux classes sociales.
Nous disons que notre moralité est entièrement subordonnée aux intérêts de la lutte des classes, du prolétariat. Notre devoir est de lui subordonner tous les intérêts. Nous y subordonnons notre morale communiste. Nous disons, est moral ce qui contribue à la destruction de l’ancienne société d’exploiteur.
” D’où la fameuse formule : “Est moral ce qui sert la révolution, est immoral ce qui dessert la révolution.

La morale, elle aussi, est considérée en tant que force dynamique.

Il en va de même pour les notions scientifiques.Ordinairement,l’attitude scientifique repose sur une observation des faits naturels et s’applique à en dégager les lois. C’est la science expérimentale.Dans une optique socialiste, il n’est pas question de cela: les scientifiques doivent avoir en première vue, non pas les lois expérimentales de la matière , mais l’édification du socialisme et la source de tout progrès révolutionnaire. Le critère n’est plus l’efficacité expérimentale, mais le socialisme.

Il faut bien comprendre que les notions habituelles, les formes ordinaires de l’esprit humain n’ont pas de sens dans la perspective marxiste. Chercher à savoir ce qui est vrai, ce qui est bien, ce qui est beau pour se guider dans la vie est une attitude totalement étrangère au marxisme.

La seule chose importante pour le marxisme, c’est la révolution. Elle doit être au centre de toutes les préoccupations. Et c’est en fonction de la révolution que tout doit se réordonner. C’est en fonction de la révolution que l’on réécrit l’histoire; c’est en fonction de la révolution que l’on refait la morale.

Toute activité humaine doit s’inscrire dans une perspective d’efficacité de l’action révolutionnaire. Ainsi le débat -théorique- entre Trotsky et Staline fut réglé au niveau de la pratique. Faut-il une révolution permanente dans tous les Etats du globe, comme le soutenait Trotsky ? Faut-il au contraire consolider la révolution dans un bastion et de là la propager de proche en proche, comme le prétendait Staline ? Cette divergence fondamentale a été réglée au niveau pratique. Staline l’a emporté en théorie parce qu’il l’a emporté en pratique. Celui qui gagne en pratique est celui qui a raison en théorie. Selon la phrase de Lénine : “La théorie, c’est la pratique, et la pratique à son tour est la théorie.

Dialectique et praxis
Cet univers de la pensée marxiste comporte deux mots-clefs qu’il faut bien comprendre: la dialectique et la praxis.

Qu’est-ce que la dialectique? C’est l’art de la discussion. Confronter des affirmations divergentes, voire opposées, sur un même sujet, et en dégager non pas la synthèse mais la vérité ; résoudre les contradictions apparentes en faisant éclater ce qu’il y a de vrai dans les deux propos. Telle est la définition ordinaire de la dialectique.

Pour Lénine, “la dialectique est la recherche de l’étude de la contradiction dans l’essence même des choses.” [[Cf. L’ouvrage de Jean Ousset précité : Marxisme et Révolution]] Il y a là un a priori fondamental: il existe une contradiction dans l’essence des choses. Le marxisme n’est pas seulement une philosophie de la contradiction, mais une volonté de susciter pratiquement la contradiction. Il ne suffit pas de la voir, il faut la développer.

La contradiction joue dans le marxisme un rôle analogue à celui joué par la notion d’être dans la philosophie ordinaire du sens commun. Ce qui est, est; ce qui n’est pas, n’est pas. C’est le socle de la philosophie du sens commun, de la philosophie aristotélicienne , thomiste, de la philosophie qui a informé le monde jusqu’à l’arrivée de ce que l’on a appelé la philosophie de la rupture, la philosophie de l’absurde, la “philosophie moderne”.

A l’inverse, le présupposé de l’existence de la contradiction dans l’essence même des choses est à la racine de la réflection marxiste, et du tour d’esprit marxiste. Ce qui est, n’est pas; ce qui n’est pas,est!C’est authentiquement une philosophie de l’absurde. A cette philosophie qui vient de Hegel et affirme qu’il n’y a pas de vérité mais qu’il n’existe que l’éternelle contradiction et l’éternelle évolution des choses, Marx a apporté quelque chose de nouveau: une action qui recherche et développe cette contradiction.

Si la dialectique marxiste est la recherche de l’étude de la contradiction même des choses, la praxis marxiste est le développement de cette contradiction. C’est la mise en oeuvre de la dialectique.

Ainsi dans chaque situation sociale donnée, il faut systématiquement rechercher les éléments de contradictions et les mettre en oeuvre, et les développer en tant que tels.

