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Pour résumer à grands traits la physionomie générale de l’évolution récente de l’Islam en France, on peut rappeler que les années 60 ont vu l’arrivée massive des travailleurs, rejoints par leurs familles dans les années 70[[Envisagé par un décret de 1945, institué en 1972 (Georges Pompidou), puis suspendu en 1974, rétabli en 1975 par Jacques Chirac, le regroupement familial est devenu par décret en 1976 un droit opposable à la puissance publique.]]. Il faut se souvenir que le “mouvement beur” fut d’abord un mouvement de revendications pour une “reconnaissance sociale” soutenu par les militants de gauche. C’est l’époque de “France-Plus”. Ce sont les manifestations chez Renault, Citroën, Talbot… C’est la marche pour l’Egalité conduite à travers la France. “Les Beurs apparaissaient davantage comme des enfants de 1789 que comme des fils et des filles de l’Islam”, écrit le Père Christian Delorme [[“Les Etudes”, septembre 1997.]].A partir des années 90, apparaît un processus de “réislamisation”. On assiste aux débats sur le voile islamique, à la multiplication des lieux de culte. Le discours revendicatif s’enracine dans le message islamique. Cet Islam militant, “Islam néo-communautaire” bénéficie d’une visibilité médiatique qui, en fait, dépasse largement son importance réelle. Il s’incarne dans les réseaux d’activistes radicaux et cette “publicité” favorise l’émergence de mouvements néofondamentalistes non sans lien avec certaines activités internationales.

Une mosaïque

Il est bien difficile de démêler l’écheveau de l’Islam en France qui est loin de constituer un bloc monolithique. Il forme une véritable mosaïque culturelle et cultuelle, une nébuleuse de clans, de groupes religieux et d’associations. Rien ne permet de parler d’une “communauté de croyants”, cette umma que voulait le Prophète. Ce qui retire toute signification à l’expression : “Islam, deuxième religion de France”.Bien qu’une très forte majorité soit sunnite [[Le monde musulman est coupé en deux : le sunnisme partout majoritaire, sauf en Irak/Iran, et le chiisme lui-même divisé en sectes. Ce ne sont pas des discussions doctrinales mais des dissentiments politiques qui ont donné naissance à ces divisions. Pour les chiites, l’imam (ou le calife) doit être choisi dans la filiation directe de Mohammed et donc d’Ali et de Fatima.]], il n’y a pas là de facteur d’unité. Les clivages nationaux et ethniques sont renforcés par des pressions étrangères.



Quelques chiffres[[Il faut attirer l’attention sur les difficultés que l’on rencontre lorsque l’on cherche une évaluation ou des statistiques relatives à la population musulmane en France. D’une part, la loi “Informatique et liberté” de 1978 interdit tout dénombrement portant sur l’appartenance ethnique ou religieuse (les chiffres du Ministère de l’Intérieur sont déduits du pays d’origine). D’autre part, la plupart des statistiques ne tiennent compte que de la distinction Français-étrangers. La qualité d’immigré se trouve indistinctement noyée dans ces deux classes. Enfin, les modifications du mode de calcul, des réglementations et des procédures (nouvelles cartes de séjour, vie privée et vie familiale, par exemple), les régularisations massives, les nouvelles acquisitions sans formalité (donc sans comptage) de la nationalité française rendent quasiment impossible une comparaison des flux annuels.]]

D’après les données récentes du Ministère de l’Intérieur, il y aurait 4 millions de musulmans en France. Le chiffre plus généralement retenu est de 5 millions [[Chiffres de la Documentation française, septembre 2001. Certains avancent l’hypothèse de 6 millions qui s’inscrit en effet dans la continuité des évaluations précédemment admises.]] dont 3 sont français et 2 étrangers.

L’Afrique du Nord constitue le groupe majoritaire (70%), puis viennent les Turcs, les originaires d’Afrique noire, du Moyen-Orient et d’Asie (au total 20%). S’y ajoutent les clandestins (9%) et les convertis (1%)[[Une estimation présentée par le Haut Conseil à l’Intégration pour 2001 propose 4.155.000 musulmans en France, dont 1,550 millions d’Algériens, 1 million de Marocains, 0,35 million de Tunisiens, 0,31 million de Turcs, 0,1million en provenance du Moyen-Orient, 0,25 million d’Afrique Noire, 0,1 million d’Asie; ainsi que 0,35 million de demandeurs d’asile et clandestins et 0,05 million de convertis.]]

