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Quelques généralités sur le beau, partie 2

1

Comprendre d’abord quel beau est un transcendantal[1]. Noble entre tous, puisqu’il  suscite l’amour. Ce dont certains s’alarment, il est vrai. Parce qu’ils se font une trop basse idée de la beauté. Laquelle n’est, à leurs yeux, qu’un divertissement, au fond très nécessaire. Quoi d’étonnant, dès lors, à ce que le Beau apparaisse suspect à maints chrétiens fervents ? Piège à leurs yeux de la concupiscence. Pâture des péchés de la chair. Ce qui est vrai. Mais seulement aux plus bas degrés de la conception du Beau. D’un Beau qui n’est ordonné, en fait, qu’à la seule jouissance des sens. En non plus aliment de l’âme, ni lumière de l’intelligence, ni régal de l’esprit.

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Contre l’excès de ces méfiances, la Sainte Ecriture surabonde en formules péremptoires.

« Coelie narrant gloriam Dei »

Les Cieux racontent la gloire de Dieu[2].

La terre aussi d’ailleurs ; saint Paul ne craignant pas de dire inexcusables ceux qui, devant l’ordre merveilleux de la Création, refusent d’en saisir la leçon[3].

Quant au « Livre de la Sagesse »[4] n’est-il pas suggéré qu’un moindre blâme est mérité par ceux qui, cherchant Dieu (tels les Grecs) en sont restés aux apparences de ses œuvres, tant est beau ce qu’on en voit.

Réaction analogue de ceux qui, au matin de la Pentecôte, furent bouleversés d’entendre, chacun dans sa langue, les Apôtres célébrer « Magnalia Dei » (Les merveilles de Dieu).

D’où le cri de Saint Augustin :

« Ô Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle ! Je t’ai connue trop tard ! »

D’où le cri du Poverello d’Assise :

« Seigneur ! Seul Dieu ! Vous êtes la Beauté ! »

Mais, trop de témoignages seraient à rappeler[5] de tant de saints, extasiés d’amour (par la grâce de Dieu). Car, précisément, dans l’Ecriture « gratia » (la grâce) implique non seulement la beauté, mais cette bienveillance, cette sauvegarde, cette force qui naissent de la beauté.

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2

Bien qu’essentiel à la plénitude de la doctrine chrétienne, le sens de la beauté est aussi norme de sens commun.

Comme le prouve l’exemple de Schiller[6]. Lequel, après des années de troubles, en vint à soutenir que l’amour du Beau, plus que l’action politique et sociale, pourrait acheminer l’humanité vers le progrès.

Comme le prouve également cette affirmation (ambigüe il est vrai) de Hegel :

« Le Beau est à soi-même sa fin ; et cette fin est absolue ».

Comme le prouve encore cette confidence d’Einstein :

« J’éprouve l’émotion la plus forte devant le mystère de la vie. Ce sentiment fonde le Beau et le Vrai. Il suscite l’art et la science ».

Comme le prouve toujours cette curieuse expérience de Rainer Maria Rilke[7] :

« J’ai appris la sculpture et je savais que c’était quelque chose de grand. Je me rappelle que dans « l’imitation de Jésus-Christ », dans le troisième livre en particulier, j’ai un jour mis partout « sculpture » au lieu de Dieu et c’était parfaitement exact ».

Quant à Musset :

« Rien n’est vrai que le beau ; rien n’est vrai sans beauté ».

Et de Dostoïevski[8] :

« Seule la beauté est indispensable. C’est là tout le secret ».

(col. 2, p. 32)

Et de Chesterton[9] :

« Pour pénétrer le secret (de l’univers), il faut chercher le beau »[10].

