Sélectionner une page

L’homme investi dans son travail constitue l’un des thèmes d’inspiration de la peinture occidentale. Il en est même l’une des caractéristiques puisqu’il est pratiquement absent dans l’art des autres civilisations. Cette caractéristique n’est pas anodine ; elle témoigne de la valeur attachée par notre civilisation à l’activité productrice humaine, même en ce qui concerne les produits de première nécessité. Elle témoigne aussi de l’intérêt porté par les classes les plus riches ou les plus nobles au travail des plus humbles. Les travaux des champs, les productions modestes ou plus grandioses du secteur économique secondaire font partie de l’environnement quotidien de ceux qui ne travaillent pas de leurs mains, puisqu’ils en commandent la reproduction aux ­artistes et en ornent leurs demeures.

On trouve déjà ce thème sous la forme de représentations de la vie agraire dans certaines fresques romaines ; il orne régulièrement les livres d’heures médiévaux et les hommes des différents métiers font partie du peuple de pierre des cathédrales romanes et surtout gothiques ; la peinture sur toile s’en emparera dès le XVe, puis la sculpture plus timidement tandis qu’il entre dans la littérature. La Renaissance italienne, puis française, le négligera au profit des thèmes mythologiques où le travail de la terre fait néanmoins partie des scènes d’arrière plan. Il reviendra en force au XVIIè pour ne plus disparaître jusqu’à nos jours, sauf dans la peinture dite abstraite c’est bien évident.

La société médievale n’a pas vécu en autarcie

Ici, avec cette œuvre de Quentin Metsys
[[1. Il s’agit d’une peinture à l’huile sur bois qui se trouve au Musée du Louvre et mesure 67 cm sur 70. C’est dire le grand talent de miniaturiste de ce peintre.]] de 1514, c’est dans la peinture flamande du tout début du XVIe siècle que nous découvrons le métier de la banque dans l’exercice de ses prémices à domicile. Contrairement aux idées reçues, la société médiévale n’a pas vécue en autarcie. Témoins ces grandes foires qui se multiplient dans le temps et dans l’espace et permettent les échanges non seulement entre le monde des campagnes et celui des bourgs, mais surtout entre le nord et le sud de l’Europe, depuis les pays de la Manche, de la mer du Nord et même de la Baltique jusqu’à ceux de la péninsule italienne et par conséquent de la Méditerranée.

D’où l’importance et le nombre croissant de ces changeurs des différentes monnaies régionales. Ces changeurs étaient également des prêteurs qui, si la moralité ne l’emportait pas sur l’avidité, pouvaient devenir des usuriers … Metsys est de ce point de vue un témoin de son temps au jugement moral évident.

La composition en gros plan focalise notre attention sur les deux personnages de cette scène. Une lumière douce d’intérieur porte agréablement des couleurs discrètes qui se distribuent selon tous les dégradés du brun au noir qui se prolongent sans effet de contraste dans le vert olive de la feutrine qui recouvre le bureau. Seuls le rouge du drap du vêtement de la jeune femme et le blanc de la coiffe qui encadre son visage pimentent un peu cette palette en camaïeu. Derrière le couple, des étagères en bois donnent un peu de profondeur et portent des livres de comptes et des instruments de pesée. À leur droite, une porte s’entr’ouvre sur la rue où deux passants se sont arrêtés pour discuter.

Mais ces détails ne sont là que pour le décor. Notre regard ne s’intéresse qu’à la scène qui réunit le prêteur et sa femme. Au tout premier plan, sur le rebord du bureau, un petit miroir reflète la présence du client, une main tenant le rebord d’une fenêtre sur la gauche, et dont on distingue parfaitement le visage légèrement penché en avant et attentif à ce que fait le prêteur. Le spectateur que nous sommes se trouve en fait à la même place que ce client. Nous sommes partie prenante de la scène.

Dieu ou Mammon ?

Rien ne nous permet de dire avec certitude si le client est venu changer de l’argent ou en emprunter. Ce qui est certain, c’est la concentration du prêteur qui pèse et compte les pièces de monnaie. La beauté nerveuse de ses mains est saisissante. Tout son savoir-faire est concentré dans les gestes de ses mains élégantes. Ses yeux baissés et ses mâchoires serrées en disent long sur l’attention qu’il prête à sa besogne. Tout son être est tendu et absorbé dans le souci qu’il a – fort matérialiste, de fait – de l’argent qu’il manipule. Nous sommes ici à la période charnière dans l’histoire de l’Occident chrétien où apparaissent les métiers de l’argent. Des hommes vivent uniquement du produit de l’argent des autres, sans être eux-mêmes producteurs de richesses. L’on comprend aisément le regard sourcilleux porté par les puissances spirituelles sur ces gains qui ne sont le produit d’aucune réelle peine de l’homme.

C’est la jeune épouse du banquier qui porte ce jugement moral sur l’ouvrage de son mari. Penchée vers lui et vers ce qu’il manipule, son attitude fait parfait contraste avec celle de son époux. Ses deux mains sont posées sur un livre d’heure, sorte de bréviaire à l’usage des laïcs, ancêtre chrétien de notre agenda moderne. À chaque journée, y figurait non seulement les heures, leurs travaux, l’indication des saisons et des signes du zodiaque, mais également les prières de l’office du jour, la vie du saint que l’on fêtait, des enluminures représentant des scènes bibliques et de l’Evangile, des méditations morales et spirituelles. Sa main droite tourne une page qui découvre la représentation de la Vierge à l’Enfant… À l’opposé des mains de son mari qui se crispent sur le matériel, les mains de la jeune femme caressent l’énoncé et la contemplation de la vie de l’esprit et de l’âme. Le rappel moral sur l’utilisation de l’argent est déjà fort clair.

Mais l’expression de son visage porte un jugement encore plus appuyé. Il n’est que de s’attarder quelques instant sur son regard las, triste, emprunt d’un chagrin évident ; dépit moral que confirme la commissure des lèvres serrées et désapprobatrices. Tout est dit. L’homme ne peut servir deux maîtres, Dieu et Mammon. L’usage de l’argent ne saurait exister sans le ferme contrôle de la morale.

Seule une œuvre chrétienne pouvait nous livrer, par l’intermédiaire d’une méditation sur la vie ordinaire d’un couple de banquiers, ce jugement sans appel qui veut que l’argent soit un bon serviteur, mais un mauvais maître.

Share This