Soeur Emmanuelle [Soeur Emmanuelle, moniale cistercienne, est Prieure de l’abbaye Sainte-Marie de Boulaur dans le Gers. Nous tenons à la remercier ici d’avoir bien voulu répondre à nos questions], vous êtes postulatrice de la cause de béatification de Claire de Castelbajac, pouvez-vous nous dire en quoi consiste votre travail et quel est l’état d’avancée actuel du procès ?Sr Emmanuelle Desjobert : En tant que postulatrice j’ai la mission de soutenir la cause et de faire avancer la procédure. Dans le cadre de l’enquête diocésaine, ouverte en 1990, de nombreuses personnes ont été interrogées et un volumineux dossier a été constitué. Nous espérons pouvoir le porter rapidement à la Congrégation pour les Causes des Saints. Nous veillons bien sûr à ne pas anticiper les décisions de l’Église quant à l’aboutissement de la cause.

 

Pouvez-vous nous donner les grandes lignes de la vie de Claire ?

Sr E : Claire est née le 26 octobre 1953 dans une famille profondément chrétienne. Elle reçoit de ses parents une éducation remarquable et acquiert très tôt un grand sens spirituel. À partir de 1959 elle habite une vaste demeure familiale en pleine campagne gerçoise. Ce cadre paisible la marque profondément et le contact de la nature associé à sa sensibilité développent sa capacité d’émerveillement. C’est d’ailleurs son sens artistique qui motivera le choix de ses études supérieures.

À son entrée en sixième Claire part comme pensionnaire chez les religieuses du Sacré-Coeur de Toulouse. Cette première séparation est une épreuve douloureuse mais elle va donner à Claire l’occasion de nouer de nouvelles amitiés solides. Dans ce cadre très porteur sa vie spirituelle s’épanouit et devient plus personnelle.

Elle termine ses études secondaires chez les dominicaines de Seilh et au moment de passer son bac doit subir une hospitalisation de plusieurs mois pour une sciatique.

Après une demi-année d’histoire de l’art à la faculté de lettres de Toulouse, Claire part en Italie. Elle va préparer le Concours de l’Institut Central de Restauration appelé “Restauro”. Reçue en décembre 1972 elle s’installe alors à Rome.

Soudain immergée dans un milieu agnostique et matérialiste Claire connaît alors une période de déroute intérieure. Elle se laisse prendre au jeu d’une vie superficielle et sombre dans une grave crise spirituelle. Elle est au bord de perdre la foi.

Les Congrès de Lausanne[[Congrès organisés tous les ans par l’Office International des Oeuvres de Formation civique et d’ Action culturelle qui continue le même travail aujourd’hui sous le nom d’Ichtus.]] auquels elle participe à plusieurs reprises ces années-là font partie des points de repère qui l’aident à garder le cap !

La dernière partie de sa vie est celle de sa reprise en main. Un pélerinage en Terre Sainte qu’elle fait à l’automne 1974 est décisif pour sa vie de Foi. Selon ses dires Claire rentre profondément convertie, brûlée intérieurement par la miséricorde du Christ.

À partir de ce moment-là elle se rend plus profondément disponible à l’action du Saint Esprit.

Elle est alors envoyée à Assise pour travailler à la restauration des fresques de Simone Martini dans la basilique inférieure, c’est un temps de grâces. Quelques semaines plus tard, elle rentre en France pour passer Noël, elle tombe malade et est emportée en quelques jours par une méningite foudroyante.

 

Une vie heureuse en somme ?

Sr E : Oui, même si les difficultés rencontrées sont bien réelles. D’abord, Claire a connu de nombreuses épreuves de santé : diphtérie, douleurs de tête, de dos, problèmes respiratoires… Une accumulation de maux petits ou grands qui aurait pu faire d’elle une enfant puis une adolescente maladive et repliée sur elle-même. Des souffrances morales ensuite liées aux circonstances de sa vie mais aussi à sa profonde sensibilité.

Et puis il ne faut pas passer trop vite sur la période de crise qu’elle traverse à Rome. Isolée dans un contexte difficile elle va se laisser griser par une soi-disant liberté et l’univers mondain et brillant dans lequel elle évolue. Elle vit là un vrai combat qui la replace devant un choix sans équivoque : suivre le Christ ou adhérer aux attraits du monde.

 

Claire avait de nombreux talents, quels sont les efforts qu’elle doit fournir pour les faire fructifier ?