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3

Quelles que puissent être les objections possibles, on devine déjà qu’elles ne sauraient rien annuler de ce qui précède. Tant il est clair que les hommes ont, plus que jamais, besoin d’une admiration qui les exalte, d’une contemplation qui les comble. Admiration, contemplation qui ne peuvent être inspirées et nourries que par un sens éclairé, un goût fervent de la beauté. Car, pour son vrai bonheur, il importe que l’homme admire. Il importe qu’il aime. Dès qu’un objet d’amour et d’enthousiasme lui manque, son cœur défaille et cède bientôt aux attraits de l’égoïsme.

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C’est ici, et ici seulement, qu’il importe de répondre aux objections qu’une pareille exaltation du Beau ne manque pas de provoquer. Réponse dont l’argument fondamental, l’argument essentiel, est qu’entre le beau et l’amour, il y a un jeu de rapports si étroits, la rigueur d’une telle similitude, que tout ce qui peut être dit de l’un (pour ou contre) peut être aussi bien dit de l’autre. Poignant mystère, en vérité, de ce qu’on pourrait presque appeler l’indissoluble concordance de l’amour et du beau.

Que redoute, en effet, celui qui juge dangereuse toute exaltation de l’amour ? Il redoute, en réalité, ce qui en usurpe le nom. Il en redoute les faux semblants. Il redoute que, par-là, soient exaltées ces flambées de la concupiscence qui, trop souvent, en donnent l’illusion.

Or, remarquons-le bien, réactions identiques pour le Beau ! Car tous ces griefs que nous venons de rappeler contre l’amour, peuvent être rigoureusement transposés contre le Beau. Mais, comme pour l’amour, le péril, ici, n’est pas dans le Beau célébré comme tel. Le péril est dans l’illusion de ses faux-semblants. Faux-semblants d’attraits purement sensibles, sensuels, voire érotiques. Complaisamment acceptés. Systématiquement sollicités. Non que les sens, les sentiments, soient à proscrire absolument. Il importe seulement que le véritable amour et le vrai beau ne soient pas ramenés et célébrés au seul niveau d’émois purement sensibles, sentimentaux, voire sexuels !

Le véritable amour comme la véritable beauté, ne sauraient être là, ne sauraient être ça. La véritable beauté est, et ne peut être, que dans ce qui en a été dit par deux auteurs peu suspects d’excès moralistes.

Le premier, Abel Bonnad. Dans un article sur le Beau dans l’art… :

« Cet art ne renonce pas à envelopper tout l’homme dans le plaisir qu’il lui cause. Il prétend seulement l’atteindre d’abord dans la plus haute partie de lui-même ; dans celle où il peut le mieux se défendre contre l’émotion qu’on veut produire en lui, et si le plaisir pénètre ensuite ses sens, ce ne sera qu’en descendant de cette région supérieure » (…).

Tandis que l’art actuel « ne refuse aucun moyen de nous émouvoir, qu’il nous ébranle dans le physique, que les personnages des drames se tuent sous nos yeux ».

Le grand art, le bel art « se prive volontairement de certains moyens ».

Deuxième extrait, d’Emile Clermont :

« Ce que les Grecs demandaient à toute autre chose, quelque fois au vin, le plus souvent à la célébration de leurs mystères : un délire, une ivresse. La grande folie bachique de ces mystères, voilà ce qui correspond à notre plus haut point d’émotion dans l’art (…) Mais pour les Grecs, l’art était tout différent. Il n’avait pas pour effet de bouleverser l’âme, mais la purifier ; ce qui est précisément le contraire »[11].

Preuve que cet art, avec la beauté qu’il exalte, loin d’être dangereux comme tels, peuvent être arguments d’ordre, de hiérarchie, d’ascèse même, donc de vertu. Exaltation de ce qui doit être en haut. Mépris ou refus de ce qui doit être bridé, sinon exclu. D’où l’observation de Baudelaire[12] :

« Les singes du sentiment sont en général de mauvais artistes. S’il en était autrement, ils ne feraient pas que du sentiment. Les plus forts d’entre eux sont ceux qui ne comprennent que le joli ».

