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Permanences 465-466

 

Cette notion n’a plus bonne presse aujourd’hui. On lui préfère l’appartenance à une entreprise, le raisonnement en termes d’emplois, de compétences et de ressources humaines, à la fois plus vague, plus réducteur et plus impersonnel. Quant à la reconnaissance de l’existence des corps intermédiaires par le biais des corporations, elle disparaît à la Révolution, dès 1791 avec la fameuse loi Le Chapelier. Pourtant, en dépit de tous les efforts entrepris pour l’éradiquer, le métier continue à hanter le monde du travail, et les professionnels n’ont de cesse de reconstituer ces communautés formelles ou informelles, gages pour eux, de repères sûrs et durables.

Peut-être est-ce parce que l’appartenance à un métier constitue une forme d’enracinement, ancrage profond et stable dans la réalité, dans une histoire, dans une culture, dans une communauté, dans une société…

Il est deux façons de considérer son travail et par là même son métier. La première consiste à n’envisager que ses aspects pécuniaires, à l’examiner sous l’angle exclusif de sa pénibilité et, à l’image de l’étymologie du terme[[Encyclopédie Universalis.]], de ne voir en lui qu’un instrument de torture. La seconde en revanche, sans nier la notion d’effort auquel se rattache la signification ordinaire du mot, cherche à lui donner du sens et à y découvrir également un moyen de développement de ses talents et de sa personnalité au service du bien commun et de la société toute entière. En effet, par son travail, l’homme fabrique des biens ou propose des services utiles, non pour lui-même exclusivement, mais avant tout pour les autres. Il contribue ainsi à fournir « les conditions sociales qui permettent tant aux groupes qu’à chacun de leurs membres d’atteindre leur perfection d’une façon plus totale et plus aisée.[[Du latin populaire «tripalium», instrument de torture « à trois pieux », puis appareil où l’on place les bœufs pour les ferrer, L. Clédat, Dictionnaire étymologique de la langue Française, 1914.]] » De plus, un certain nombre de valeurs sont attachées à l’exercice d’un métier, chacun développant une déontologie propre selon ses caractéristiques, qui garantit la qualité des produits fabriqués ou des services rendus. Ils permettent par conséquent une économie stable et ordonnée au bien commun.

D’autre part, le métier a une vocation d’intégration sociale, et ce à un double niveau. La fonction productive liée à l’exercice de son métier contribue à l’identité sociale de la personne : aux yeux du monde et de la société, elle est avant tout, médecin, agriculteur, tailleur de pierre… Il permet en outre à l’individu, une insertion au sein d’une communauté, l’acceptation par ses pairs mais aussi par les autres, qui reconnaissent sa qualité, d’avocat, de boulanger d’artisan…ainsi que les compétences qui lui sont associées. Par là même est rendue possible une intégration sociale à une échelle plus vaste, puisque qu’une utilité sociale est ainsi conférée à la personne. C’est en ce sens que le métier renforce le lien social : il relie la personne à son corps d’appartenance professionnelle mais aussi à la société tout entière par l’utilité productive qu’il lui procure.

Le métier enracine donc l’homme dans la société dans laquelle il vit dans la mesure où il lui procure cette reconnaissance de la part de ses congénères, lui donne un statut social clairement défini, et lui permet de contribuer à la croissance et à la prospérité de la cité. Il manifeste ainsi sa participation responsable à la vie économique et à l’ordre social. Il suffit de songer au drame que constitue le chômage, et le sentiment de marginalisation que ressent bien souvent celui qui est privé, même temporairement, d’emploi, pour comprendre l’importance de cette dimension.

D’un autre point de vue, le métier, en tant que corps intermédiaire forme une communauté. En effet, ce dernier regroupe des personnes qui partagent des savoir-faire, des pratiques, des valeurs et une histoire communes, qui obéissent en principe aux mêmes règles et qui adoptent une déontologie propre à la spécificité de leurs pratiques et du type d’activités productives qu’ils fournissent à la société. Les termes de « confrère » ou de « compagnon » souvent employés par les professionnels d’un métier lorsqu’ils parlent de leurs semblables témoignent de cette conscience de faire partie d’une même « famille professionnelle ». Par voie de conséquence, l’appartenance à ce métier permet à la personne un enracinement dans cette communauté, le relie à d’autres par des liens d’amitié, par une culture imprégnée de la découverte des techniques et des savoir-faire transmis des anciens et perfectionnés au cours des temps. Il n’est plus un individu isolé qui exerce son métier dans des conditions impersonnelles. Ce sentiment, renforce par là même son identité, lui offre des compagnons de travail sur lesquels s’appuyer ou auprès de qui, il peut, en principe, recueillir des conseils avisés en cas de besoin, l’intègre dans une culture particulière, sans compter qu’il peut être pour lui source de fierté.

