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Voir l’oeuvre l’adoration des mages de Tiepolo

Nous sommes ici deux fois dans l’iconographie chrétienne. D’abord parce que le sujet est religieux ; ensuite parce qu’il est porté par des visages d’hommes et de femmes qui sont autant de portraits, allant de la beauté majestueuse de la Vierge aux trognes populaires des personnages de l’arrière plan qui se penchent pour contempler la scène, derrière saint Joseph. Un Joseph qui, une fois n’est pas coutume, n’est pas représenté sous les traits d’un vieillard. Qui s’en plaindrait ? Il domine de ses larges épaules et de sa force d’homme encore jeune cette rencontre des mages avec l’Enfant et sa Mère et, de sa main largement ouverte, semble en offrir la contemplation au spectateur que nous sommes, comme à l’ensemble de l’humanité. La composition de ce chef d’oeuvre se dispose selon une grande diagonale qui va des personnages derrière saint Joseph, en haut à droite, jusqu’à Balthazar, le roi noir qui se présente de dos au premier plan à gauche. Cette ligne transversale est doublée d’une plus petite qui lui est parallèle et part du visage de la Vierge pour aller jusqu’à celui de Melchior, vénérable roi mage de race blanche agenouillé aux pieds de l’Enfant. Un espace vide est aménagé devant ce trio qui permet au regard du spectateur de se diriger immédiatement vers ces trois personnages principaux. En point d’orgue, la présence d’un serviteur, de dos, au premier plan à droite et en bas du tableau, équilibre cette composition oblique par la couleur chaude «terre de sienne» de ses vêtements qui reprend celle de la cape sur les épaules de saint Joseph. Entre ces deux masses sombres, la Vierge, l’Enfant et le mage, en or et bleu, semblent irradiés de lumière.

Une liberté totale

Il nous faut comprendre que la composition d’une oeuvre picturale n’est pas affaire uniquement d’équilibre des volumes plus ou moins réussi ; elle s’appuie sur une véritable méditation de l’artiste sur son sujet et représente le choix personnel du peintre sur la façon dont il entend nous raconter l’histoire du sujet choisi. Sa liberté en ce domaine est totale même si le thème a pu lui être imposé. Liberté également dans le choix des expressions données aux personnages qui, non seulement définissent leur personnalité et leur rôle dans la scène racontée, mais peuvent être aussi la traduction de l’opinion, de l’émotion de l’artiste, son degré d’implication personnelle dans le thème traité. C’est la solennité de cette scène du Nouveau Testament qui est d’abord mise en scène par le peintre. La somptuosité des vêtements de tout le train de maison des rois mages en dit long sur la puissance tant matérielle que politique de ces souverains venus adorer l’Enfant de la crèche. La façon dont Tiepolo les représente ne laisse aucun doute sur le fait que pour lui ils sont davantage rois que mages, et c’est bien davantage l’hommage des royaumes et des nations de la terre que celui de leurs élites intellectuelles, morales et philosophiques que reçoit l’Enfant-Dieu. Agenouillé, à la fois humble et suppliant, le roi Melchior a ôté sa couronne pour la jeter aux pieds de Celui vers qui l’a guidé l’étoile. Dieu n’est pas souverain politique, il s’incarne dans un petit enfant tout-puissant et démuni. Les rois ne sont pas dieux, ni clercs, mais leur toute-puissance temporelle s’incline devant le pouvoir spirituel. La plus extraordinaire révolution, la seule révolution de l’histoire de l’humanité, celle qui par l’Incarnation a distingué le temporel du spirituel, tout en soumettant le premier au second, est déjà présente dans la démarche de ces rois venus d’Orient porter l’or, l’encens et la myrrhe au Roi des rois qui venait de naître. Raison pour laquelle Tiepolo assied la Vierge sur des restes démantelés de bâtiments antiques. Avec la naissance de son fils, les temps anciens sont révolus et un nouveau monde commence où, libéré des visées théocratiques des anciens potentats, l’humanité sera libre de se soumettre à son Dieu par amour. Derrière le souverain blanc et vieux prosterné en adoration, Balthazar, un roi noir s’avance, un présent à la main. Il est debout, majestueux dans la jeunesse historique de sa race. La Tradition veut que les trois races soient représentées lors de l’Epiphanie. Ici la race jaune est absente, du moins dans les premiers plans. Reste que l’humanité se présente dans ces différentes composantes raciales, différentes de culture, aux cheminements contrastés, mais égales en dignité sous le regard de leur créateur. L’historique «il n’y a plus ni Juifs ni Grecs» de saint Paul est précédé dans le temps, au jour de l’adoration des Mages, par un évident «il n’y a plus ni blancs, ni jaunes, ni noirs, il n’y a que des hommes que Je suis venu racheter par amour»…

La Croix déjà présente dans l’Incarnation

Mais Tiepolo donne ici à cette scène une intensité dramatique qui prend le pas sur la solennité de l’évènement. Marie porte son Fils assis sur ses genoux, la main gauche abandonnée sous la jambe de l’enfant, tandis que sa main droite soutient l’équilibre incertain du futur Sauveur de l’humanité. Elle le présente à ces étrangers comme à son corps défendant, le regard perdu au loin, dans un futur pas si lointain qu’elle est la seule à connaître déjà et dont elle pressent au fond de son coeur le poids des souffrances à venir. A travers l’expression de la Mère de Dieu, Tiepolo nous invite à méditer sur la terrible présence de la Croix dans le mystère de l’Incarnation. La Vierge en offrant son Fils au monde vit dans cet éternel présent qui n’est pourtant l’attribut que de la divinité. S’il a les petits bourrelets potelés de la prime enfance et tous les charmes de son innocence, le Christ sur les genoux de sa Mère plonge son regard dans celui du roi, qui s’humilie à ses pieds, avec l’intensité et la force de l’adulte qu’Il deviendra, capable de lire au plus secret de notre âme et de savoir de toute éternité qui nous sommes en vérité. Sous le pinceau de Tiepolo, la plus éblouissante virtuosité d’exécution n’existe que pour permettre à l’artiste de faire de son oeuvre une méditation spirituelle. Méditation qui, pour s’attacher à l’essentiel spirituel, n’a pas pris une ride…

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