Ensemble de citations, qui nous donnent pour règle la complémentarité de cette triple recommandation :

a)    chercher à atteindre d’abord la plus haute partie de nous-mêmes (cf. Abel Bonnard),

b)   en refusant d’avoir pour première et quasi seule ambition de bouleverser l’âme au lieu de la purifier par une saine exaltation (cf. Emile Clermont),

c)    le sentimentalisme, la sensualité du seul joli ne sauraient être des critères essentiels de beauté (cf. Baudelaire).

Trois observations qui sont, à la fois, règles du véritable amour et règles de la véritable beauté. Règles hors desquelles il ne peut y avoir qu’erreur et corruption. Dans l’ordre artistique comme dans l’ordre moral. Dans l’ordre du beau comme dans l’ordre de l’amour. Et par là même, dans l’ordre de la sainteté ! Oui ! Dans l’ordre de la sainteté ! Car, les chrétiens l’ont trop oublié, selon les maîtres les plus sûrs de la vie spirituelle, l’âme qui est généreusement enflammée de l’amour divin, n’aime plus Dieu pour elle-même, ni même pour son profit spirituel, mais pour lui seul. Lui abandonnant tout, de ce qu’elle est, de ce qu’elle a. Sans retour sur elle-même.

« Son amour pour lui devient réellement « ex-statique »[13] ».

L’âme est entièrement livrée à sa contemplation de l’Aimé ! Sans embarras de paroles, de discours ! S’oubliant totalement et comme hors d’elle-même, toutes ses énergies sont ordonnées à l’unique célébration de celui qu’elle aime dans la simplicité du regard de sa foi.

Selon l’exemple bouleversant de la célèbre prière de sainte Thérèse d’Avila :

« Vous le savez, Seigneur, si je vous aime ce n’est point pour le Ciel que vous m’avez promis. Et ce n’est point pour l’Enfer, dont je serais menacée, que je crains de vous offenser. Ce qui m’attire vers vous, Seigneur, c’est vous. Vous seul (…) Car votre amour s’est tellement emparé de moi que, même s’il n’y avait point le Ciel, je n’en continuerais pas moins à vous aimer ! »

Tel est le caractère de l’amour des saints pour leur Dieu.

Cf. saint Augustin dans Les Confessions :

« Qu’est-ce qui nous charme et nous attache aux objets que nous aimons ? Qu’aimons-nous si ce n’est le Beau ? Qu’est donc le Beau ? Qu’est donc la Beauté ? Y aurait-il seulement des choses belles si elles ne venaient de Vous ? J’ai été emporté vers Vous par votre beauté ».

Or, et c’est là que la comparaison mérite d’être faite, les caractères de cet amour de Dieu sont analogues aux caractères de l’amour dont nous sommes remplis quand nous nous éprenons de la beauté. De la vraie beauté ! Non de cette « beauté » qui n’est aimée et poursuivie que pour la satisfaction de notre sensibilité, de notre sensualité, voire de notre sexualité. Tandis que les vrais amants de la vraies beauté, eux, ne sont pas de cette faune-là.

Bien qu’à un degré très inférieur à celui qui vient d’être évoqué, ils n’attendent rien d’autre, eux aussi, que de pouvoir admirer, contempler la beauté, pour elle-même, pour la seule raison qu’elle est… beauté ! Eminente vertu, donc, de la beauté ! Même à ce très humble degré de nos beautés de la terre ! Vertu plus élevée, en un sens, sinon moins ambigüe, que celle de « bonté », combien plus célébrée cependant ! Pourquoi ? Parce que la « bonté », en ce qui nous concerne, n’implique pas un dépouillement aussi complet de nous-même. La « bonté » nous paraissant d’autant plus « bonté » que nous en escomptons plus de profits.

