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Pourquoi la tentation communautaire est-elle aujourd’hui si forte ?

Sous l’effet conjugué du jacobinisme qui, depuis la Révolution française, s’est efforcé d’anéantir les corps intermédiaires et de la mondialisation qui tend aujourd’hui à faire de tous les hommes des déracinés, beaucoup de nos contemporains ne supportent plus de vivre perdus dans la masse, sans repères et sans identité, d’où les revendications communautaires que nous observons effectivement un peu partout.

En soi, cette réaction est fondamentalement saine. Simone Weil, la philosophe, considérait que l’enracinement est un des besoins les plus fondamentaux de l’âme humaine et l’on pourrait en dire autant de la sociabilité et de la convivialité, du besoin de communion, de reconnaissance et de solidarité qui caractérisent les communautés à taille humaine quelles qu’elles soient. Bref, le «fait communautaire» est incontournable et sans doute le sera-t-il de plus en plus.

Le fait communautaire est-il pour autant un bienfait ?

La réponse est évidemment oui lorsqu’il s’agit de communautés naturelles (famille, provinces, nations) mais d’une façon plus générale, cela dépend des finalités, des valeurs, de la vision de l’homme, plus ou moins conformes au bien commun, qui caractérisent chacune d’entre elles. Vous savez, le terme de «communauté» est très imprécis, il existe des «communautés» de toutes sortes, plus ou moins légitimes. Certaines sont ce que Gustave Thibon appelait d’authentiques «communautés de destin» et d’autres, de simples communautés de ressemblance. Certaines sont socialement très utiles et d’autres (je pense notamment au lobby homosexuel ainsi qu’à certaines sectes) particulièrement nocives. Ceci dit, il faut soigneusement distinguer le fait communautaire du «communautarisme» proprement dit.

Qu’entendez-vous par «communautarisme» ? Et selon vous, faut-il être communautariste ?

Si par «communautarisme», on entend simplement la pleine reconnaissance par l’Etat et les pouvoirs publics, des communautés naturelles, des «corps intermédiaires», nous sommes bel et bien communautaristes !

La société civile n’est pas un agrégat d’individus, elle est ou elle devrait être organiquement constituée d’un ensemble harmonieux et hiérarchisé de corps intermédiaires et de communautés très diverses. Tel est l’ordre naturel des choses. Jean-Paul II, par exemple, explique que «le caractère social de l’homme ne s’épuise pas dans l’état, mais se réalise dans divers groupes intermédiaires, de la famille aux groupes économiques, sociaux, politiques et culturels qui, découlant de la même nature humaine, ont -toujours à l’intérieur du bien commun- leur autonomie propre»[[Jean-Paul II, Centesimus annus n° 13)]]. Il s’agit là d’un point tout à fait essentiel de l’enseignement social et politique de l’Eglise.

En revanche, si par communautarisme on entend le repli «des personnes dans un groupe particulier, aux dépens de leur conscience commune et de leurs relations, au-delà de leur groupe, avec les membres d’une société plus large»[[Dominique Schnapper, La République face aux communautarismes, Etudes, février 2004, p. 180.]], alors, nous y sommes résolument hostiles.

Le communautarisme peut-il néanmoins être une chance pour la France ?

Le communautarisme tel que nous venons de le définir, certainement pas. Car de même que le libéralisme exacerbe la notion de liberté ou l’égalitarisme, la notion d’égalité, le suffixe «isme» du mot «communautarisme» montre assez bien que ceux qui s’en réclament ont tendance à faire de la communauté une idéologie ou un absolu.

En ce sens, le communautarisme correspond à la défense exclusive des intérêts d’une communauté particulière au détriment des autres. Il consiste, d’une certaine manière, à prendre la partie pour le tout. Pour Jean-Paul II, «la caractéristique du nationalisme est de ne reconnaître et de ne rechercher que le bien de sa propre nation, sans tenir compte des droits des autres»[[Mémoire et identité, Flammarion 2005, p. 85.]], mais précisément, la caractéristique du communautarisme n’est-elle pas, aussi, «de ne reconnaître et de ne rechercher que le bien de sa propre communauté, sans tenir compte des droits des autres» ? Or, le refus de la complémentarité entre les diverses communautés auxquelles l’homme appartient nécessairement, conduit à les dresser les unes contre les autres.

