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Nous sommes en présence de l’une des dernières œuvres de ce peintre de la miséricorde que fut Rembrandt. Son sujet, tiré d’une parabole de l’Évangile, est une méditation sur l’amour de Dieu pour ses créatures, en tout point semblable à celui d’un père pour ses fils. Thème à ce point universel qu’il est capable de toucher les hommes inquiets de notre temps en ce qu’il leur propose un argument d’espérance.

Notre regard est d’abord séduit par la chaleureuse palette en camaïeu de rouge et or qui accentue un effet de clair obscur et démultiplie la force des sentiments exprimés.
La scène est traitée en premier plan décentré sur la gauche du tableau, avec cette facture propre à l’artiste de faire apparaître des personnages qui se dégagent peu à peu de la pénombre environnante, et n’en finissent plus de s’imposer à nous avec une somptuosité lumineuse qui s’intensifie au fur et à mesure que notre regard s’attarde sur eux. Deux groupes de personnages sont disposés sur une diagonale qui va de l’angle droit en haut du tableau à l’angle gauche en bas. Les trois hommes de l’angle supérieur, dans la pénombre, ont le regard fixé sur ceux du premier plan à gauche, leur attention convergente accentuant encore l’importance de ce qui se passe entre les deux personnages en gros plan, inondés de lumière, qui constituent l’essentiel de l’œuvre.

Traduire plastiquement l’intériorité des sentiments

Même si l’on n’est pas chrétien, la simple valeur humaine de la parabole de l’enfant prodigue est suffisamment ancrée dans notre patrimoine et notre inconscient collectif pour qu’il soit inutile de connaître le titre de ce tableau pour comprendre la scène.

Mais la facture et la composition de Rembrandt, sa capacité à traduire plastiquement l’intériorité des sentiments, nous font rapidement passer d’une compréhension toute extérieure, seulement humaine, à une lecture intérieure, spirituelle, de cette minute de rédemption qui est proposée ici à notre méditation.

Et cela d’une manière tangible, avec les gestes simples d’attitudes très humaines. Vêtu de guenilles, le fils repentant s’est agenouillé aux pieds de son père. Il semble effondré au milieu de sa misère, ses vêtements sont élimés, ses cheveux pelés, sa barbe mitée, ses pieds chaussés de savates éculées ; ce n’est pas forcer le trait que de dire que l’on voit qu’il sent mauvais et qu’il tremble de fatigue et de faim.

Mais il n’est pas qu’agenouillé, il est incliné avec déférence et quémande la consolation, sa colonne vertébrale ploie tandis que sa tête vient s’appuyer contre la poitrine de son père qui l’attire en son sein entre ses deux bras et le considère avec aménité. C’est le pardon humain qui est demandé et qui est accordé avec mansuétude. Nous nous retrouvons tous dans cette attitude aux jours de désespoir lorsque nous cherchons à nous blottir contre l’épaule qui console et ­réconforte.

L’amour qui protège et l’amour qui console

A côté de son pied gauche, nu, la savate volontairement délaissée bascule la scène dans une autre dimension. L’enfant du repentir s’est déchaussé comme Moïse devant le buisson ardent, parce qu’il est en terre sacrée. Le père devant lequel il s’humilie n’est pas que le sien, il est celui de l’humanité toute entière. Le regard du spectateur remonte lentement du fils qui supplie au père qui reçoit son enfant. La lumière sur les épaules du fils jaillit des mains du père, comme de son visage qui se penche. Toute la vérité de la scène est concentrée dans cet ovale parfait qui prend naissance entre les deux mains du père, s’enfle entre ses bras pour culminer sur ses épaules où trône le visage sublime, et souffrant de la paternité miséricordieuse.

A la souffrance qui s’élève et se gonfle correspond l’amour qui se donne et coule des épaules de Dieu sur les épaules de l’homme. Au péché répond la surabondance de l’amour qui pardonne et vous redonne la vie.

Le visage du Père est particulièrement bouleversant. Certain que sans la force de sa compassion son fils est perdu, il est sans colère et sans reproche. Mais les deux épaules tombantes qui l’encadrent nous disent qu’il est aussi sans illusion, accablé par la souffrance de son enfant, et par celle que lui cause son enfant. Ses yeux clos et ses lèvres serrées en disent long sur ce qu’a dû peser la Rédemption du monde. Sa paupière droite légèrement haussée découvre une esquisse de regard à la recherche d’une complicité qu’il ne peut trouver qu’en lui-même.

Le regard de Dieu est douloureux qui descend sur la tête et les épaules de son fils. Il est aussi gorgé d’amour, comme en témoignent les deux mains du père enserrant le dos de son enfant. L’une, carrée et courte, aux doigts puissants et écartés, s’appuie fortement sur l’épaule droite du fils «que l’on croyait perdu et qui est revenu». L’autre, longue et élégante, aux doigts fins et serrés, effleure et caresse le dos qui s’incline et s’abandonne. Les deux formes de l’amour dans l’altérité et la communion des deux sexes. L’amour fort de l’homme qui protège, l’amour délicat et amène de la femme qui console. Le lien que suppose ce tableau entre la justice et la miséricorde de Dieu est l’essence même du christianisme, en ce qu’il affirme la complicité de Dieu avec ses enfants dont il connaît l’imperfection de nature, complicité intime qui est allée jusqu’à l’Incarnation. L’on songe ici à sainte Thérèse de Lisieux lorsqu’elle affirmait que «Dieu est infiniment juste parce qu’Il est infiniment miséricordieux et qu’Il est infiniment miséri­cordieux parce qu’Il est infiniment juste».

Cette méditation sur le pardon infini de Dieu est capable de toucher tous les coeurs, même ceux, plus endurcis, de notre époque car ils y découvrent une tendresse dont leur être profond a la nostalgie.

Sur la droite du tableau, le regard incrédule que le fils aîné pose sur la scène du repentir accepté de son frère est lourd de signification pour notre temps. A la misère de celui qui est parti et a dilapidé sans comprendre ce qu’il perdait, s’ajoute la misère de celui qui est resté sans comprendre ni jouir de ce qu’il possède. Sous le pinceau de Rembrandt, se déploie tout le drame de la rédemption de notre humanité ingrate, lente au repentir.
Notre regard, aujourd’hui, y découvre aussi le drame d’un monde athée, gaspilleur des richesses de la création, qui oublie jusqu’au nom de son Créateur et dilapide son héritage humain et spirituel dans les errements des plaisirs faciles, de la drogue et du sexe.

Saura-t-il à son tour revenir à ce Père dont il a inconsciemment la nostalgie ? Et les chrétiens de notre temps sauront-ils enfin apprécier le bonheur qu’il y a à «demeurer dans la maison du Père», sans reprocher à Celui-ci et à son Église leur souci constant et angoissé de trouver le chemin du coeur des brebis égarées ?

les visages de Dieu

Le christianisme a autorisé la repro­duction de l’image de Dieu, mais il a aussi laissé toute liberté aux artistes de le figurer selon leur pitié personnelle. Et pourtant, en dépit de très nombreuses et différentes factures selon lesquelles Dieu le Père fut représenté au cours des siècles, il existe entre elles un dénominateur commun qui est la marque de l’unité de foi et d’esprit de tous les chrétiens : Dieu le Père possède toujours un visage de clémence et de miséricorde, preuve ­manifeste inscrite dans les arts que l’espérance chrétienne du ­pardon divin est aussi une certitude, comme on peut le constater dans le visage du Père par le Titien.

L’Assomption du Titien

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