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Dans une société de l’individu dissocié, la soif d’appartenance et d’identité constitue l’un des éléments structurants de la problématique contemporaine, pour le meilleur et pour le pire.

Dans son essai Situation de la France, Pierre Manent assure que « nous sommes probablement les premiers, et nous resterons assurément les seuls dans l’histoire, à livrer tous les composants de la vie sociale, tous les contenus de la vie humaine, à la souveraineté illimitée de l’individu particulier »[1] Si ce diagnostic est vrai, c’est une expérience historique inédite que nous donne de vivre notre civilisation moderne fondée sur l’individu. Nul étonnement alors que l’on parle aujourd’hui de « dissociété », c’est-à-dire une juxtaposition d’individus dissociés. Là où nous voulions que la personne soit centrale, c’est « l’individu particulier » qui règne. Là où nous voulions que les personnes bénéficient de droits inaliénables, nous avons développé l’idée de progrès sur l’extension permanente des droits individuels, sans égard pour ce qui fait la cohésion d’une collectivité. Le « contrat social » devait assurer un lien conscient et consenti entre l’individu et la société ; reconnaissons que le « contrat » ne suffit pas quand la société se morcelle dans la concurrence des revendications particulières. Notre substance sociale est devenue en quelque sorte indéfinie, les sociabilités sont en friche, le civisme est en recul, la culture est atomisée ; et chacun se demande aujourd’hui ce qui pourrait créer à nouveau « du commun ».

Panne de substance commune

Cette panne de substance commune constitue probablement l’une des angoisses existentielles majeures de notre temps. La nature sociale de l’homme revient au galop : l’individu ne se suffit pas à lui-même et se cherche, non seulement des liens, mais une appartenance ; ou plutôt il recherche des liens fondés sur une appartenance commune et tendus vers un projet collectif. Ici se situe un aspect majeur de la panne postmoderne. Cette soif d’appartenance est l’un des éléments structurants de la problématique contemporaine. De la réponse qui pourra y être apportée dépendra en partie notre capacité à poursuivre le cours historique de notre civilisation.

Dans les années 1980, la culture d’entreprise entendait fournir une appartenance de substitution, sur le modèle anglo-saxon de la « culture corporate ». L’aventure n’a duré qu’un temps et nombre d’enquêtes témoignent aujourd’hui du rejet de cette « culture corporate » par la jeune génération, laquelle raisonne davantage en termes de mercenariat que de fidélité à des « valeurs d’entreprise ». A partir des années 1990, la mondialisation triomphante a cru pouvoir faire émerger une culture globale capable de structurer progressivement l’appartenance au genre humain comme nouvelle échelle de sociabilité, celle du « village global ». L’utopie de l’uniformisation de la culture et des modes de vie n’a cependant pu nier tout besoin de singularité, de particularisme de groupe. C’est le marketing de masse qui était alors supposé fournir une appartenance indexée sur les rapports marchands : l’appartenance à une communauté de marque, à une communauté d’utilisateurs de tel produit, service ou réseau social, etc. Là encore, la substance collective fournie ne suffit pas à répondre à la soif d’appartenance.

Identité et question sociale

Voici donc la trame de fond sur laquelle revient en force, dans la sociologie des profondeurs de nos pays occidentaux, la notion d’identité, c’est-à-dire le « caractère fondamental et permanent de quelqu’un, d’un groupe »[2]. La France est l’un des pays européens où la question de l’identité est la plus vive. Ce surgissement historique se fait dans un contexte tendu : en même temps que se déploie la recherche de substance commune, s’exprime un puissant refus de la dissolution des particularismes dans un grand tout indéfini. Ce qui fait réagir le peuple profond, c’est ce que Laurent Bouvet nomme « l’insécurité culturelle »[3], durement vécue dans des territoires en rupture avec la culture cosmopolite des grandes métropoles, des territoires qui tombent progressivement en déshérence économique et sociale. Les classes populaires délaissées et les classes moyennes en voie de déclassement de « la France périphérique »[4] sont toujours davantage en état de sécession avec la culture dominante portée par le consensus des élites urbaines acquises à la globalisation, à ce que l’on nomme la « société ouverte ». C’est un phénomène politique que Laurent Bouvet considère comme crucial : « Articuler la question sociale et la question identitaire est une nécessité absolue »[5], affirme le politologue jadis proche du Parti socialiste, qui appelle à « reconstruire du commun, celui dont parlait Renan, celui dont parlait Péguy »[6]. Voici donc que revient sur le devant de la scène la question culturelle. Pour refaire une société, un peuple, une nation, déployer une substance culturelle commune constitue une condition nécessaire. Pour Lucien Sfez, « aucune communauté n’est possible sans ce minimum de représentations communes qui met à la disposition de tous un stock d’affectivité moins informative que suggestive, moins rationnelle qu’émotive. L’Histoire est là pour lier par des images-forces l’individu et le groupe. »[7] Dans cette perspective, l’identité a partie liée, de manière intime, avec la mémoire, avec l’Histoire.