Rien de pareil dans l’ordre du Beau. Dans la gloire des choses divines comme « inter mundanas varietates » (au milieu des vicissitudes de ce monde) l’amour du Beau est le seul amour qui puisse, sans rien abandonner de ce qui le caractérise essentiellement, s’élever des plus humbles aspects de la Création à l’extase mystique devant le Créateur. Dans le temps comme dans l’Eternité ! Qui dit mieux ?

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[1] En philosophie classique sont dites « transcendantales » les notions qui peuvent être employées quelle que soit la nature des choses, des êtres envisagés. C’est ainsi, par exemple, que le Beau peut être, et est très souvent, évoqué à tous les degrés du réel :         que ce réel soit matériel, intellectuel, spirituel, humain ou animal, éthique ou esthétique, etc… Chacun d’entre nous étant amené à parler aussi bien d’une belle fleur, d’une belle âme, d’une belle action, d’un beau chien, d’une belle œuvre d’art, d’une belle démonstration mathématique, etc…

Tandis que les notions de « vert » ou de « bleu » ou de « rouge », par exemple, n’ont de sens que dans le seul domaine de l’univers coloré. Le « vert », le « bleu », le « rouge » ne sauraient donc être des transcendantaux, etc…

[2] Bible – Psaume XVIII, 1.

[3] Saint Paul – Epitre aux Romains II, 19 à 21.

[4] Bible – Sagesse XIII, 6 et 7.

[5] Cf. entre mille possibles : Sainte Thérèse d’Avila :

« Le Christ imprima en moi son inconcevable beauté ».

Pascal :

« Que l’homme contemple donc la nature entière dans sa beauté et pleine majesté ».

Cf. Lamartine sur Bossuet :

« Il n’avait d’autre passion que le Beau et le Bien ».

Cf. Lacordaire :

« Moment céleste où, après tant de beautés, l’âme découvre la beauté qui ne trompe pas ».

Cf. saint Pie X, qui tenait à ce que son peuple « prie sur la beauté ».

Cf. Paul VI :

« Qu’est-ce que les hommes et surtout les jeunes cherchent ? Ils recherchent la beauté. La beauté est expression transparente. La beauté est un don reposant ».

Cf. Jean-Paul II : « Rendons grâce pour la beauté ».

[6] Schiller : « Lettre sur « l’éducation esthétique de l’homme » :

« Le christianisme est la seule religion vraiment esthétique ».

[7] Rainer Maria Rilke : dans son livre « Auguste Rodin ».

[8] Dostoïevski : Les frères Karamazov.

[9] Chesterton : L’homme éternel.

[10] Cf. André Frossard :

« On ne trouvera pas Dieu si l’on rejette d’emblée l’hypothèse d’une beauté dépassant l’imprévisible ».

Cf. encore Simone Weil :

« La beauté est la seule finalité. Tous les hommes, même les plus ignorants, même les plus vils, savent que la beauté a seule droit à notre amour (…). Aucun homme n’est au-dessous, ni au-dessus de la beauté. Les mots qui expriment la beauté viennent spontanément aux lèvres de tous, dès qu’ils veulent louer ce qu’ils aiment. (…) Le sentiment du Beau, quoique mutilé, déformé, souillé, demeure irréductiblement dans le cœur de l’homme, comme un puissant mobile (…) On ne contemple jamais sans quelque amour, mais il n’est pas de plus puissant motiveur de l’amour que la beauté ».

[11] Cf. l’ouvrage de Louise Clermont : Emile Clermont, sa vie, son œuvre (Edit. Grasset).

[12] Dans sa critique du « Salon de 1846 ».

[13]Au sens le plus strict du mot, qui vient du grec, « extasis » : action d’être hors de soi-même. Etre « ravi » par la contemplation d’un être, d’un objet. Mais « ravi » au sens fort. Ravi au sens de « ravisseur ». Le fameux « ravi » des santons de Provence étant bien celui de tous, qui s’extasie, qui est « hors de lui-même ».

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