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Cette œuvre magistrale, qui remonte aux toutes dernières années du XVè siècle, constitue certainement l’un des chefs d’œuvre de la peinture gothique française. En dépit de ses 500 ans d’existence, cette détrempe sur bois aux couleurs chatoyantes est dans un excellent état de conservation.

La composition parfaitement symétrique du panneau central dirige immédiatement notre regard sur l’image de la Vierge en gloire, assise sur un trône et tenant sur ses genoux l’Enfant Jésus. Elle est entourée de quatorze anges disposés de part et d’autre de la composition. Deux d’entre eux, vêtus de blanc, s’apprêtent à déposer sur la tête de la Madone une somptueuse couronne de douze fleurons portant chacun une étoile, tandis que dix autres chérubins disposés en guirlande autour d’elle la regardent avec dévotion. A ses pied, au bas du tableau, deux anges tiennent un phylactère : à gauche, le premier désigne la banderole du doigt tandis que l’autre, à droite, lève sa main vers la Vierge pour signifier que le texte se rapporte à elle. Le phylactère porte un extrait en latin[[- «Hec est illa de qua sacra canunt aulogia sole amicta / Lunam habens sub pedis / Stelis meruit coronare duodenis».]] de l’Apocalypse (XII, 1) : «Voici celle que chantent les louanges sacrées, enveloppée de soleil, les pieds sur la lune, elle a mérité d’être couronnée de douze étoiles».

Et de fait, toute la composition s’explique par la dévotion de l’artiste et sa volonté de magnifier le rôle primordial de la Vierge Marie dans la foi chrétienne et la place exceptionnelle que son Fils lui accorde auprès de Lui pour l’éternité puisque, première dans l’ordre des créatures, elle sera la seule dont le corps n’aura pas été souillé par le tombeau.

Pas de sourires aux lèvres des anges qui l’entourent en guirlande, sorte de premier cercle à la fois de protection et de contemplation assuré autour d’elle par les créatures célestes, mais une vibrante tension de tout leur être offerte à la Vierge. Leurs petits minois encore enfantins (voir détail ci-joint) expriment avec délicatesse, chacun à sa manière, un mélange subtil et très humain de dévotion et d’affection.

Assise avec une élégante dignité sur le trône qui lui est destiné en tant que Reine des Cieux, la Madone est auréolée de la lumière du soleil, prisme lumineux qui souligne le caractère exceptionnel de sa personne et se décompose dans toutes les nuances de l’arc-en-ciel, dont on retrouve les tonalités pour colorer les tombés soyeux des plis des vêtements des anges autour d’elle. Marie, figurée comme flottant dans l’espace, repose ses pieds sur un croissant de lune ; croissant de lune qui figure la virginité des déesses depuis la plus haute Antiquité.

Sur les genoux de sa Mère, l’Enfant-Dieu tient bien droit son petit corps de nourrisson au port de tête royal. Ses bonnes joues potelées ne se départissent pas d’un sérieux apparemment impossible à distraire, tandis que de sa petite main droite, d’un geste majestueux, il semble offrir à l’univers la personne de sa Mère.

Assise humblement sur le trône qui exprime pourtant sa majesté, Marie se tient modestement, la tête baissée, dans une attitude de recueillement et d’infini respect pour Celui qu’elle nous présente. Un lourd manteau rouge drape ses fines épaules, associant la Vierge, par la symbolique de sa couleur intense, à la Passion de son Fils. Il faut ici savoir s’abandonner à la contemplation de la beauté des gestes de la Madone ; il faut se laisser toucher par l’infinie tendresse de ses deux mains qui caressent plus qu’elles ne maintiennent le corps adorable de son Enfant sur ses genoux, par la beauté délicate, discrète et élégante de ses traits (voir détail ci-joint), par le frémissement doré de sa chevelure, par sa petite bouche charnue, par le dessin harmonieux de ses grands yeux aux paupières lourdes et presque closes.

La Vierge ne regarde pas plus l’Enfant qu’elle tient entre ses mains que les anges ou les spectateurs qui la contemplent. Son regard est intérieur, et même si nous ne le voyons pas, nous le recevons comme douloureux, devinant dans l’expression retenue des beaux traits de son visage qu’en son for intérieur elle est comme déjà blessée par ce glaive dont le vieillard Siméon a prédit qu’il lui transpercerait le cœur. Par-delà le bonheur d’être mère, bien au-delà de la joie profonde de partager chaque instant de la vie de son Enfant, de lui donner protection, tendresse, éducation, de veiller sur son sommeil comme sur ses jeux et son apprentissage de la vie d’homme, l’expression du visage de Marie nous laisse entendre qu’elle vit déjà tous les affres de la Passion ; que par anticipation elle participe au mystère de la Rédemption et qu’elle médite toutes ces choses qu’elle conserve au plus profond d’elle-même.

Par-delà les siècles, cette œuvre, qui aurait voulu rester anonyme, est une pieuse et vibrante invitation à la prière et à la méditation du mystère de notre salut.

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