Après le discours du pape à Santa Cruz, l’ancien magistrat Philippe Bilger – aujourd’hui chroniqueur médiatique – a commis pour FigaroVox un billet dans lequel il affirme que « le pape joue avec le feu, avec la foi ». On ne peut porter une attaque plus lourde contre un pape que de dire qu’il joue avec la foi, précisément parce qu’il en est le gardien ultime : « J’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point », dit Jésus à Pierre.

Selon Philippe Bilger, le pape jouerait avec la foi parce qu’il porterait une vision plus proche de « la lutte des classes » que d’une « classique conception de la justice sociale » ; parce qu’il donnerait du crédit à une Eglise « imprégnée de la théologie de la libération » ; parce qu’il prêcherait un Jésus-Christ « boutefeu qui pourrait être récupéré par Karl Marx ». Ainsi la doctrine du pape serait-elle erronée. La question est essentielle tant la parole de l’Eglise ne peut pas être dissociée de sa doctrine.

La lutte des classes est une conception marxiste de l’histoire qui voit dans la classe laborieuse, non pas des personnes à défendre et respecter, mais un instrument de masse de la subversion sociale. Marx n’appelle pas les possédants à œuvrer pour la justice, il appelle le prolétariat à renverser la bourgeoisie par la Révolution, pour lui substituer un autre pouvoir, celui du prolétariat, en vue d’une société sans classes.

Le discours du pape constitue le strict inverse du marxisme : il appelle les riches et les puissants à leur devoir de justice sociale ; et il appelle le peuple à être un acteur responsable de processus de changement, le mettant en garde contre l’illusion du grand soir révolutionnaire. Le pape ne prône pas le rêve d’une société sans classe, il prône la mise en œuvre d’un bien commun.

Parlons maintenant de la théologie de la libération. Au plan doctrinal, cette question a été tranchée par l’Eglise sous la signature du cardinal Ratzinger en 1984, dans un document de référence intitulé Libertatis Nuntius. J’encourage à relire cette instruction doctrinale pour constater que les paroles du pape François s’inscrivent sans ambiguïté dans la doctrine traditionnelle de l’Eglise et non dans certaines errements de la théologie de la libération.

Philippe Bilger regrette par ailleurs que le pape François « bouscule » trop vertement « la famille traditionnelle et conservatrice du catholicisme ». J’invite à revisiter l’histoire du catholicisme social au XIXe siècle. Dans son encyclique Rerum Novarum, le pape Léon XIII s’était montré au moins aussi véhément que le pape François aujourd’hui. Il avait alors bousculé les catholiques de son temps.

Et voici ce qu’Albert de Mun, catholique social issu de l’école de pensée la plus traditionnelle, avait dit aux catholiques “bousculés” en 1892, à l’occasion de son fameux discours de Saint-Etienne : « J’ai toujours cru que les catholiques ne pouvaient se désintéresser de la question sociale, sous peine de manquer à leurs obligations vis-à-vis du peuple : aujourd’hui, depuis l’encyclique sur la condition des ouvriers, je crois qu’ils n’en ont pas le droit et que leur programme social est là, tout écrit. »

Aujourd’hui, de la même manière, c’est la fidélité à la doctrine et à la tradition de l’Eglise qui est en jeu dans notre fidélité au pape François.

Guillaume de Prémare
Chronique Radio Espérance du 24 juillet 2015

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