Enfin, sous prétexte que la société dans laquelle nous vivons ressemble de plus en plus à ce que Marcel De Corte appelait une «dissociété»[[C.f. Marcel De Corte, L’éducation politique in Permanences n° 426-427 de novembre-décembre 2005.]], le communautarisme récuse en théorie comme il évacue en pratique le principe de la primauté du bien commun par rapport aux intérêts particuliers.

L’unité de la nation ou l’unité du corps social n’a plus pour lui qu’une valeur très relative alors que si l’on en croit saint Thomas d’Aquin, «le bien et le salut des hommes en société est la conservation de cette unité que l’on appelle la paix»[[Cité par Michel Berger, Les communautés et le bien commun, in Permanences n° 419 de mars-avril 2005 p. 28.]].

En tout cas, un tel communautarisme n’a rien à voir avec la défense des «corps intermédiaires» qui, par définition, sont intermédiaires entre les familles, «cellules de base de la société» et l’Etat, garant du bien commun temporel. Il est également incompatible avec la «charité politique» bien comprise qui, comme le rappelait Pie XI, «regarde les intérêts de la société tout entière»[[Pie XI, Discours à la Fédération Universitaire Italienne, 18 décembre 1927.]] et sans doute est-ce pour cela que le concept de «communautarisme» est totalement étranger à la doctrine sociale de l’Eglise.

Mais ce que vous dites n’est pas nécessairement vrai de tous les tenants du communautarisme…

Existe-t-il des «communautaristes» qui ne perdent pas de vue les exigences du bien commun ? C’est peut-être le cas, en Amérique, d’un courant de pensée (Charles Taylor, Stanley Hauerwas, Michael Sandel, etc.) qui s’est beaucoup intéressé au statut des communautés religieuses, ethniques ou culturelles dans la vie publique et dont les conceptions typiquement anglo-saxonnes ne sont pas forcément transposables en France.

A propos de cette école de pensée, Guillaume de Lacoste Lareymondie, que Rémi Fontaine cite en conclusion du chapitre Laïcisme ou communautarisme ? de son dernier livre, explique qu’«il faut se garder d’être dupe des mots et ne les employer que si leur sens est bien établi. On peut légitimement parler de «communautarien» pour désigner une certaine école de philosophie politique en Amérique du Nord; mais mieux vaut se garder d’employer le mot «communautarisme», dont la signification est trop floue»[[Rémi Fontaine, La laïcité dans tous ses débats, éditions de Paris, 2004, p. 74.]].

Telle est bien notre opinion : pourquoi s’accrocher à une terminologie qui prête tant à confusion ? Je sais bien qu’en France, les défenseurs de la «laïcité républicaine», hostiles à la reconnaissance des religions (à commencer par la religion catholique), sont «anticommunautaristes». Est-ce une raison suffisante pour brandir, de notre côté, le communautarisme comme un étendard ?

Evitons au contraire d’utiliser et de banaliser un concept qui ne fait que légitimer l’idée d’une France pluriethnique et multiculturelle, simple juxtaposition de communautés étrangères les unes aux autres voire antagonistes… Bref, à la question «laïcisme ou communautarisme ?» formulée par Rémi Fontaine, nous répondons : ni l’un ni l’autre!

Mais un «communautarisme catholique» peut-il avoir sa raison d’être ?

La notion de communauté est aussi importante dans l’Eglise qu’elle l’est dans la société, non seulement pour les religieux qui vivent en communauté, mais pour l’ensemble des laïcs eux-mêmes. L’Eglise est en effet la communauté des fidèles dont les paroisses sont en quelque sorte les «communautés de base». Et «dans un contexte largement sécularisé, la paroisse est un phare diffusant la lumière de la foi, qui répond aux attentes des hommes et manifeste l’espérance des individus et des familles» rappelait récemment Benoît XVI[[A Rome, le 11 décembre 2006.]].

Or, dans ce contexte de relativisme et de laïcisme auquel fait allusion le Saint-Père, un nombre croissant de catholiques ressentent à juste titre le besoin de se regrouper en fonction de leurs convictions religieuses, d’où l’apparition, ces dernières années, de groupements professionnels, de cabinets de recrutement, de médias, de sites internet spécifiquement catholiques. Le nombre d’écoles entièrement libres et généralement confessionnelles qui se créent est également très impressionnant.

Cette «communautarisation des chrétiens suffisamment ouverte pour accueillir et assez forte pour pouvoir se défendre»[[Matthieu Grimpret, Christicity.com, éditorial du 26 janvier 2001.]] est incontestablement une nécessité. Et le dynamisme apostolique des «communautés nouvelles», telles que l’Emmanuel, la communauté des Béatitudes, le Chemin-Neuf, etc., démontre bien qu’il n’existe aucune antinomie entre la vie communautaire et le sens de la mission.