La répartition des musulmans dans les régions est de 35% pour l’Ile-de-France, 20% pour la région PACA, 15% pour Rhône-Alpes et 10% pour le Nord. On connaît le cas exceptionnel de Roubaix où les musulmans forment 30% de la population [[Certaines écoles catholiques de Roubaix comptent 75% de musulmans.]]. A Marseille, la population musulmane est évaluée à 200.000 personnes (certains avancent le chiffre de 300.000).

L’évaluation globale de l’immigration à caractère permanent pour 1999 était de 104.500 personnes dont 82.500 hors espace économique européen. Ce total comporte les rapprochements familiaux provenant du regroupement familial proprement dit (21.762 personnes dont 6.000 Marocains et 4.000 Algériens) et l’arrivée de membres de familles de Français (15.301) et de membres de familles de réfugiés (929).

Le nombre de visas délivrés, toutes durées et motivations confondues, a augmenté de 12,4% en 2000 (par rapport à 1999) pour la zone Afrique du Nord et le Moyen-Orient.Environ 145.000 étrangers ont, cette même année, acquis la nationalité française, soit 20% de plus qu’en 1998. Pour l a première fois, le poids relatif de l’Europe, y compris l’URSS, se situe en-deçà de 20% et celui de l’Union européenne en-dessous de 13%. La part de l’Afrique a atteint 60%, le Maghreb contribuant pour l’essentiel à cette hausse (avec 48,7%, soit 70.615 acquisitions) [[Marocains : 40.600; Algériens : 16.675; Tunisiens : 13.340.]].



Pratiques religieuses

Les Maghrébins et les Africains de l’Ouest sont sunnites. Les Pakistanais et certains originaires de l’Afrique de l’Est sont chiites.

La pratique religieuse est difficile à chiffrer. 6% effectueraient les prières quotidiennes, deuxième pilier de l’Islam [[Les cinq piliers de l’Islam (ses arcanes) sont : la profession de foi (il n’y a pas d’autre divinité qu’Allah et Mahomet est son prophète), les cinq prières quotidiennes après purification, le jeûne du Ramadan, l’aumône (ou l’impôt religieux), le pélerinage à La Mecque (obligatoire une fois dans la vie de tout musulman qui en a les moyens).]]. L’observance du jeûne du Ramadan et le respect des interdits alimentaires (viande de porc) paraissent être suivis par plus de 70% de musulmans. En 1996, on évaluait à 10.000 [[Chiffre cité par le Secrétariat pour les Relations avec l’Islam (SRI) de l’Episcopat.]] le nombre des pèlerinages à La Mecque.

Des carrés musulmans existent dans plusieurs cimetières municipaux et il y a, entorse à la réglementation française, un cimetière musulman à Bobigny.

La question des abattages rituels a pris une importance croissante, en raison d’une très rapide augmentation de la demande de viande hallal [[Pour être licite (hallal), l’égorgement d’un animal doit être exécuté en respectant certaines conditions : l’animal doit être sain, appartenir à certaines espèces (ovins, caprins, bovidés, camélidés), être dirigé vers La Mecque. Une commission est versée à un organisme religieux (mosquées de Paris, Lyon, Evry). Plus de 3000 boucheries hallal sont ouvertes (1500 en Ile-de-France).]].



Mosquées et imams

Les mosquées
En décembre 1999, le Ministère de l’Intérieur dénombrait 1536 lieux de culte; et en 2001, 1700 – contre une centaine en 1970. Les deux tiers ne peuvent accueillir plus de 150 personnes, 300 ont une capacité de 150 à 500 personnes et une trentaine de 500 à 1000. Huit sont des mosquées de capacité supérieure (certaines sont dites “mosquées cathédrales”).

La construction et le fonctionnement des mosquées posent le problème des subventions. Celles-ci ne pouvant être attribuées à des associations cultuelles,[[Auxquelles sont par ailleurs interdites les activités culturelles qui, elles, peuvent être subventionnées. En fait, des possibilités non négligeables existent pour intégrer des activités cultuelles dans des activités culturelles.]] le financement est, en fait, en large partie étranger. Le fonctionnement de la grande Mosquée de Paris [[Construite de 1922 à 1926 sur un terrain donné par la ville de Paris en souvenir des soldats musulmans morts pendant la guerre de 1914. Inaugurée par le président Doumergue (1863-1937) et le sultan du Maroc.]] est rendu possible pour un tiers par l’Algérie. La construction de celle de Lyon (1994) a été financée par le roi Fahd d’Arabie Saoudite, celle de La Courneuve par les fondamentalistes iraniens.

