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Non un bien en soi mais un moindre mal
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Elle peut être le simple effet d’une couardise verte, triste résultat de la faiblesse de l’esprit ou de l’énervement de la volonté. Trahison pure et simple.

Elle peut être un moindre mal.

Reste que pour moindre qu’il soit par rapport au mal pire, ce moindre mal est et demeure un mal.

Il n’est pas, il ne saurait être dit un bien, au sens strict.

Car le mal, en tant que tel, n’est pas que le simple verdict du mot : « mal » qui le désigne et le condamne.

Si le mal ne tenait qu’à l’étiquette « mal », qui le dénonce, il pourrait sembler suffisant d’accrocher l’étiquette en question, comme il suffit de signaler la tranchée qui barre le trottoir pour empêcher qu’on y tombe. Ainsi balisé, un mal, un danger de ce type est, peut-on dire, circonscrit, réellement tenu en échec. Et l’on peut tolérer sa menace sans trop d’ennuis : en toute patience.

On n’en peut dire autant du mal moral, de l’erreur intellectuelle communément reçue et professée. Surtout quand cette erreur et quand ce mal sont en quelque sorte institués, légalisés, officialisés. Une erreur et un mal inspirant la loi, sanctionnés et admis par le législateur.

Et pourtant, même à ce degré, il peut être prudentiellement nécessaire de tolérer. Car même ce mal très grave peut être moindre mal par rapport à un mal beaucoup plus grave encore.

Mais ce qui n’a jamais été enseigné par un maître digne de ce nom, c’est que la tolérance du mal puisse être comme un principe fondamental de sagesse, valable sous toutes conditions, bon en lui-même et par lui-même, une règle péremptoire universelle de prudence politique, applicable en tous temps, tous lieux, tous milieux et pour tous les problèmes.

Le bien, en tant que tel, consiste à faire en sorte que le mal soit repoussé, combattu et vaincu, si possible. Ce qui implique au plan théorique et pratique une lutte de tous les instants. Lutte sans impatience certes, mais sans pusillanimité. Lutte conduite à la lumière d’une doctrine sûre et suffisamment développée. Lutte réglée par les exigences d’une prudence authentique.

Car, répétons-le, le mal, même légitimement toléré, n’en continue pas moins non seulement à être mal au plan moral d’un verdict qu’on pourrait dire théorique, doctrinal… mais ce mal corrode, ce mal désagrège, ce mal ravage et détruit pratiquement. Véritable cancer.

Et c’est pour cela que le principe absolu d’une tolérance présentée comme un bien en soi est irrecevable.

Pie XII s’exprime ainsi : « Le devoir de réprimer les déviations morales et religieuses ne peut être… une norme d’action (1). Il doit être subordonné à des normes plus hautes et plus générales qui, dans certaines circonstances, permettent et même font peut-être apparaître comme le parti le meilleur celui de ne pas empêcher l’erreur, pour promouvoir un plus grand bien ».

Reste que Pie XII ne dit pas et ne pouvait dire que cette promotion d’un plus grand bien était l’effet direct et comme essentiel du seul fait de tolérer le mal. Le fait de tolérer le mal (pas le moindre mal qu’il suppose et qui peut seul le justifier) permet par ailleurs de promouvoir un plus grand bien.

Comme le fait de couper une jambe gangrenée permet de sauver le malade. Ce qui n’a jamais voulu dire que même dans ce cas l’amputé puisse considérer comme un bien le fait d’avoir une jambe en moins.