Dans chaque activité humaine, l’on recherche ce qui ne marche pas – et il y a toujours quelque chose qui ne marche pas très bien – . On exploite en tant que telle cette contradiction pour faire éclater l’essence du groupe social qui assume cette activité. C’est la révolution.

Il peut y avoir révolution dans la famille à partir du moment où l’on exaspère et privilégie les rapports de contradiction qui peuvent exister entre parents et enfants.

On peut faire la révolution dans une entreprise en dressant les ouvriers contre le patron. On peut faire la révolution dans l’Eglise en dressant les intégristes contre les progressistes, etc… Il faut arriver à semer partout le germe de la contradiction – de la discorde – et à développer systématiquement jusqu’à la rupture.

Se poser la question du pourquoi de cette attitude de rupture est une démarche qui n’a de sens que dans l’optique
d’une philosophie du sens commun. Pour le marxisme, elle n’a pas de sens. Si vus posez cette question à un marxiste, il vous répondra que votre interrogation prouve que vous n’avez pas encore pris conscience de ce qu’est la révolution. Et si vous insistez en demandant pourquoi il faudrait susciter les contradictions, il vous sera répondu que vous n’avez pas pris conscience d’être dans un mouvement révolutionnaire. La seule question que se pose un marxiste est de savoir comment on peut le plus efficacement possible, le plus rapidement possible, développer les contradictions.

Une pierre de touche: la violence
Ainsi se pose inévitablement la question de la violence. Lénine dit de l’attitude à l’égard de la violence qu’elle est “la pierre de touche du véritable révolutionnaire“. Celui qui répugne à la violence et trouve des faux fuyants pour ne pas l’exercer n’est pas un véritable révolutionnaire.

Pourquoi ? Parce que seule la violence est la manifestation crue, totale et efficace de la contradiction.

Surtout au niveau de l’Etat. Traditionnellement l’Etat se définit comme l’organisateur du bien commun, celui qui fait fait régner l’ordre et la justice et protége la liberté des citoyens. Pour Lénine, tout au contraire, l’Etat “c’est la violence organisée” ; c’est-à-dire détachement de police et prisons. Le reste c’est de la superstructure bourgeoise.

Dans l’optique de Lénine, la tâche du révolutionnaire consiste donc à retourner l’Etat contre la classe bourgeoise. Il faut s’emparer de l’Etat pour en retourner la puissance armée – la violence organisée – contre la classe anciennement dominante. Si l’Etat est aussi important (fonctionnaires, armée, police, etc…) c’est parce qu’une minorité d’oppresseurs doivent tenir en main une majorité d’exploités. Mais si c’est le peuple qui occupe l’Etat par définition, c’est une énorme majorité qui n’a plus qu’à réduire une minorité restreinte d’exploités. Au lieu de 500 000 fonctionnaires grassement payés, on n’aura plus besoin que de quelques bonshommes payés au SMIC dont la tâche se limitera à l’anéantissement de la classe bourgeoise. Lorsque celle-ci aura disparu, il n’y aura plus besoin d’Etat. D’où la thèse marxiste-léniniste du dépérissement de l’Etat.

Comme le souligne ironiquement Gustave Thibon, “ce qui dépérit, c’est l’idée du dépérissement de l’Etat“. Mais soixante ans après la mort de Lénine, en dépit des dénégations qu’en apportent les faits, en dépit de l’évidence du totalitarisme soviétique, les marxistes-léninistes persistent à soutenir cette théorie de Lénine en expliquant que le monde entier est en lutte pour sa libération et que la Révolution ayant besoin de s’incarner dans une patrie pour faire face aux Etats bourgeois, l’Etat de la patrie soviétique de la Révolution a besoin d’être fort pour être efficace face aux menaces contre-révolutionnaires.

Marx contre Dieu
Dernière touche, à cette description du marxisme: son attitude face au problème de l’existence de Dieu. Elle permettra de comprendre parfaitement ce matérialisme, qui est à la fois pratique, dialectique et historique.

Jusqu’à Marx, face au problème de l’existence de Dieu, il y avait historiquement deux positions: ceux qui croient en Dieu, et ceux qui estiment que Dieu n’existe pas. La position de Marx à ce sujet est non seulement très originale, mais d’une puissance considérable; elle consiste à dire que le problème de l’existence de Dieu n’est pas un problème intéressant. Karl Marx lui-même, du reste, ne le pose jamais et n’y fait jamais aucune référence dans son oeuvre. En revanche, il utilise tout un langage liturgique, théologique, pour évoquer des problèmes de nature économique.