Sr E:Claire avait une personnalité extrêmement riche et contrastée. Passionnée et entière, à la fois extravertie et très pudique sur sa vie intérieure elle aspire à toujours plus avec un idéal élevé. Une de ses grandes difficultés sera d’unifier tous ses dons et talents pour les orienter vers les autres et vers Dieu.

Prenons l’exemple de sa joie. C’est souvent ce qui frappe le plus chez elle. Claire a un tempéremment naturellement joyeux, elle est enthousiaste au sens fort du mot. Enfant elle écrit à ses parents : “J’ai du bonheur en trop ça déborde, voulez-vous que je vous en donne ?” Au quotidien, cette énergie risque parfois de partir dans tous les sens et de rendre Claire assez envahissante ! D’ailleurs, elle restera désordonnée toute sa vie.

Pourtant, à travers son abondante correspondance on perçoit aisément l’évolution de cette joie. Elle devient de plus en plus profonde, maîtrisée, fruit de son union à Dieu :“Mais sentez-vous à quel point je suis heureuse ? Je me suis demandé toute la journée si la communion des cœurs existait à ce degré ? Je suis dans la félicité, la béatitude jamais expérimentée jusque là ; pourtant, Dieu sait combien je croyais qu’on ne pouvait être plus heureux que moi. C’est de la même valeur que le bonheur, que l’on envie, de ces religieux cloîtrés ou moniales si rayonnants.” (Lettre à ses parents, 12.11.1974)

Claire se laisse totalement envahir par le Seigneur et comme Il est l’Amour infini le bonheur de sa présence est lui aussi sans fin…“… je suis très heureuse, et j’apprends par expérience qu’il y a toujours un bonheur plus profond qu’on ne croit.” (21.11.1974)

Elle n’a alors plus qu’un désir, celui d’être une louange vivante à Dieu, de demeurer sans cesse dans cette plénitude et elle déclare quelques jours avant sa dernière maladie :“Je suis tellement heureuse que si je mourais maintenant, je crois que j’irai au ciel tout droit, puisque le ciel c’est la louange de Dieu, et j’y suis déjà.” (vacances de Noël 1974)

 

Peut-on dire que cette joie est ce qui définit la vie spirituelle de Claire ?

Sr E : Bien sûr la joie est un aspect significatif de sa vie spirituelle mais elle n’est pas le seul. Le désir de pureté, la relation à la Sainte Vierge, la dévotion à l’Eucharistie, le soucis missionnaire, le sens ecclésial, etc… sont autant d’autres thèmes très importants chez elle. Pour résumer ce que Claire redécouvre et nous invite à redécouvrir c’est notre vocation commune à la sainteté. Elle cherche de tout son coeur à se conformer au projet de Dieu sur elle.

Au quotidien cela se traduit par une vie de prière régulière, une grande fidélité aux Sacrements mais également par son attention aux autres. Le concret de la sainteté c’est la charité. Un sourire, une visite à un malade, un effort de patience face à quelqu’un qui l’agace sont autant de petits gestes très simples qui manifestent son désir de se tourner vers les autres. Elle ne cherche pas midi à quatorze heures mais agit chrétiennement dans son milieu de vie. On peut citer en ce sens une lettre qu’elle écrit à une amie en septembre 1973 : “Se réjouir en société pose un certain nombre de problèmes, par exemple quand tu as envie de lire la fin d’un roman et que tu dois aller faire une promenade avec ta Maman ou X. parce que tu sais que cela leur fera plaisir. C’est souvent em… et il faut penser en soi-même que c’est amusant, sans ça, on ne peut être pleinement gai. (…) Vivre pour soi au sens chrétien du mot, c’est d’abord vivre pour les autres, et tu reçois beaucoup plus que tu ne donnes.”

 

En présentant la vie de Claire vous avez qualifiée d’exceptionnelle l’éducation qu’elle a reçue, qu’a-t-elle eu de caractéristique ?

Sr E : Claire est l’unique enfant du remariage de son père après son veuvage et ses demi-frère et soeurs sont nettement plus âgés qu’elle, en outre des ennuis de santé l’empêchent d’aller à l’école pendant ses classes de primaires et elle est scolarisée à domicile par sa mère. Ces différents éléments expliquent la sollicitude particulière de ses parents à son égard. Elle entretient avec eux une relation de franchise et de confiance d’une rare limpidité.

L’éducation qu’elle reçoit frappe d’emblée par sa cohérence et son unité. Tous les aspects de sa personalités sont développés. Sur le plan spirituel, moral, humain, intellectuel, artistique, etc… elle est invitée à donner le meilleur d’elle-même avec exigence et douceur.

