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Quelques généralités : ce qui est en question

Loin de croire à l’exclusive priorité de l’action politique, strictement entendu, Gramsci, lui, ne manquait pas d’insister sur son insuffisance[1]. D’où sa comparaison entre un Occident riche en éléments culturels dynamiques, susceptibles de déterminer un esprit général, et un « Est de l’Europe » où l’Etat était « Tout » et le corps social culturellement « gélatineux ». En clair, et selon Gramsci lui-même, c’est parce qu’en Russie la société civile était culturellement hybride que Lénine a pu s’emparer aussi facilement du pouvoir, tandis qu’en Occident les choses sont loin d’être analogues : pas de prise de pouvoir politique sérieuse sans conquête préalable de la puissance idéologique et culturelle. Comme l’a d’ailleurs démontré la Révolution de 89. Laquelle aurait été impossible sans cette révolution dans les esprits opérée par la Philosophie des Lumières, au cœur même de ces milieux aristocratiques et bourgeois qui représentaient alors les vrais centres d’influence et de détermination.

« Un groupe social, écrit Gramsci, peut et même doit être dirigeant dès avant de conquérir le pouvoir gouvernemental : c’est une des conditions essentielles pour la conquête même de ce pouvoir »[2].(col. 1, p. 31)

On comprend dès lors l’importance décisive de l’action culturelle qui se déroule autour de nous. Action culturelle dont bien peu comprennent l’inspiration, l’étendue et la gravité. Le plus grand nombre n’y veut voir qu’un accessoire, un enjolivement superficiel du seul véritable combat qui, à leurs yeux, est et ne saurait être que politique.

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Pour ceux que cette complaisante référence au révolutionnaire Gramsci inquièterait, recopions cette phrase du moins agressif Julien Benda :

« La guerre politique impliquant la guerre des cultures, cela est proprement une invention de notre temps[3] qui lui assure une place insigne dans l’histoire de l’humanité »[4].

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Il y a qu’au regard du plus grand nombre, ce combat paraît moins sérieux que tout autre. Action où rien de précis ne peut être soutenu. D’où l’idée qu’en cet univers culturel ne peuvent s’engager que les spécimens d’une faune humaine singulière, faite « d’originaux » auprès desquels les gens « normaux » risquent de trop perdre leur temps.

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Beaucoup refusent de s’engager dans le combat culturel par pusillanimité. Par crainte d’une trop grande ignorance. Par crainte d’une attirance insuffisante. Par crainte de n’avoir pas assez de temps.

Piètres raisons.

Car ni grand savoir, ni grande attirance, ni grands loisirs ne sont nécessaires pour se sentir à l’aise, pour voir clair et être en sûreté en pareil domaine.

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Deux voies, au moins, peuvent être suivies.

  1. Celle des philosophes, des hommes de doctrine, des intellectuels et des lettrés ;
  2. et cette autre voie, accessible aux plus humbles : la voie de la beauté.

A cette différence près que la première exige un effort plus austère (et plus lent sans doute) que la seconde, qui ne consiste guère qu’à « savoir voir », à sentir, à contempler, à comprendre et à aimer « le monde en sa beauté ».

Problème du beau donc !

Problème clef de toute vraie formation culturelle, puisqu’il est impossible de concevoir celle-ci sans de très nombreuses et très diverses références à toutes les manifestations concevables de l’invention artistique.

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La voie du beau. Voie plus facile. Voie plus exaltante surtout. Donc voie privilégiée des humbles.

Ce qui permet de comprendre l’aberration significative de ce qu’un artiste « dans le vent » s’est trouvé contraint de reconnaître, récemment, au « petit écran » :

« Le douloureux malentendu qui existe, avouait-il, entre l’art contemporain et le monde qui nous entoure ».

Oui ! « Douloureux malentendu » ! C’est le moins qu’on puisse dire !

Beau succès pour un art qui, Dieu sait, se veut « non-élitiste »,mais auquel pourtant le peuple, le bon peuple, le vrai peuple ne comprend rien. Malgré tout ce qui est mis en œuvre pour le convaincre que cet art délirant est bien celui qui lui convient et lui doit convenir.

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Confère ces quelques lignes d’un article d’André Frossard:

« La beauté n’est à l’honneur que parmi ceux qui ne peuvent pas la payer, chez l’amateur démuni qui la regarde passer, chez le commissaire-priseur qui la voit partir. L’indifférence de la société contemporaine et de ses riches à l’égard du beau est incroyable et la vogue du tourisme culturel n’y a pas encore changé grand’ chose. Notre démocratie n’est pas celle de Périclès, il s’en faut de plusieurs Acropoles (…).

« Le transcendantal « Beau » a disparu de la circulation depuis la Révolution Française, il est remplacé par le « Bien » qui comprend les biens »[5].

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Une immense trouée, donc, reste libre dans l’actuel dispositif culturel.

L’important, dès lors, est de comprendre que, dans cette voie, le succès tient moins à l’érudition de l’intervenant qu’à la bonne et seule vertu du beau comme tel. L’important est de comprendre que dans les débuts il importe (quasi seulement) d’ « APPRENDRE A VOIR », d’apprendre à bien voir. Très simplement. Car, nous ne craignons pas de le dire : il est plus simple qu’on ne le croit de discerner ce qui fait la plus ou moins grande beauté d’un être ou d’une chose. L’important est d’expérimenter au plus tôt que la beauté n’a point tellement besoin d’être poursuivie. Pour peu qu’on la recherche, simplement, bonnement, c’est elle qui s’offre et qui se charge de nous instruire.

Cf. le vieux Platon :

« Seule la beauté a su obtenir ce lot d’être à la fois la plus lumineuse évidence et le charme le plus aimable ».

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Bien se dire que tout n’est pas que faconde romantique dans ce fragment de La Légende des Siècles intitulé : Le Temple d’Ephèse :

« Je suis la vérité bâtie en marbre blanc.

Le Beau c’est, ô mortels, le vrai plus ressemblant.

Foules venez à moi et sur mes saintes marches,

Mêlez vos cœurs, dictez vos lois, posées vos arches (…) »

Contentons-nous de retenir seulement cet aspect d’un beau qui loin d’être passif, muet, ne manque jamais d’enrichir de ses leçons la contemplation des plus humbles.

Et donc, soyons-en convaincus, ce n’est pas tant la beauté qui est inaccessible, qui se cache, mais bien… « Notre regard qui manque à la lumière »[6] !

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« Apprendre à voir » ! Telle est la toute première démarche. « Apprendre à voir » au sens le plus élémentaire, le plus banal de cette formule. « Apprendre à voir », à regarder, à distinguer, à observer. Ce que nous ne savons plus faire, tant le déluge d’images qui nous submerge annihile toute possibilité de contrôle, de différenciation, d’exclusion et de choix.

« Apprendre à voir »… telle est, telle doit être la toute première démarche de quiconque souhaite vraiment partir… à la découverte du beau.

 


[1] Cf. Lettre à Togliatti – 1924.

[2] Cahiers de prison.

[3] Ce qui ne nous semble pas très exact. Bien au contraire. Les guerres politiques impliquant une guerre de cultures ne furent pas aussi « propres à notre temps » que Julien Benda le prétend. Et il est facile d’en trouver maints exemples jusque dans l’Antiquité, Bible comprise.

[4] La trahison des clercs – Tome II – p. 110.

[5] Le Point – 2 juillet 1979.

[6] Titre d’un des plus beaux livres de Gustave Thibon.

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