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Tolérance absolue
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Faire de la tolérance comme un principe absolu, c’est tomber dans le travers du concept de tolérance révolutionnaire, essentiellement libérale. Instrument rêvé des progrès de l’agnosticisme, du scepticisme dans le monde. Tolérance des seuls refus de la vérité, car il est remarquable, précisément, que les apôtres de cette tolérance-là tolèrent tout sauf la vérité s’affirmant comme telle, auréolée des caractères qui sont les siens. Vérité objective, expression d’un ordre voulu par Dieu, seule source raisonnable de droits…

Le libéralisme a pour principe un respect égal de toutes les opinions. C’est condamner l’idée d’une légitime prééminence de la vérité (et le caractère d’obligation morale que cette vérité implique dès lors qu’elle est connue). Du même coup, et malgré le « tolérantisme » professé, c’est condamner en fait toute opinion qui n’est pas libérale.

En clair : c’est poser le principe de l’intolérance au seul profit de l’agnosticisme, de l’indifférentisme religieux ou philosophique, de l’incertitude méthodique et de la négation.

Il n’est donc pas d’intolérance plus perfide, plus menteuse que cette prétendue tolérance-là. Tolérance du seul laxisme, de l’indifférence et du scepticisme. Mais prétendue « tolérance » impitoyable en fait devant toute proclamation des droits de la vérité.

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Quiconque aime sincèrement la vérité, quiconque croit à l’existence d’un beau et d’un bien objectivement, universellement fondés, quiconque cherche à en promouvoir le bienfait dans le monde ne peut accepter la notion de tolérance comme principe fondamental (nous disons bien fondamental) d’un comportement quelconque. Autrement dit : il ne peut accepter d’en faire comme une règle souveraine de conduite et d’action.

Pour être légitime, pour être défendable, la tolérance présuppose que, par ailleurs et avant tout, la vérité, le beau, le bien soient proclamés, servis, défendus.

Si l’on pense que l’avortement, que le divorce sont choses légitimes et permises… parler de tolérance à leur égard est injuste…; car, au sens strict du mot « tolérer », parler de la tolérance d’un bien est ridicule… On ne tolère pas un bien. On tolère un mal.

Donc, au sens strict, pour pouvoir dire qu’on tolère réellement le divorce ou l’avortement, cela suppose que ces divorces et ces avortements sont quand même, par ailleurs, désignés et stigmatisés comme des maux.

Hors de ces règles, la tolérance n’est plus tolérance. Elle est indifférentisme.

Elle est anarchie de pensée et d’affection impliquée par la formule de Dostoïevsky : « Si Dieu n’existe pas tout est permis… ». Et dans ce cas il ne reste plus rien à tolérer… car tout est légitime.

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Tolérance vraie
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La tolérance donc, pour pouvoir être vraiment dite « tolérance », n’est concevable que par rapport au service préalable et suréminent d’une vérité. Elle n’est légitime que dans cette position seconde de service indirect de cette vérité. La placer devant et comme au fronton d’un comportement humain est une marque d’irréflexion. Bien loin d’interdire la proclamation, voire le service de la vérité, la tolérance pour être raisonnable et sage suppose cette proclamation et ce service. Et il est pour le moins assez surprenant de penser qu’une proclamation même vigoureuse de la vérité, une stigmatisation non moins vigoureuse de l’erreur et du mal puissent être considérés comme une violation des consciences.

Quelques exemples feront mieux comprendre ce qu’il importe de dire ici.

Et d’abord l’exemple du médecin.

Qui admettra que le principe premier de l’action médicale soit la tolérance du mal, de la maladie ? Et quel médecin, quel chirurgien, quel infirmier s’est jamais engagé dans sa profession avec, comme première intention, de tolérer la souffrance, l’infirmité et les innombrables affections dont l’humanité est affligée ? Tout au contraire, il est hors de doute que la médecine comme le médecin n’ont de sens, de raison d’être que dans ce but (très intolérant somme toute) de combattre, vaincre, anéantir la maladie.