Les dossiers mis en sommeil de la grande mosquée de Strasbourg, avec coupole et minaret, viennent d’être repris. De même, après beaucoup de discussions, le maire de Marseille a donné son accord pour une grande mosquée jointe à un centre culturel. Autre projet à Clermont-Ferrand où un véritable complexe islamique est prévu.

A Paris, une deuxième mosquée est autorisée, rue de Tanger (siège actuel d’un islam identitaire, lié aux Frères musulmans (15) ); l’ensemble doit comporter un millier de mètres carrés de salles de classe, une cantine et des bureaux. La construction sera coiffée de deux dômes et ce devrait être la plus grande mosquée d’Europe.

Les mosquées sont-elles effectivement réservées à la prière ou offrent-elles des lieux de harangues subversives ? Il n’y a pas à cette question de réponse unique. Contrairement à ce qui est le plus souvent admis, une enquête du Ministère de l’Intérieur [[Enquête des Hautes Etudes de la Sécurité Intérieure (HESI) menée sur 48 sermons du vendredi de septembre 1999 à juillet 2001.]] conclut qu’à de rares exceptions près les mosquées françaises ne constituent pas des tribunes pour des appels au djihâd et que les sermons sont plus moralisateurs que politiques. De son côté, le maire de Courcouronnes (Essonne), qui abrite la plus grande mosquée de France, affirme que “la mosquée est un endroit très sécurisé, rêvé pour un maire”. Et pourtant, on prête à Hassan II ce jugement : “quand je vous envoie un imam, il est pieux et sûr, six mois après il est dans le FIS” [[Voir note 3 page 7.]].

Les imams
Ils ont pour fonction de guider la prière. Ils peuvent avoir en charge l’enseignement coranique. De plus, ils ont, en France, tendance à joindre à ces fonctions un rôle social. Ils relèvent de statuts divers : fonctionnaires d’Etat étrangers (turcs, algériens), salariés d’une association gestionnaire du lieu de culte, visiteurs de passage, envoyés par un Etat étranger (notamment à l’occasion du Ramadan[[Pratique à laquelle l’Etat a mis un frein ces dernières années.]] ), bénévoles.

On trouve dans les prisons une quinzaine “d’aumôniers”[[Les prisons sont un cadre “privilégié” pour les conversions.]] et une “organisation des aumôniers musulmans de France” s’est créée à Lyon. Dans les hôpitaux, le cas de l’hôpital franco-musulman de Bobigny qui assure le salaire de son imam est un cas particulier. Il n’y a pas, actuellement, d’aumônier musulman dans l’enseignement secondaire de la France métropolitaine.

On dénombre un millier d’imams[[Ce nombre ne tient pas compte des bénévoles.]]. 40% sont marocains, 24% algériens, 15% turcs, 10% français, 7% tunisiens. Ils n’ont, le plus souvent, pas de formation.

Un centre a été créé en 1992 dans la Nièvre[[Centre de Bouteloin, à six kilomètres de Château Chinon (Saint Léger de Fougeret).]], sous l’appellation d'”Institut Européen des Sciences Humaines”. Son but est de former à la prédication d’un Islam authentique et adapté à la société française. Il accueille 160 étudiants de 17 à 30 ans, hommes et femmes, pour six ans. Très peu en sont sortis aujourd’hui. Il a ouvert un cours par correspondance et, en 2000, une annexe à Saint-Denis. Financé par l’Arabie Saoudite, le Koweït et les pays du Golfe, il est dirigé par un Irakien. Il est en fait entre les mains de l’Union des Organisations Islamiques de France [[L’UOIF est présentée ci-dessous. Le Cheik Al Quardahoui est à la fois membre du Conseil scientifique de Bouteloin et guide des Frères Musulmans.]].

Un Institut d’Etudes Islamiques a été créé en 1993 à Paris pour 150 élèves (cours du soir et du week-end), mais il ne forme pas d’imams. Depuis 1993 également, un Institut supérieur de théologie fonctionne à la Mosquée de Paris. Enfin, un projet est à l’étude à Strasbourg pour un centre de théologie musulmane.