Mais il ne faut pas perdre de vue que l’« on entre dans un métier par apprentissage.[[Définition du Bien commun, Concile œcuménique Vatican II, Gaudium et Spes, 26 : AAS 58 (1966).]] » L’appartenance à une profession s’inscrit donc dans le temps. L’intégration à cette famille professionnelle est d’abord progressive. Elle peut passer par différentes étapes qui montrent que la personne reconnaît, accepte les pratiques et les usages de son métier et s’engage à les respecter, et, en retour est accueilli et reconnu par ses confrères : serment d’Hippocrate pour les professions de santé, serments de l’Ordre des avocats ou des notaires…, apprentissage par le compagnonnage…L’exemple et l’expérience des plus anciens concourent ensuite à la formation des plus jeunes. Enfin, l’expérience et la compétence réelle s’acquièrent également par la pratique, par un apprentissage parfois long au contact de la réalité mais aussi par un effort particulier. L’enseignant n’éprouve son autorité ou ne découvre les meilleures façons de transmettre qu’au contact de ses élèves, le cordonnier ou l’ébéniste améliorent sans cesse leur habileté et leur excellence est le fruit d’un travail patient et minutieux. L’écrivain ou le poète eux-mêmes ne parviennent pas immédiatement à une œuvre achevée et brillante, comme le rappelle Boileau dans son Art Poétique :

« Hâtez-vous lentement; et, sans perdre courage,

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage :

Polissez-le sans cesse et le repolissez;

Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.

C’est peu qu’en un ouvrage où les fautes fourmillent,

Des traits d’esprit semés de temps en temps pétillent.

Il faut que chaque chose y soit mise en son lieu; […]

Soyez-vous à vous-même un sévère critique.[[Benjamin Guillemaind, Métier, entreprise, profession, Revue Civitas, n°11, Regards chrétiens sur l’économie,1er trimestre 2004.]] »

Par ailleurs, le métier ancre la personne dans la réalité et contribue véritablement à la formation intellectuelle, comme le souligne Henri Charlier : « Les métiers ont une supériorité qui ne leur sera jamais enlevée, c’est d’enseigner qu’il y a une nature des choses (…). Tous les grands métiers par eux-mêmes portent une culture profonde de l’intelligence [[Nicolas Boileau, Art poétique, chant I, 1674.]].»

Il permet en effet de développer conjointement les aspects spéculatifs et pratiques de l’intelligence. La dévalorisation de la notion de métier, que ce soit dans le monde du travail ou dans le monde de l’éducation constitue donc en un sens, l’une des causes de la crise contemporaine de la société : « coupé du réel, l’enfant n’acquiert des connaissances que dans les livres, par des livres, toujours avec des livres[[Henri Charlier, Culture, Ecole, Métier.]] ». L’être humain perd donc le sens du concret et de la réalité, ce qui peut le conduire à évoluer dans un monde virtuel et à le couper de ses racines profondes, racines qui puisent d’abord dans la réalité quotidienne. Ce phénomène, renforcé par l’essor irrépressible des technologies de l’information et d’Internet peut tendre à couper l’homme de sa vocation première d’animal social et politique, mais aussi d’être créé à l’image de Dieu, capable d’entrer en relation avec les autres et avec l’Autre. Privé des points de repères que lui procurent le réel et son insertion dans la vie sociale concrète et quotidienne, il devient alors un être atone et isolé. Ainsi déraciné, il perd le fil de sa propre histoire, de sa place au cœur de la communauté humaine, de sa destination, et par là même du sens ultime de sa vie.

Certes le métier offre à la personne un moyen de subsistance par la rémunération que cette dernière reçoit, en contrepartie du travail qu’elle fournit. Mais il existe aussi une façon de vivre sa profession qui constitue un moyen supplémentaire de donner du sens à l’action humaine, non seulement par son utilité mais aussi par l’occasion qui est offerte à l’homme de développer ses goûts et ses potentialités, son sens de l’effort, son expertise, son habileté et ses aptitudes manuelles et intellectuelles. L’exercice de son métier aura donc une répercussion en lui-même et sur les autres, n’est pas sans influence sur son être ou sa façon de vivre et œuvre à l’éducation de sa personnalité. Il lui permet une forme d’accomplissement par un don de lui-même et une participation, à son échelle à l’œuvre créatrice, exigence mise en valeur au premier chapitre de la Genèse. Il constitue donc un moyen d’accomplir sa vocation, de mettre son potentiel au service des autres, de façon libre et responsable. L’homme est donc invité à trouver en son travail une occasion de grandir en humanité et de répondre ainsi aux projets du Créateur sur lui.

Pour finir, la notion de métier induit une conception organique de la société et humanise le travail de l’homme, contrairement à une logique purement fondée sur les ressources humaines, qui tendent à considérer les travailleurs comme des facteurs de production interchangeables. Elle apparaît ainsi comme un moyen privilégié de développer les principes de la Doctrine Sociale de l’Eglise, bien commun, solidarité et subsidiarité, mais aussi ses valeurs fondamentales, liberté, vérité, justice et charité. Le retour à une économie des métiers semble aujourd’hui nécessaire pour restaurer une économie conforme à cet enseignement social et renforcer ainsi l’enracinement de l’homme et de la société en Dieu.

Enracinement sur le plan social et humain mais aussi enracinement sur le plan spirituel et divin, le métier constitue donc un moyen supplémentaire pour l’homme de se sentir pleinement membre d’une communauté, par la constitution d’un corps intermédiaire organisé. Il lui permet de trouver sa place et son rôle dans la société par une participation concrète au bien commun et une contribution à l’ordre social, selon ses talents et ses qualités propres. Il lui offre enfin un moyen de construire sa personnalité ainsi qu’une occasion de grandir en humanité et d’accomplir sa vocation. La personne peut alors répondre favorablement au plan de Dieu sur elle en participant à l’œuvre créatrice par la production et à l’action rédemptrice du Christ par l’accomplissement de son devoir d’Etat.

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