En revanche, le «communautarisme», c’est-à-dire le repli de la communauté sur elle-même, est incompatible avec l’universalité de la foi chrétienne. «Quand nous disons «nous autres catholiques», nous ne sommes déjà plus catholiques, c’est à dire que nous ne sommes plus universels», disait le philosophe Gabriel Marcel…

Les chrétiens sont le sel de la terre (de la terre !) et la lumière du monde (du monde !). Ils sont «dans le monde sans être du monde», au milieu du bon grain… et de l’ivraie, là où le Christ nous envoie «comme des brebis au milieu des loups»…

Quoi qu’on en dise, l’Eglise n’est pas «une secte qui a réussi» et contrairement à ce que l’on peut entendre ici ou là, ce n’est pas en se retranchant du monde que les premiers chrétiens ont pu conquérir l’empire romain car ils «ne vivaient pas séparés du monde ; ils fréquentaient, comme les autres, le Forum, les bains, les ateliers, les boutiques, les marchés, les places publiques ; ils exerçaient les professions de marins, de soldats, de cultivateurs, de commerçants»[[Tertullien, Apolog., c. 42.]].

Dans ces conditions, céder à la tentation du repli dans le sanctuaire ou se barricader, tel le dernier carré des purs, dans une hypothétique «contre-société chrétienne», c’est finalement, faire le jeu de nos adversaires et, plus particulièrement, des francs-maçons qui considèrent que la foi n’est qu’une affaire privée et qui rêvent, n’en doutons pas un instant, de voir les chrétiens déserter le monde, ses structures et ses institutions.

Dans les dernières années de son pontificat, une des principales préoccupations de Jean-Paul II fut de rappeler qu’«il est urgent de refaire le tissu chrétien de la société» et que «les fidèles laïcs ne doivent pas par conséquent limiter leur action à l’intérieur de la communauté chrétienne en restant, pour ainsi dire, à l’intérieur des murs du temple»[[Jean-Paul II au IVe congrès des Eglises de Sicile le 22 mars 2001.]].

S’adressant plus particulièrement aux catholiques de France, il disait : «J’encourage les catholiques français à être présents dans tous les domaines de la société civile, dans les quartiers des grandes villes comme dans la société rurale, dans le monde de l’économie, de la culture, des arts, comme de la politique, dans les œuvres caritatives comme dans le système éducatif, sanitaire et social, avec le souci d’un dialogue serein et respectueux avec tous»[[Jean-Paul II, le 13 février 2005, lettre au président de la Conférence des évêques de France et à tous les évêques à l’occasion du 100e anniversaire de la loi de séparation entre l’Eglise et l’Etat.]].

Mais le communautarisme catholique n’est pas nécessairement synonyme de repli sur soi…

C’est une question qu’une récente étude de la commission doctrinale de l’épiscopat français relative au communautarisme[[Documents Episcopat, Communauté, communautaire, communautarisme, éléments et enjeux d’un débat, février 2006.]] s’est posée : «n’existe-t-il pas un communautarisme d’ouverture qui apporterait à la personne humaine les éléments dont elle a besoin pour bâtir son identité, mais la pousserait dans le même temps vers les horizons larges de la participation politique et des solidarités universelles ?».

Mais dans ces conditions, peut-on encore parler de «communautarisme» ? Un «communautarisme d’ouverture», c’est un peu la quadrature du cercle. La note doctrinale en question ne l’ignore pas complètement puisqu’elle insiste par ailleurs sur la nécessité d’«exercer le fait communautaire, sans faire le lit du communautarisme» en vertu du «principe fondamental selon lequel la fraternité chrétienne s’étend à tout être humain en tant que créature créée à l’image de Dieu, et pas seulement aux membres de la communauté»…

Et puis, le risque d’un repli soit-disant stratégique et provisoire de la communauté chrétienne sur elle-même n’est-il pas, comme le redoute Mgr Vingt-Trois[[Le 1er juin 2005, au Palais du Luxembourg, lors de la conférence de presse de lancement du Lexique des termes ambigus et controversés sur la famille, la vie et les questions éthiques du Conseil pontifical pour la famille.]], archevêque de Paris, qu’au bout du compte, les catholiques se retrouvent en situation de ne plus pouvoir parler et se comprendre qu’entre eux ?

