Sélectionner une page

Cette petite merveille de Degas[[- Dans un café ou L’absinthe, cette huile sur toile, 92 x 68 cm, date de 1876 et se trouve aujourd’hui au Musée d’Orsay.]] utilise une composition pour le moins audacieuse. Le premier plan de ce tableau, qui occupe pour ainsi dire la moitié de sa surface, est pratiquement vide : deux tables de café en marbre dont le dénuement est désagréable au regard du spectateur. Mais ce dénuement du premier plan est volontairement aménagé par le peintre pour introduire son sujet : le vide dans lequel évolue le couple qui se trouve au second plan.

En noir et blanc teinté de jaune plus ou moins soutenu, avec une touche de bordeaux pour la jupe de la jeune femme, la palette choisie par Degas confirme cette impression d’absence de vie.

La misère morale humaine

Tel semble bien être en effet le thème du tableau : un couple désuni dans un café vide. Un flash douloureux sur la misère morale humaine en cette fin de XIXe siècle où l’absinthe, tant par sa nocivité que par son taux d’alcool, faisait des ravages dans les classes populaires. Deux êtres seuls, posés côte à côte et qui donnent le sentiment de n’avoir jamais été ensemble.

Peut-être ces deux-là se sont-ils aimés un jour dans la fraîcheur de leur jeunesse aujourd’hui évanouie, avant que la dureté des temps et de la vie, la pesanteur du travail et de la ville, les fausses consolations de l’alcool, ne viennent à bout de leurs sentiments et de leurs espoirs.

Tout à droite, le responsable présumé de ce désastre, tout de noir vêtu, à l’exception du col de la chemise blanche qui rehausse son visage. Vautré plus qu’assis sur la banquette du café, lourdement appuyé sur ses deux bras, le «compagnon» de la jeune femme s’approprie pratiquement toute la place et semble repousser sa compagne sur l’extrême coin de la table qui leur fait face. Il s’étale sur son siège sans le moindre égard pour sa compagne qu’il méprise ostensiblement en tournant la tête et le regard à l’opposé d’elle.

Le chapeau en arrière et posé de guingois, la lèvre inférieure s’évertuant à tenir une pipe que l’on devine, les traits lourds et empâtés ; même si nous ne le voyons pas vraiment, il est aisé de d’imaginer la dureté de son regard qui se détourne, tant elle est présente sur l’ensemble de ses traits rougeauds au menton et sur les joues.. Le parfait mufle satisfait de lui-même, sans doute violent, visiblement égoïste et méchant.

A sa droite, la jeune femme qui l’accompagne est pitoyable et bouleversante. Elle ploie tout entière sous la charge d’un fardeau que l’on devine aisément. Tout dans l’accablement de sa mine et de sa pose trahit le drame de sa vie et la souffrance de son être : son dos voûté, ses épaules tombantes, ses bras balants, ses deux pieds écartés appuyés sur ses talons de chaussures et qui dépassent de la jupe sous le coin de table, son petit minois absent et douloureux.

Elle a dû être jolie, mais quand ? Elle n’a même plus d’âge et a perdu tout éclat. Sous un chapeau dont le poids et le volume semblent l’écraser, elle n’a plus vraiment de regard non plus, si ce n’est une lueur empreinte de dureté désabusée qui se détourne et se perd dans le vide. Le rosé de la bouche à la lèvre inférieure charnue souligne une légère moue qui relève la lèvre supérieure et confirme avec un rien de dégoût l’expression du regard.

Ne reste plus pour retarder et oublier le grand naufrage de sa vie que ce verre d’absinthe dans lequel elle se noie et dont le jaune verdâtre semble irradier les personnages et envahir de sa contagion tout le tableau.

Pour traduire le drame exprimé par la souffrance de ce minois, peu de choses finalement : le volume de la bouche rendu par le travail en dégradé du rose, une ombre sous la narine gauche du nez et la subtilité du dépôt de noir pour traduire le regard. Une sobriété et une rapidité d’exécution qui révèlent le génie de l’artiste. Son souci des autres aussi. Mais surtout sa compassion. La scène saisie sur le vif l’a visiblement ému et sa sensibilité a mémorisé la détresse exprimée dans un regard. L’expression du visage de cette femme est tout aussi révélatrice de la souffrance de celle-ci que de l’émotion du peintre, émotion qui perdure jusqu’à nous par le truchement de son talent.

Dans ce tableau, il n’y a pas de jugement moral contre des êtres qui sont présentés comme des victimes, mais un réquisitoire contre un contexte de vie social qui dénature et broie les hommes jusqu’à en faire des épaves à la dérive.

Share This