Amnésie culturelle

Cependant, c’est une affaire complexe de revivifier une mémoire commune quand c’est plutôt l’amnésie culturelle et la rupture de transmission qui ont prévalu, laissant une nouvelle génération culturellement déshéritée seule face à son angoisse existentielle. Comment s’étonner alors que la soif d’identité prenne parfois une tonalité erratique ? Dans un contexte d’atomisation tribale de la société, la recherche d’identité peut se muer en identitarisme tribal. C’est un paradoxe : la soif d’identité risque ici de ne pas refonder l’appartenance sur du « commun » mais sur une multitude de particularismes de groupes en concurrence les uns avec les autres. Cette dynamique de dissociation est à l’œuvre, elle porte en germe la guerre de tous contre tous. Le risque de fracturation est aujourd’hui grand.

La présence de plus en plus visible de l’islam dans l’espace public et la crise migratoire constituent des facteurs d’accélération et d’aggravation du phénomène d’atomisation tribale. De fait, se développe aujourd’hui une angoisse du « grand remplacement »[8], qui ne touche pas seulement les zones urbaines à forte proportion de populations d’origine étrangère, mais aussi la France périphérique. Il s’agit ici d’une angoisse démographique. Le discours et la politique migratoire des gouvernants européens porte une grave part de responsabilité dans cet inquiétant phénomène. A cet égard, l’accueil massif de migrants en Allemagne, en 2015, voulu explicitement par le gouvernement allemand, constitue un tournant psychologique majeur. Les promoteurs de ce libéralisme migratoire de grande ampleur ont tenu un discours très clair : à côté des arguments humanitaires sur le devoir d’accueil des populations en péril – discours noble s’il en est –, ils ont justifié cette politique par l’affaiblissement démographique des populations européennes – particulièrement significatif en Allemagne – et le besoin de faire venir des immigrés pour compenser cette chute démographique : « Nous sommes un continent vieillissant, en déclin démographique ; nous aurons besoin de talents venant du monde entier », affirmait Jean-Claude Junker en 2015.[9] Nous aurions en quelque sorte besoin de bras pour nos usines et de cotisants pour nos systèmes de retraite. Il ne s’agit pas ici d’accueillir de manière transitoire des réfugiés en attendant que leur pays d’origine connaisse des jours meilleurs, mais d’une politique explicite d’immigration de peuplement. Il ne faut pas hésiter à le dire : ces politiques migratoires européennes portent un haut potentiel de partition. Les peuples portent une histoire, une mémoire, une culture et des mœurs. S’il est possible d’assimiler un nombre raisonnable de personnes, il est impossible d’assimiler des populations en masse, parce que ces populations, du fait même de leur nombre et de leur regroupement inévitable sur certains territoires, gardent leur histoire, leur mémoire, leur culture et leurs mœurs, voire – s’agissant de l’islam – leur législation particulière.

Le spectre de la guerre intérieure

L’impact de ces politiques migratoires sur l’esprit public est puissant. Les populations dites « de souche » perçoivent la conséquence à moyen terme : en accueillant en grand nombre des populations dont le taux de fécondité est supérieur au nôtre, l’effet de « bascule démographique » constitue une hypothèse crédible sur plusieurs générations. C’est alors que l’angoisse identitaire – qui sommes-nous ? – se transforme peu à peu en « angoisse ethnique » – quel danger représente l’autre ? Ce que les mouvances identitaires nomment depuis déjà longtemps « la prise de conscience ethnique » dépasse aujourd’hui ce micromilieu marginal et ultra-minoritaire. Il n’est nul besoin aujourd’hui pour un Français d’ancienne souche de lire les thèses identitaires pour commencer à éprouver cette « angoisse ethnique », ni de lire Renaud Camus pour accréditer la thèse du « grand remplacement » par des populations qui sont non seulement issues d’une autre culture, et majoritairement d’une autre religion, mais encore d’autres origines ethniques. Et le caractère ethnique constitue un élément immédiatement visible de la problématique démographique. Ce surgissement du paradigme ethnique est à prendre au sérieux parce qu’il porte les germes d’une partition qui constituerait le terreau optimal pour alimenter la guerre intérieure souhaitée par les propagateurs de l’islam radical. C’est particulièrement grave parce que le paradigme ethnique porte en lui un potentiel de violence destructrice.