Althusser [[Professeur de philosophie, membre du PCF, théoricien d’un marxisme intransigeant. Il apparut en 1978 comme un dissident gauchiste du PCF lorsqu’il se mit à critiquer vertement la direction de celui-ci, notamment lorsque le PC abandonna la notion de “dictature du prolétariat”]] dans sa préface à l’une des éditions du Capital de Karl Marx, explique aux ouvriers qui liront l’ouvrage l’importance des concepts philosophiques. Vous êtes dans une position sociale, leur dit-il, qui vous rend capables de prendre conscience pleinement de la puissance de ce livre. Mais vous n’avez pas le maniement des concepts parce que vous n’avez pas fait d’études. Les intellectuels qui, eux ont fait des études penseront qu’ils sont à même de comprendre le livre de Marx, mais comme ils ne sont pas dans une position sociale qui permet de prendre conscience de l’efficacité de l’ouvrage, ils vont le comprendre de travers. Il faut donc absolument que vous, les ouvriers, vous vous habituiez à certains concepts parce que vous êtes les seuls à pouvoir porter à son maximum l’efficacité dynamique de ce livre. Althusser aborde alors le problème de l’abstraction.

Voici l’explication qu’il en donne: “l’abstraction scientifique n’est pas du tout abstraite, tout au contraire. Lorsque Marx parle du capital social total, personne ne peut le toucher avec ses mains; lorsqu’il parle de la plus-value totale, c’est une notion que personne ne peut toucher avec ses mains, ni compter. Pourtant ces deux concepts abstraits désignent des réalités effectivement existantes”.

C’est un excellent cours de philosophie que nous pourrions aisément reprendre, simplement en changeant les mots; la vérité en soi personne ne peut la toucher avec les mains. Dieu personne ne peut le toucher avec ses mains, pourtant ces deux concepts abstraits désignent des réalités effectivement existantes.

Ce qui fait que l’abstraction est scientifique c’est justement qu’elle désigne une réalité concrète, qui existe bel et bien, mais que l’on ne peut pas toucher avec ses mains, ni voir avec ses yeux. C’est du saint Paul: passer des choses visibles aux choses invisibles. “Tout concept abstrait donne donc la connaissance d’une réalité dont il révèle l’existence. Concept abstrait veut dire: formule apparemment abstraite mais en réalité terriblement concrète
par l’objet qu’elle désigne. Cet objet est terriblement concret en ce sens qu’il est infiniment plus concret, plus efficace que les objets que l’on peut toucher avec les mains et voir avec les yeux.
” Tous les croyants devraient méditer cela tous les matins ! Toute la spiritualité est là!

Il y a des choses beaucoup plus importantes, beaucoup plus vraies, beaucoup plus totales que celles que l’on peut toucher avec les mains et voir avec les yeux. Quel est le nom de ces choses invisibles: le capital social total, la plus-value totale! Ce n’est pas le Bon Dieu!

Il ne faut pas dire que Marx a méconnu la philosophie traditionnelle, la métaphysique de l’esprit humain, la théologie. Il faut dire que Marx a renversé tout cela et a mis la méthode philosophique et théologique au coeur de l’économie. C’est en cela qu’il est révolutionnaire.

Il a appliqué les catégories de l’esprit humain qui regardaient vers Dieu directement aux objets de la matière. C’est pour cela que Marx est un bon révolutionnaire et un très mauvais économiste!

Non seulement Dieu n’est pas intéressant, mais tout ce que l’homme avait jusqu’à présent appliqué et consacré à Dieu doit, selon Marx, être consacré à l’étude de la matière. Toutes les puissances mystiques que la notion de Dieu évoque en l’homme et dans l’âme humaine doivent être mises dans la Révolution. Comme l’a très bien souligné André Malraux, “la Révolution joue aujourd’hui le rôle que joua jadis la vie éternelle.

Aussi le marxisme prétend-il à la recomposition de tout l’ordre humain – de la pensée la plus haute et la plus désincarnée à l’envie la plus basse – pour l’efficacité révolutionnaire.

C’est pourquoi nous pouvons conclure cette approche de la pensée marxiste par deux citations de Lénine qui traduisent fort bien et son esprit et sa finalité:

– “Des millions d’ordures, de souillures, de violence, de maladies, de contagions, sont moins redoutables que la plus subtile, la plus épurée, la plus invisible idée de Dieu.”

– “Dieu est l’ennemi personnel de la société communiste.”

Méditons ces formules. Elles nous apprendrons que pour la liberté contre le Goulag, pour la prospérité contre la misère soviétique, pour l’homme contre le totalitarisme, on ne peut pas faire l’économie de cet “ennemi” personnel du communisme.

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