Les associations

Participent à la vie sociale musulmane toute une floraison d’associations politiques et de bienfaisance, de clubs sportifs, d’établissements réservés aux musulmans (instituts funéraires, bureaux de voyage…). La loi socialiste de 1981, ouvrant les associations 1901 aux étrangers, sans demande d’autorisation, a très rapidement conduit à une multiplication de celles-ci, les portant à plus d’un millier. Il est quasiment impossible de savoir qui, en fait, les dirige et les finance, ni de connaître le nombre de leurs membres. Nous évoquons ici les grandes fédérations.

L’Institut musulman de la Grande Mosquée de Paris “gère” un véritable réseau d’associations. Il revendique l’autorité sur 150 imams par le biais de 5 muftis et prétend contrôler 200 lieux de culte.

La Fédération Nationale des Musulmans de France (FNMF) est à forte dominante marocaine. Elle est la concurrente directe de l’UOIF. Elle a fondé en 1997 une Coordination nationale des imams et guides religieux.

L’union des Organisations Islamiques de France (UOIF) est proche des “Frères Musulmans”. Elle fédérait en 1993 plusieurs centaines d’associations. Elle regroupe notamment les mosquées de Lille et de Mantes-la-Jolie. Elle organise à Noël, pour plusieurs milliers de personnes, les congrès du Bourget au cours desquels elle se montre revendicatrice et difficilement contrôlable.l

– Le Tabligh, mouvement piétiste et missionnaire en rapide expansion. Fondamentalistes d’origine indo-pakistanaise (1927), ses membres sont attachés à la pratique stricte des actes rituels quotidiens. Ils sont très prosélytes, s’investissent dans les hôpitaux, dans les rues, dans les prisons, voire dans les maisons de prostitution. Ils sont divisés en deux branches : l’une, “Foi et pratique”, implantée en Seine-et-Marne (reconnue officiellement en 1972), l’autre, “Tabligh’ Wa Da’ wa” en Seine Saint-Denis.

Parmi les autres fédérations ou associations, on voit le plus souvent cités dans la presse : les Jeunes Musulmans de France (JMF), l’Union des Femmes Musulmanes, la Fédération Française des Associations Islamiques d’Afrique, Comores et Antilles (FAIACA), le Forum Citoyen des Cultures Musulmanes (FCCM) [[Le Forum a présenté aux candidats à l’élection présidentielle un document de 89 propositions insistant sur l’identité et l’attachement aux valeurs musulmanes. La campagne électorale a vu fleurir la demande d’écoles privées musulmanes, de reconnaissance par décret de fêtes musulmanes, de construction de lieux de culte, d’ouverture d’aumôneries…]].

L’Islam turc rassemble plusieurs organisations dont le Mouvement Kaplan et le Milli-Görüs, branche européenne d’un parti islamique qui participe au financement de la mosquée de Strasbourg.

La politique d’immigration


La doctrine

Trois termes, trop souvent confondus, caractérisent une politique de l’immigration : insertion, assimilation, intégration.

L’insertion

Le processus d’insertion signifie l’implantation dans une société d’un groupe humain sur une base, non pas individuelle mais communautaire. Ses dirigeants s’arrogent alors le monopole de la représentation de leurs ouailles. On sait, à ce sujet, que la “stratégie des minorités” fait l’objet de textes islamiques précis. Ils concernent les zones dites de “consultation” (dar al sulh) où l’on peut prêcher l’islam librement. Dans ces “terres de mission”, dont la France fait partie, il s’agit de constituer des “minorités réussies” qui puissent servir de points d’appui pour l’expansion islamique.

La politique d’insertion est adoptée au Royaume-Uni ou aux Pays-Bas; elle est dénoncée par la France qui affirme s’opposer à une logique de minorités par une logique d’égalité. Nous verrons plus loin que ce “discours” français est moins rigoureux qu’il n’y paraît.

L’assimilation

Dans la politique d’assimilation, assimilation a le sens usuel. Est assimilé l’étranger qui, par son langage, sa manière de vivre, son comportement à l’égard des institutions, se distingue aussi peu que possible de ceux des nationaux au milieu desquels il vit. Le loyalisme en est un élément essentiel.

