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Voir l’oeuvre « Le bénédicité » de Chardin

Nous sommes en France au XVIIIè siècle et tout le peuple de notre pays, qu’il soit paysan, bourgeois des hameaux et des petites villes, hobereau des campagnes, petit peuple ou bourgeois des grandes villes, petite marquise maniérée, grand bourgeois ou aristocrate, aime à se trouver représenté avec les factures différentes des grands peintres du temps, Boucher, Quentin de la Tour, Watteau disparu trop tôt, Fragonard, Chardin…

Plus friands des grands thèmes d’inspiration, religieux, historique ou mythologique, les siècles précédents auraient certainement beaucoup moins prisé ces scénettes familières de la vie quotidienne, que l’on trouve néanmoins déjà dans ces démarrages prometteurs de la peinture française que sont les enluminures des Très riches Heures du duc de Berry. La fin du XIXè siècle nous montrera, notamment avec Degas, jusqu’où on peut aller dans ce genre qui a su révéler le charme, et éventuellement la beauté, de scènes que l’on pourrait qualifier de vulgaires par rapport au maintien de ce bénédicité de Jean-Baptiste Chardin…

Bien que le sujet de ce petit tableau soit simple, c’est un chef d’oeuvre. L’on découvre ici une extraordinaire finesse de toucher de la part du peintre qui négocie parfaitement l’arrivée d’une lumière diffuse capable néanmoins de dégager les différents plans d’une scène aux couleurs douces et nuancées. Dans un intérieur modeste mais soigné, une jeune femme fait réciter le bénédicité à ses deux fillettes, avant de servir le repas. On ne peut rêver sujet plus familier et quotidien, du moins en ces siècles de foi chrétienne, et pourtant quelle élégance et quelle piété, quelle attention soucieuse de bien faire dans ces gestes simples de la vie ordinaire!

Le décor se fait oublier dans le fondu des couleurs de l’arrière plan qui n’existe que pour mieux mettre en relief la scène du premier plan. Notre attention est immédiatement attirée par l’attendrissante toute petite fille, assise bien droite sur sa chaise d’enfant et qui joint consciencieusement ses deux mains potelées sous le regard attentif de sa mère vers laquelle ses petits yeux sont levés. Le peintre a mis toute sa tendresse dans l’attitude à la fois pataude et appliquée de l’enfant ; l’on goûtera ici avec délice le petit minois de profil qui se détache sur le drap de la nappe ; il faut bien aimer les hommes pour savoir s’émouvoir ainsi de la fragilité touchante de leurs enfants.

Derrière elle, de l’autre côté de la table, la soeur ainée… surveille, l’air inquiet et le regard appuyé, le savoir faire et la concentration de sa petite soeur. Comme sont bien observés et rendus cette tyrannie retenue mais insistante des grandes soeurs sur leur cadette, ce bonheur comparatif et gratifiant d’en savoir un peu plus qui confère à l’aînée le sentiment délicieux d’être presqu’une adulte !

Ce petit chef d’oeuvre qui puise son inspiration au coeur de la vie privée nous touche parce qu’il est criant d’une vérité humaine que nous avons tous vécue et constatée. Les grands peintres sont aussi de grands psychologues et des amoureux de la nature humaine.

Les humbles honneurs des maisons paternelles

Notre regard, d’abord attiré par les deux fillettes, fait à peine attention à leur jeune mère. Elle est pourtant bien jolie sous le petit bonnet qui la coiffe avec élégance, tandis que le peintre a su délicatement révéler la régularité et la finesse de ses traits et la délicatesse de son profil. Tout entière absorbée dans l’attention scrupuleuse qu’elle porte à sa fille cadette qui s’essaie à la prière, elle semble s’oublier elle-même dans l’affection maternelle qu’elle irradie. Elle est le type de ces femmes auxquelles les hommes donnent leur confiance et leur respect, confient leur maison, la transmission et l’honneur de leur nom, leurs enfants, leurs joies intimes et leur fierté sociale, et dont la présence attentive est une bénédiction pour les familles qu’elles ont fondées.

C’est sur ces vertus familiales et sociales que s’est construite notre patrie : foi, dignité humaine, affection et souci des autres, bonheur découvert dans l’oubli de soi, pudeur, ordre, ce que Charles Péguy appelait «les humbles honneurs des maisons paternelles» sur lesquels la femme veille avec amour et discrète autorité.

Ce petit chef d’oeuvre de Chardin n’est pas de l’art religieux, mais c’est un art chrétien. Il n’y a que la civilisation chrétienne pour faire de l’homme, de la femme, de leurs enfants, dans leur grandeur, leur misère, leurs amours et leurs souffrances, un thème essentiel de l’inspiration artistique après l’art sacré lui-même. Dans la production picturale chrétienne le regard de l’artiste sur l’homme, son sujet bien aimé, se confond avec le regard de Dieu Lui-même sur sa créature : amour, bienveillance, compassion, sévérité parfois mais suivie si souvent d’indulgence et de compréhension… Cet amour de l’homme pour l’homme fait la beauté de notre patrimoine et la grandeur de notre civilisation.

Extrait de Permanences 441

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