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Voir Les massacres du Triumvirat (1566) d’Antoine Caron

Ce tableau d’Antoine Caron [[Antoine Caron était membre de la corporation des maîtres peintres de Paris. Il fut l’un des disciples du Primatice que le roi François 1er avait invité en France pour superviser la construction du château de Fontainebleau. Le massacre du Triumvirat se trouve au musée du Louvre.]] fait partie de ces œuvres qui ne sont plus comprises de nos jours où les amateurs d’art recherchent surtout un choc émotionnel immédiat. Tout au contraire, cette peinture sur bois, aux détails innombrables, demande à ses spectateurs de prendre le temps de la regarder dans toutes ses composantes et sous tous ses aspects. Elle est à la fois un documentaire et un reportage pris sur le vif.

En camaïeu de gris et d’ocre, dont on appréciera les effets de contraste notamment dans les nuages d’un ciel chargé, il s’agit bel et bien d’un documentaire touristique vantant les merveilles de la capitale de la chrétienté. La composition simple et symétrique permet de découvrir avec facilité, en toile de fond architectural, les monuments les plus importants de la ville de Rome.

On reconnaît en face de nous, au second plan, la figure imposante du Colisée, éventré de façon à nous permettre de découvrir l’intérieur des trois étages de gradins ainsi que les arcades circulaires de portement où pouvaient déambuler les milliers de spectateurs des jeux du cirque antique.
Derrière le Colisée, l’on distingue aisément l’architecture massive du Panthéon, avec sa façade de temple grec et sa coupole surplombant une construction circulaire. Ce temple tient son nom de la dédicace qu’Agrippa en fit à tous les dieux du polythéisme romain, avant que le pape Boniface IV ne le transforme en église au début du VIIe siècle de notre ère.
A gauche dans le fond du tableau, le Mausolée de l’empereur Hadrien, devenu forteresse aux mains des potentats romains, puis des papes de la Renaissance et rebaptisé château Saint-Ange pour commémorer l’apparition au pape Grégoire Le Grand d’un ange lui annonçant la fin de la peste de Rome en 590.

Une disposition fantaisiste

Au fond, sur la droite du Colisée, l’arc de Titus ouvrant la voie sacrée, puis le Capitole avant que Michel-Ange en ait refait la façade, avec au centre de la place la statue équestre en bronze de l’empereur Marc-Aurèle. Au premier plan, sur la gauche de la toile, l’arc de triomphe de Constantin et la colonne Trajanne.

L’ensemble de ces monuments est disposé avec une certaine fantaisie dans un ensemble architectural urbain, dégageant une large place en premier plan, dont les différents niveaux sont aménagés par des balustrades et des escaliers descendant jusqu’à nous.

Cette œuvre est une sorte de carte postale de l’époque donnant à admirer les trésors des constructions et la splendeur de la ville éternelle. Pour ceux qui ne la connaissaient pas et pour ceux qui avaient fait les guerres d’Italie ou avaient visité Rome et aimaient à faire peindre ce qu’ils avaient vu. De la même façon que de nos jours nous aimons prendre des photos pour fixer les souvenirs.

Mais davantage encore qu’une carte postale, ce tableau est un reportage. Le XVIe, comme les siècles précédents, exigeait que les œuvres d’art aient des prétextes nobles, une scène religieuse, historique ou mythologique … impliquant nécessairement la représentation humaine, voire son portrait.

Les massacres de la guerre civile

D’où ici l’évocation historique des massacres de la guerre civile qui dévasta Rome lors du Triumvirat de Crassus, Pompée et César au Ier siècle avant notre ère. Les scènes de tuerie inondent littéralement l’ensemble du tableau, occupent la totalité du premier plan, autour des statues d’Apollon à gauche et de Silène et Bacchus à droite. Elles sont d’un réalisme très cru ; les corps décapités déversent leur sang, les vieillards à terre sont massacrés, tout comme les femmes et les enfants .

Le personnage central du premier plan brandit une tête comme un trophée tandis qu’à ses pieds le corps convulsé de sa victime se vide de son sang. De nombreuses têtes tranchées sont horriblement alignées au bord des rambardes de la place et sur les balustrades. La soif de sang et d’horreur des guerres civiles est ici complaisamment soulignée.

Pour Antoine Caron, ce reportage des massacres du triumvirat romain est aussi un reportage d’actualité. La scène de tuerie civile représentée ici est une allusion non déguisée aux récents massacres de la Saint Barthélemy perpétrés sous la régence de Catherine de Médicis. Bien que Caron fût le peintre officiel de la souveraine, il ne s’est pas privé de porter un jugement personnel sur cet acte politique qu’il désapprouve et dont il entend souligner l’horreur et l’injustice.

Ce tableau nous en dit autant qu’il nous en montre sur la liberté d’expression, même politique, accordée aux artistes de la France chrétienne de la Renaissance, pourtant en proie aux exactions d’une guerre civile religieuse. Ce qui laisse apprécier la capacité d’un pouvoir chrétien de se laisser dire la vérité de ses fautes, lorsqu’elle est réelle, puisque le tableau fut commandé et accepté en dépit de l’exécution provocatrice sur le plan politique qu’en a faite l’auteur. Un exemple à méditer en notre temps de verrouillage de la pensée.

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