L’assimilation est un processus qui s’établit sur plusieurs générations, encore faut-il qu’il ne rencontre pas d’obstacle. Le regroupement communautaire avec des structures d’encadrement prégnantes ne le favorise pas. Il est par ailleurs incompatible avec la reconnaissance du phénomène de bi-nationalité[[Ce sujet est étudié en détail dans l’ouvrage édité par ICTUS en 1990, “Immigration et nationalité”, pp. 23-40.]]. Certes, il n’existe en France aucun texte légal qui en reconnaisse l’existence, mais des conventions, passées notamment depuis 1981, comportent implicitement cette reconnaissance, notamment par le biais du service militaire. L’acquisition automatique de notre nationalité par le “droit du sol”, alors que les pays du Maghreb sont attachés à la notion d’allégeance perpétuelle que rien ne peut rompre si ce n’est le crime d’apostasie, a multiplié les cas de double nationalité.

L’intégration

La politique officielle de la France est celle de l’intégration qu’il faut “considérer non comme une sorte de voie moyenne entre assimilation et insertion mais comme un processus spécifique, affirme le Haut Conseil à l’Intégration [[Le HCI a été installé par le Premier Ministre le 9 mars 1990. Ses orientations imposent d’analyser ses travaux avec une certaine prudence. Son Rapport “L’Islam dans la République”, publié sous la présidence de M. Fauroux, a suscité beaucoup de remous et entraîné la démission de Mme Michèle Tribalat (INED).]]. Par ce processus, il s’agit de susciter la participation active à la société nationale d’éléments variés et différents, tout en acceptant la subsistance de spécifications culturelles, sociales et morales et en tenant pour vrai que l’ensemble s’enrichit de cette complexité (…) [le pari de l’intégration] est que les valeurs de tolérance et de respect des droits de l’homme soient affirmées avec assez de force pour que [se réalise] la fusion”. C’est la définition d’une société multi-culturelle.


Quelques faits

Parmi les facteurs qui permettent de mesurer la traduction dans les faits des diverses doctrines, il y a la réalisation des mosquées et la pratique de la langue. On peut y ajouter, dans une certaine mesure, le développement des mariages mixtes et de la famille monogame, la compétence professionnelle et la situation face à l’emploi, le niveau de délinquance (voire des actions terroristes). Nous nous limiterons à quelques données très générales.

Les mosquées. Nous avons souligné l’évolution rapide des constructions que l’on ne tardera pas à considérer comme des entreprises banalisées. En terres étrangères, les mosquées témoignent d’un souci de maintien d’une identité communautaire avec la constitution autour des plus grandes d’entre elles d’un réseau social ainsi que d’une reconstruction d’une société fragmentée par l’immigration.

La langue. L’enseignement des écoles coraniques commence par celui de l’écriture arabe. Le Coran est mémorisé en arabe. On ne saurait minimiser l’importance de la langue qui entraîne un système de croyances. “Elle est une grammaire sociale”, écrit Bruno Etienne qui ajoute : “L’arabe n’est pas une langue neutre, elle lie l’adolescent à la religion du père et à l’Etat d’origine”. Parallèlement, on doit cependant noter une amorce d’assimilation linguistique en relevant que la moitié des enfants d’arabophones et les trois quarts de ceux des berbérophones parlent français avec leurs parents[[Données citées dans l’ouvrage dirigé par Annie Laurent : “Vivre avec l’Islam ?”, p. 218.]]

Les statistiques relatives au mariage ne portent que sur la population étrangère (et non sur la totalité des immigrés). Le nombre des mariages mixtes, dont l’un des conjoints provient du Maghreb, a augmenté, de 1996 à 1998, de 16%. Ce taux passe à 19% si l’on ajoute le cas de conjoints provenant de l’Afrique subsaharienne[[A ces taux correspondent respectivement 8103 et 9536 mariages contractés en 1998.]], ces mariages représentant alors 3% du total des mariages.

– Une enquête officielle de mars 2000 établit à 27,7% le taux de chômage des étrangers non ressortissants de l’Union européenne (au lieu de 10% en général).

– Traiter des actes de délinquance, des manifestations de violence ou de ce qu’il est convenu d’appeler les zones de non-droit dépasserait le cadre de cet article. Il faut certes éviter l’amalgame entre Islam et islamisme, mais on ne peut nier l’existence de “vases communicants” pour reprendre l’expression de Jean Madiran : l’expansion de l’Islam en France n’est pas le terrorisme mais contribue à créer des zones sociologiques éventuellement favorables au développement des réseaux de ce terrorisme que l’on dit islamique.