Tout cela par un esprit fondamental d’intolérance. Intolérance de la maladie ! Pour en débarrasser le monde, si cela était possible. Mais la chose, hélas, ne l’est guère. Aussi malgré tant d’efforts, tant de réflexions, tant de peines, les médecins, en fait, sont bien forcés de tolérer le mal. Voire ! bras et jambes sont amputés, estomacs supprimés, yeux enlevés, dents arrachées, poumons neutralisés… etc. Preuve que dans certains cas médecins, chirurgiens choisissent délibérément ces moindres maux pour éviter un mal pire… et, par là, sauver leurs malades.

Mais passons à l’exemple du professeur.

Ce n’est pas pour tolérer l’ignorance ou le vice que l’on se fait professeur, éducateur… mais, tout au contraire, pour combattre l’ignorance naturelle aux enfants et leur faire aimer la vertu…

Intolérance, donc, que de prétendre consacrer sa vie à rappeler à des moutards que deux et deux ne font pas cinq comme ils l’affirment à l’occasion, que Paris n’est pas la capitale du Nicaragua et que ce n’est pas Henri IV que Jeanne d’Arc a fait sacrer à Reims. Et quelle n’est pas l’intolérance de l’éducateur qui refuse de prendre son parti de la paresse de celui-ci, de la tendance au mensonge de celui-là, des ferments d’impureté qu’on devine chez tel autre, etc… Le comble de l’intolérance n’est-il pas que ce réputé bon éducateur s’acharne à corriger, à débarrasser ses élèves de pareils défauts ?…

Et pourtant c’est un fait que le bon éducateur s’il est d’abord animé par cette intolérance de l’ignorance et du vice n’en sait pas moins patienter et tolérer. Mais cela au plan second. En fait et non en principe. Pour être vraiment juste et prudente la tolérance se pratique, elle ne se dogmatise pas, ou le moins possible. Et le monde moderne n’est que trop plein des innombrables exemples du sectarisme passionné des prédicants de tolérance.

Tout au contraire, le bon éducateur, le bon professeur, s’il ne parle guère de tolérance à ses élèves, la pratique en fait.

Ils tolèrent les fautes de leurs élèves pour éviter ce plus grand mal que serait par exemple le désespoir, le découragement de l’enfant devant l’excessive sévérité de son professeur. Ils les tolèrent parce qu’ils savent qu’on ne fait pas un bachelier en un jour …

Autrement dit : ils patientent mais sans cesser d’enseigner. Ils tolèrent, mais en continuant, malgré tout, à professer la vérité, à lutter contre l’ignorance, à stigmatiser la paresse et le mal. Voire, si cette paresse et ce mal dépassent certaines limites, ils ne toléreront même plus et l’élève sera, non seulement puni, mais renvoyé. Ce qui prouve que, même à son degré second, la tolérance a des bornes.

Venons-en à l’exemple du missionnaire.

Quand ce dernier part évangéliser un monde paganisé, croit-on qu’il y est d’abord poussé par l’esprit de tolérance ? Il part parce que sa foi de chrétien, son zèle de prêtre l’empêchent d’accepter que le Christ, deux mille ans après le Calvaire, puisse continuer à être le grand absent, le grand inconnu d’un trop grand nombre de milieux ou de nations…

Vraiment croit-on que Jean-Marie Vianney marchant vers Ars pour y prendre possession de sa cure, devait se dire au fond du coeur : je vais dans ce village pour y tolérer les cabarets et les bals. Et pourtant c’est un fait qu’il n’a pas incendié les premiers ni rossé ceux qui participaient aux seconds. Tout en luttant contre les bals et les cabarets, il a quand même toléré… Il tolère, mais parce qu’il sait que ce n’est pas réellement donner au Christ ceux que l’on convertit par force, sans qu’ils comprennent, sans qu’ils adhèrent, sans qu’ils veuillent, sans qu’ils aiment vraiment.

Qu’on le sache bien : tolérer ne veut pas dire qu’on accepte, qu’on approuve, qu’on ne cherchera pas à résorber. Cela implique seulement qu’on redoublera de douceur, de charité, d’amour, de patience.

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