L’émergence d’une conscience communautaire catholique n’est-elle pas un moyen privilégié d’acquérir une plus grande visibilité dans la société française et d’être entendus sur un certain nombre de problèmes de société ?

En France, ces dernières années, la communautarisation des catholiques a plutôt eu pour effet de les détourner du combat social et politique, ainsi que le constate Laurent Frölich : «Aussi bien dans le domaine syndical que dans le domaine politique, écrit-il, on assiste à un désengagement important des catholiques français, lesquels se sont repliés sur les paroisses et les communautés pour se consacrer à des activités spécifiquement religieuses»[[Les catholiques intransigeants en France, L’Harmattan, 2002, p. 331.]].

Seule une prise de conscience accrue de leur mission, non seulement dans l’Eglise mais dans le monde, peut favoriser ce que Jacques Trémolet de Villers appelait «la nécessaire unité politique des catholiques»[[Cf Permanences n° 426-427, novembre-décembre 2005, p. 65 et suivantes.]]. D’ailleurs, comment les catholiques français pourraient-ils parler d’une seule voix et par conséquent, peser sur les grands sujets de société, s’ils ne sont pas formés et ne connaissent rien de l’enseignement social de l’Eglise qui propose les principes de réflexion, les critères de jugement et les orientations pour l’action[[Cf Catéchisme de l’Eglise catholique n° 2423.]] ?

Le problème se pose aujourd’hui dans les mêmes termes qu’à l’époque où Louis Salleron écrivait dans Permanences : «Le fait premier, c’est la division des catholiques. Le principe premier, c’est la volonté de maintenir l’unité à partir du catholicisme et malgré la division constatée. (…) A cet égard, la réaffirmation très nette de la doctrine sociale de l’Eglise et les options qu’on en déduit pour les problèmes de la société contemporaine doivent se révéler des facteurs de cohésion du groupe très supérieurs aux ferments de désagrégation que propage la crise de la foi et de la liturgie dans l’Eglise»[[Louis Salleron, Les catholiques et la doctrine sociale de l’Eglise, Permanences n° 79, avril 1971.]].

Autrement dit, la question de la formation et de l’action des laïcs dans la cité est tout à fait primordiale, elle est à mes yeux le point de passage obligé de l’émergence d’une conscience communautaire catholique.

Mais ne pensez-vous pas qu’un certain communautarisme peut être le levier d’une action politique catholique ?

Encore faut-il bien définir ce qu’on entend par «action politique catholique». Le Cardinal Joseph Ratzinger rappelle, dans sa note doctrinale de novembre 2002 sur l’action des catholiques en politique, que celle-ci a d’abord pour objet «la sauvegarde des exigences éthiques fondamentales pour le bien commun de la société. En soi, précise-t-il, il ne s’agit pas de «valeurs confessionnelles», car de telles exigences éthiques sont enracinées dans l’être humain et appartiennent à la loi morale naturelle. Elles n’exigent pas de ceux qui les défendent la profession de la foi chrétienne»[[Questions sur l’engagement et le comportement des catholiques dans la vie politique, Note doctrinale de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi du 24 novembre 2002.]].

Il n’est pas illégitime d’agir «en tant que catholique» sur le terrain social et politique, ce qui peut être une façon de témoigner de sa foi, mais lorsqu’il s’agit de défendre les valeurs fondées sur la nature même de l’être humain telles que la vie, la dignité de la personne, la famille, la liberté de l’enseignement, les libertés locales, etc., il est souvent préférable d’agir sans référence explicite à la foi catholique.

D’ailleurs, le fait d’agir sous une bannière explicitement catholique n’est pas nécessairement un gage d’orthodoxie (les dérives des mouvements d’Action catholique ou l’esprit du journal Témoignage chrétien le démontrent amplement).

Ce n’est pas non plus une garantie d’efficacité : sur 320 parlementaires et 13000 maires qui prennent publiquement position contre le «mariage homosexuel» ou l’homoparentalité, combien accepteraient de s’engager au nom de la foi catholique ? Bref, certains chrétiens ont tendance à relativiser la portée de la distinction qui, bien entendu, n’est pas une «séparation», du «temporel» et du «spirituel».

C’est oublier que «les fidèles laïcs doivent distinguer avec soin entre les droits et devoirs qui leur incombent en tant que membres de l’Eglise et ceux qui leur reviennent comme membres de la société humaine»[[ Catéchisme de l’Eglise catholique n° 912.]].

