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C’est une expérience complexe que d’être confronté à une situation d’urgence dont les solutions apparentes s’inscrivent d’évidence sur le temps long. C’est d’autant plus déstabilisant dans une époque marquée par la culture du résultat immédiat. Alors, on hésite à entreprendre sur la durée parce que cela peut sembler vain. Et souvent, on préfère finalement l’activisme frénétique comme exutoire au sentiment d’impuissance.

Paradoxalement, ce sentiment d’impuissance est parfois le creuset d’une volonté de toute-puissance qui ne fait qu’aggraver les choses. Je crois que nous sommes menacés par une dérive autoritaire du pouvoir, des pouvoirs. L’histoire présente en effet souvent un mouvement de balancier entre ordre et désordre. Le schéma est assez classique : un pourrissement progressif, puis un désordre qui finit pas laisser nécessairement la place à un ordre nouveau.
Nous ne vivons pas une situation de chaos, mais s’installe dans l’esprit public la peur qu’il survienne. Jacques Généreux a écrit en 2011 un essai intitulé La dissociété, dans lequel il dit craindre que nos sociétés développées ne basculent « dans l’inhumanité de “dissociétés” peuplées d’individus dressés les uns contre les autres » – bref, la guerre de tous contre tous.

D’où l’urgence de répondre à cette question existentielle : « Qu’est-ce qui fait une nation, un peuple, un “Nous” ? » L’Etat ne sait pas répondre de manière pertinente et il est guetté par une possible dérive autoritaire : la République aurait pour mission de définir la totalité de ce qui fait l’identité de la nation, de désigner et incarner son être même ; de régir la totalité de sa vie.

Pour cela, il faudrait multiplier les lois, les chartes, les pactes, les contrats dits « républicains » : serait citoyen celui qui adhère à cette sorte de « contrat de totalité » et hors de la communauté nationale celui qui ne le signe pas ou ne le respecte pas. Louis XIV disait « L’Etat c’est moi ». Ici la République dirait « La nation c’est moi », ce qui est infiniment plus grave.

Dans ce processus, la République ne serait plus une institution au service de la vie de la nation, pour la protéger, lui assurer paix, prospérité et justice ; mais un despote qui l’absorbe et se mue en police des comportements et des idées. Cette dérive de toute-puissance est en germe dans cette impuissance à refaire le ciment culturel de la France, qui conduit l’Etat à l’affirmation d’une laïcité qui serait l’être même de la nation.

Or, qu’est-ce qui fait l’unité d’une nation ? Cité par François-Xavier Bellamy dans le Figaro Histoire d’octobre 2015, le philosophe Roger-Pol Droit répond que c’est « un réseau complexe et cohérent de manières de vivre, depuis les usages de la table et de l’hospitalité jusqu’aux formes de politesse (…), de croyances, de musiques, de mythes et de contes ». Cela ne se contractualise pas, cela ne se décrète pas, cela se déploie et se vit.

L’Etat peut favoriser le déploiement de cette vie et il a pour mission de contribuer à maintenir la nation dans son être. Mais si la République croit pouvoir façonner la nation à son image, par « contrat de totalité » réclamant en tout l’allégeance de tous, alors c’est d’une forme de fascisme post-républicain qu’elle accouchera demain au cœur du désordre. Non merci…

Guillaume de Prémare

Chronique Radio Espérance du 22 octobre 2015

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