Par ailleurs, le défi crucial posé par l’islam radical, à la fois au plan géopolitique et au plan intérieur, fait ressurgir le fait religieux par la grande porte de l’Histoire, ici avec quelque fracas. Ainsi, un islam conquérant, porteur d’une spiritualité, d’une loi, d’une explication totale du monde et d’une eschatologie révèle notre propre vide religieux, spirituel et eschatologique. Ce révélateur historique que constitue cet islam-là conduit à une aspiration à retrouver nos propres références religieuses chrétiennes qui ont façonné notre civilisation et marquent encore en partie nos modes de vie et notre vision du monde. Ce besoin religieux est aujourd’hui encore relativement diffus, mais il est appelé à grandir à mesure que l’islam provoque une crainte et une hostilité toujours plus vive dans la population. D’une certaine manière, il est possible que vienne le moment où la neutralité religieuse du plus grand nombre ne sera plus tenable. Reste à savoir sous quel mode ce renouveau religieux pourra surgir. Mêlé à l’identitarisme ethnique, dans un contexte d’angoisse de survie, il pourra donner naissance à un identitarisme ethno-religieux qui quittera les cercles marginaux de l’ancien ethno-différentialisme païen pour rejoindre une partie du peuple profond. Ce risque n’est certainement pas à écarter d’un revers de main.

Une vision ajustée de l’identité

Faire face à ce risque commande de déployer une vision ajustée de l’identité. Plutôt qu’une identité défensive qui serait à la fois le refuge et l’arme d’une tribu de « Français de souche de culture chrétienne », la France a besoin de sortir de son amnésie culturelle – y compris de son oubli, parfois volontaire et idéologique, de sa source chrétienne – pour faire appel au meilleur de sa mémoire et de son identité. Cette mémoire et cette identité n’ont pas vocation à fournir les marqueurs particuliers d’une tribu, mais à constituer un élément substantiel du « commun ». Il s’agit de déployer à nouveau le meilleur de ce qui constitue notre culture. Voici qui appelle un patriotisme amoureux, pour aimer la substance française et la faire aimer. On ne recrée pas du « commun » ex nihilo par le miracle d’un supposé « nouveau contrat social », on recrée du commun à partir d’un héritage vivant, à partir de ce que nous avons reçu et que nous avons le devoir de donner et partager. Il s’agit ici d’une identité-don, d’une identité-partage. Une échelle de valeurs universelles partagées ne peut suffire à en fournir le contenu : cette identité repose sur la nation considérée principalement dans son acception culturelle, et certainement pas dans une dimension ethnique ou ethno-religieuse. Pour répondre au défi de l’islam, Pierre Manent appelle à retrouver une « capacité d’action » qui repose sur la nation :

« L’islam ne s’insérera pas en Europe en s’avançant simplement sur la plaine des droits de l’homme, vide de choses communes, et passivement ouvertes à tout contenu nouveau. Il ne viendra pas davantage enrichir ou troubler la culture européenne, instance politiquement indéterminée qui ne saurait fournir les ressorts de l’action. Il sera ou ne sera pas reçu, il sera bien ou mal reçu dans les diverses nations européennes selon qu’elles retrouveront ou non leurs capacités d’action. Contrairement à ce que croient presque tous les partis, la seule chance d’une participation tolérablement heureuse de l’islam à la vie européenne réside dans le regain des nations et non pas dans leur effacement. […] Les gouvernants successifs ont renoncé à s’adresser aux musulmans de France comme à des participants à une action commune puisqu’ils ont renoncé à l’idée même d’une action commune, dont la France serait l’élément, l’agent et l’objet. »[10]

C’est bien de ce renoncement politique qu’il s’agit de sortir, pour entrer dans une dynamique ambitieuse de reconstitution du « commun ». C’est ainsi que la nation peut remplir sa mission de protection sans être le lieu de l’exclusion, mais bien au contraire celui d’une politique inclusive.

Guillaume de Prémare

Article paru dans la revue Permanences – Janvier-février 2017 – Commander le numéro complet.

[1] Pierre Manent, Situation de la France, Desclée de Brouwer, p. 128.

[2] Le Larousse

[3] Laurent Bouvet, L’insécurité culturelle, sortir du malaise identitaire français, Fayard, 2015

[4] Expression popularisée par le géographe Christophe Guilluy – La France périphérique, comment on a sacrifié les classe populaires, Flammarion, 2014

[5] Emission Bibliothèque Médicis du 1er nov. 2015, Public Sénat

[6] Ibid.

[7] L’enfer et le paradis, PUF, 1978, page 308 ; réédité en 1993 sous le titre La politique symbolique

[8] Expression popularisée par l’écrivain Renaud Camus, Le Grand remplacement, Ed. David Reinharc, 2011

[9] Discours de Jean-Claude Juncker (président de la Commission européenne) sur l’état de l’Union, le 9 septembre 2015

[10] Pierre Manent, Situation de la France, Desclée de Brouwer, 2015, p. 110-111

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