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La noblesse et l’éclat mat et chaleureux du bois qui reçoit ici le travail du sculpteur entre pour une part importante dans le charme qui se dégage de cette nativité. Il lui confère une sorte de douce sensualité humaine qui trouve naturellement sa place dans le thème de l’Incarnation du Fils de Dieu. Mais ce qui séduit davantage encore le regard et le retient immédiatement, c’est l’admirable composition de ce petit chef d’œuvre. Quatre plans successifs sont aménagés dans le regroupement des personnages de cette Nativité ; tous les regards convergent vers l’Enfant qui se détache au tout premier plan ; même l’âne et le bœuf, finement ciselés au quatrième plan, semblent tenter d’apercevoir celui qu’ils sont là pour protéger de leur chaleur animale.

De chaque côté de ces représentants du règne animal, les bergers : des pauvres, des démunis, des sans grade, ceux que notre époque prend pour des râtés ! Ils seront néanmoins les premiers à reconnaître dans un nouveau-né marginal l’incarnation du tout-puissant roi des Cieux. Devant la somptuosité du Mystère, le berger de gauche, chapeau sur le cœur, offre le sourire ébloui de la contemplation béatifique ; son compagnon, à droite, au regard plus appuyé et plus humain, soulève son chapeau en signe de déférence et de remerciement pour le cadeau qu’il donne l’impression de recevoir personnellement. Deux belles attitudes humaines devant l’immensité du Divin.

Au centre de la composition, comme faufilé entre les bergers et le couple des parents, semblant faire le lien spirituel entre Marie et Joseph, un ange, tout entier absorbé dans la fascination que la présence de son Dieu exerce sur lui. Sans doute l’artiste l’a-t-il placé au cœur de cette scène pour rappeler au spectateur sa nature spirituelle et théologique pourtant également tellement humaine.

adoration des bergersEt puis, de chaque côté de l’Enfant, le couple de Marie et Joseph, par la foi, la pitié, la soumission et l’humilité desquels le miracle a pu s’accomplir, Les deux mains serrées d’émotion, le visage éperdu de tendresse, Joseph contemple son Fils adoptif. A gauche et au-dessus de Jésus, le visage fin et superbe de Marie se détache bien davantage en relief que le reste des personnages, le Christ compris. Car c’est par son amour et par ses entrailles que l’Incarnation du Christ s’est opérée. Elle est ici le personnage principal, bénie entre toutes les femmes. Son visage juvénile est grave, pénétré du Mystère dont elle se sent indigne. Le sculpteur offre ici à notre contemplation la fragile beauté et le dépouillement d’une toute jeune fille qui vient d’engendrer en ce monde et pour ce monde le Rédempteur de tous ses frères les hommes. La main gauche de la Vierge tente d’enserrer l’Enfant dans un geste très maternel de protection et d’amour d’un tout-petit qui est votre chair et que l’on voudrait garder contre soi et pour soi. Sa main droite, pourtant, découvre Jésus pour le montrer et l’offrir au monde conformément à la volonté du Père qui sera aussi celle du Fils.

Le Christ a assumé le poids de la chair et de la nature humaines non pas pour les connaître, car Il sait tout de nous de toute éternité, mais pour l’éprouver lui-même, mais pour la subir afin de communier davantage et jusqu’au bout avec ses créatures.

Ce qui semblait si évident et naturel à l’auteur de cette sculpture, aux hommes de son temps comme à tous ceux qui l’avaient précédé et suivi, apparaît aujourd’hui comme inutile et incompréhensible à ceux de notre époque. Que Dieu puisse s’être abaissé jusqu’à se faire l’un des plus petits parmi les hommes afin de mieux approcher sa créature et se lier définitivement à elle dans un pacte charnel ne semble plus capable d’émouvoir les créatures rétives et orgueilleuses que nous sommes devenus.

Il serait vain à présent de chercher la moindre crèche aux devantures de nos magasins parés pour les «fêtes». Et pourtant, pendant deux mille ans, l’évocation très concrète de la naissance dans le plus grand dénuement d’un enfant qui était aussi Dieu a empli de tendre émotion, d’espérance et de certitude de salut les cœurs, souvent rustres, bourrus, brutaux ou cyniques, de ceux qui ont construit la plus belle civilisation qui soit sous les cieux. Serions-nous à ce point devenus des cœurs de pierre ?

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