Une évolution vers un certain communautarisme

Après plusieurs échecs des ministres de l’Intérieur [[Echecs dus en partie au fait que de tous bords on reprochait à l’Etat de vouloir s’instituer organisateur du culte musulman. “On ne peut rien faire, disait en 1997 Maître Damien, “ministre des cultes”, on se mettrait à dos les militants de la “laïcité”, Le Pen et la mosquée de Paris”.]], notamment après l’échec du CORIF[[Conseil de Réflexion sur l’Islam de France, fondé par Pierre Joxe en 1990.]], après les vains efforts de regroupement autour de la mosquée de Paris [[Pasqua, 1993.]], après la création sans lendemain du Haut Conseil de l’Islam en France [[Initiative de la mosquée de Paris (Dalil Boubakeur).]], Jean-Pierre Chevènement a lancé à nouveau en 1999 l’idée d’une représentation musulmane qu’il invitait à s’asseoir “à la table de la République”. Il proposa une structure souple peu différente de celle de la Fédération Protestante de France. Sa proposition suscita des palabres mouvementées, liées aux prétentions des uns ou des autres (celles de la mosquée de Paris en particulier) à prendre le “leadership”, liées également aux influences étrangères, intervenant subsides à l’appui[[Une des visées du gouvernement est en effet de rendre plus autonomes les institutions musulmanes vis-à-vis de l’étranger.]]. Un accord a cependant été conclu en mai 2001, signé notamment par l’UOIP et par la mosquée de Paris. On notera que le grand mufti de Marseille [[Le Cheik Souheib Bencheik, fils du Cheik Abbas de la Mosquée de Paris. Philippe Azis estime qu’il est le musulman le mieux armé au plan intellectuel pour casser les carcans et les archaïsmes dans lesquels l’Islam s’est maintenu. Il lutte pour une réelle intégration. Azis ajoute qu’en le soutenant la France pourrait perdre des contacts “juteux” au Moyen-Orient mais y gagnerait en prestige.]] mène une initiative concurrente en faveur d’un “Islam éclairé”. Il craint que l’entreprise gouvernementale ne conduise à une “banalisation de l’islamisme”. Le président de la République a reçu à l’Elysée le 10 octobre ceux qui avaient participé à la consultation de mai et le 26 mai 2002 les musulmans seront pour la première fois appelés à élire leurs représentants au “Conseil français du culte musulman” [[Vote à deux degrés. Election d’assemblées régionales qui ensuite élisent une assemblée générale chargée de désigner les membres du Conseil. Le nombre des délégués aux assemblées régionales est lié à la superficie des lieux de culte correspondants, sur l’implantation desquels, à cette occasion, l’attention se trouve donc portée.]]. Il est prévu que cette instance, symbole d’une unité de culte ait compétence pour la défense de la dignité des fidèles et de leurs intérêts légitimes. Elle doit être l’interlocutrice officielle des pouvoirs publics pour les sujets cultuels de portée nationale et devrait servir à la valorisation de l’Islam et des musulmans dans l’opinion publique!

Reçu le 9 avril à la mosquée de Paris, Jacques Chirac [[Première visite du Président de la République depuis Gaston Doumergue, en 1926, à l’inauguration. Il y était accueilli par le recteur Dalil Boubakeur, le grand mufti de Marseille Souheib Bencheik et la présidente de l’Union des femmes musulmanes de France.]] se déclarait favorable à cette instance représentative, tout en affirmant qu’il n’accepterait jamais que la France dérive vers une juxtaposition de communautés. Est-ce compatible ? Peut-on étendre à l’Islam les habitudes républicaines imposées aux catholiques ou aux protestants ? Saura-t-on éviter les pièges du communautarisme?

Dalil Boubakeur répondait au président par une défense d’un islam modéré, tolérant, ouvert au dialogue avec les autres religions, refusant à son tour un “communautarisme contraire aux valeurs républicaines”. Y a-t-il deux “Islam” ? Imagine-t-on possible un “Islam de France”, Paris devenant le creuset d’une modernité arabo-musulmane ?

Il ne peut y avoir de choix politique sans réponse à de telles questions, et il ne peut y avoir de réponses hors d’une référence au bien commun de la France. Est-ce utopique de le rappeler ?