La communautarisation des catholiques n’est-elle pas malgré tout de nature à favoriser un «lobbying catholique» efficace ?

Vous savez, il est tout à fait possible de constituer un groupe de pression, de travailler en réseau et de mener un travail de lobbying efficace, comme ce fut le cas en 2002 avec le renversement de la jurisprudence Perruche, sans se réclamer de telle ou telle communauté particulière. Car la visibilité n’est pas nécessairement un atout en termes de lobbying et «souvent, les meilleures réussites en influence sont celles dont on ne parle pas»[[ – Michel Clamen, Le lobbying et ses secrets, guide des techniques d’influence, Dunod, p. 140.]].

Il convient d’ajouter que sur le terrain politique proprement dit, une revendication est difficilement recevable lorsqu’elle émane trop visiblement d’un «groupe d’intérêt qui poursuit un but limité à sa vision particulière, souvent corporatiste»[[Idem, p. 88.&]].

Mieux vaut donc invoquer l’intérêt général que la défense d’intérêts particuliers, surtout lorsqu’on ne représente qu’une petite minorité…

En fait, les catholiques convaincus sont à la fois trop peu représentatifs et trop peu nombreux en France pour se priver du concours de tous les «hommes de bonne volonté» qui partagent, sur tel ou tel point particulier, leurs valeurs et leurs préoccupations, mais les actions communes entre catholiques et non-catholiques ou entre croyants (qu’ils soient chrétiens, juifs ou musulmans) et non croyants ne sont envisageables qu’à condition qu’on n’aie pas une conception communautariste de l’action politique et sociale…

Mais la communauté catholique n’a-t-elle pas tout intérêt à s’organiser en tant que force politique susceptible de peser de tout son poids, électoralement parlant ?

Certains catholiques se réclament des modes d’action qui caractérisent la «coalition chrétienne américaine». On peut bien entendu s’en inspirer sur bien des points, seulement, nous ne sommes pas aux Etats-Unis mais en France et notre France est aujourd’hui un pays profondément laïc et sécularisé : les pratiquants représentent tout au plus 5 ou 6% de la population et les chrétiens conscients de leur responsabilité politique, 2 ou 3% des Français à peine.

Il ne faut donc pas sous-estimer le poids qu’un vote (ou qu’une éventuelle abstention) catholique pourrait avoir dans une élection dont le résultat se joue fréquemment à quelques dizaines de milliers de voix près, mais comme l’explique le Père Jean-Miguel Garrigues, «le problème politique ne se pose pas d’abord pour nous en terme de vote catholique. Il se pose d’abord pour nous en terme de potentiel d’influence sociale que les catholiques peuvent avoir dans la société»[[Quel rôle politique pour les catholiques français ?, conférence du 17 juin 1995 dans le cadre de la Fondation de Service Politique.]].

On peut être minoritaire et néanmoins très influent (comme c’est le cas du lobby homo). Cela n’est pas facile mais c’est possible à certaines conditions : savoir ce que l’on veut et subordonner les moyens aux objectifs (d’où l’importance de la formation); agir dans la durée : «ceux qui se bornent à «monter un coup» n’ont pas la même efficacité que ceux qui préparent leur action par une approche globale et des contacts constants avec de bons interlocuteurs… Parmi les groupes de pression, la victoire ne va pas forcément au plus brillant, mais plutôt au plus tenace»[[Michel Clamen, op. cité p. 20 et 25.]] ; enfin, travailler en réseaux dans un esprit de réelle complémentarité, et non rester “entre catholiques”…

Pensez-vous que les catholiques français seront capables de surmonter cette tentation du communautarisme ?

Oui, s’ils comprennent que «la doctrine sociale de l’Eglise considère que tant la famille que la nation sont des sociétés naturelles» et que «la nation et la patrie demeurent des réalités irremplaçables»[[Jean-Paul II, Mémoire et identité, Flammarion 2005, pp. 84 et 86.]] et surtout, s’ils réalisent que les catholiques ne seront jamais en France une communauté parmi d’autres. Les catholiques, en France, sont bien plus que cela : ils sont les «gardiens de l’âme française» comme Jean-Paul II est lui-même venu nous le rappeler, à Reims, en septembre 1996.

On en revient, une fois encore, à la nécessité de faire connaître l’enseignement social de l’Eglise et faire aimer la France, «fille aînée de l’Eglise». Ichtus n’a pas d’autre raison d’être que celle-là.

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