Le lien qui unit l’ensemble, lui donne son équilibre et sa cohérence est bien sûr le regard que Dieu pose sur elle. Claire apprend à vivre sous ce regard d’amour qui l’accompagne et la fait grandir. Elle a un sens aigü de la paternité de Dieu : elle agit pour Lui, s’emmerveille de la vie qu’Il lui donne et puise en Lui force et réconfort.

Car un autre trait saillant de son éducation réside dans le sens de l’effort et du sacrifice. Si la souffrance est omniprésente dans la vie de Claire, elle apprend très tôt à lui donner un sens spirituel. “Jésus, je veux avoir aussi mal que vous sur la croix, pour vous consoler” dit-elle dans sa prière d’enfant. Au fil du temps elle tire profit de ses épreuves pour allier le sens du devoir à la miséricorde, le choix radical du Christ et l’humilité, elle arrive à une personnalité adulte et forte.“Pleure, pleure, si cela peut t’aider. Mais si c’est simplement par faiblesse d’âme, réfreine-toi et tu obtiendras une grande victoire. Avec plusieurs victoires, on gagne la guerre. La vie est une guerre, vois-tu, une guerre contre la lâcheté et la faiblesse, car c’est la lâcheté qui pousse les hommes à faire le mal.(…) Prie la Sainte Vierge. Elle veille sur toi et prie pour toi. Récite avec cœur des Ave Maria. Cela donne une immense paix à l’âme.” (Lettre à une amie, 15.04.1969)

Dans le cadre de ses études Claire travaille à la restauration d’oeuvre d’art, quel sens donne-t-elle à cette dimension esthétique ?

Sr E : Claire voit dans l’art une porte ouverte ver le Ciel, une occasion pour l’homme de redécouvrir sa vocation à l’éternité. Cela explique en partie sa destabilisation à Rome lorsqu’elle découvre que les autres étudiants du Restauro sont loin de partager cet idéal.

Elle se passionne pour la littérature, le dessin, la peinture bien sûr mais surtout la musique. Le génie de Bach en particulier la saisit intensément :

“L’envoûtement a commencé au début de la Pastorale. Et à la fin de la Fantasia, j’étais totalement prise par la montée douce et ferme des thèmes de Bach. Jamais je ne l’ai senti aussi physiquement, sauf dans le cinquième concerto brandebourgeois, bien sûr.

Et, sortie de l’Ara Coeli (magnifique église, ce qui ne gâche rien, où avait lieu le concert) je me suis laissée porter aveuglément jusqu’à la petite chapelle de la piazza. Venetia, où, derrière la porte hermétiquement close, se trouve la paix de l’exposition perpétuelle du Saint Sacrement. Plus de bruit de foule. Le silence… Suis arrivée à l’instant même où le prêtre se lève pour présenter l’ostensoir, pour l’adoration du Saint Sacrement. C’est ce qu’on appelle l’apogée…”

En quoi pensez-vous que l’exemple de Claire puisse être utile aux lecteurs de Permanences ?

Sr E : Claire a vécu 21 ans. C’est moins que beaucoup d’entre nous. L’exemple qu’elle nous donne est d’abord celui de ne pas perdre de temps, de vivre pleinement, en gardant les pieds sur terre, pour pouvoir nous mettre au service de nos frères sans demi-mesure, résolument et avec joie.

Ce n’est bien sûr pas dans les détails de son existence que nous devons chercher à l’imiter mais dans la radicalité du don. Un des derniers combats de Claire fut la lutte contre l’avortement. Dans notre monde si souvent marqué par une culture de mort notre première mission est d’être des “vivants”.

Ensuite, la deuxième leçon que nous pouvons tirer de la vie de Claire est celle de la prière, qui conditionne le succès de toute action. Claire puise sa force et son espérance dans son union à Dieu et sa confiance en Lui.

Si nous sommes enracinés dans la Foi la joie de Dieu sera la nôtre et nous pourrons être les témoins rayonnants du Royaume à venir dont notre monde à besoin.

 

Extrait de Permanences 443

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Pour en savoir plus vous trouverez de nombreuses anecdotes et extraits de lettres dans les livres :

– La joie des enfants de Dieu, Claire de Castelbajac, Abbaye Sainte-Marie de Boulaur, collection « Les Sentinelles », Téqui, 2006 ;

– Vivre Dieu dans la joie : Claire de Castelbajac (26 octobre 1953 – 22 janvier 1975), Lauret, 3° édition, 1991 ;

– Claire de Castelbajac (26 octobre 1953 – 22 janvier 1975), Lauret 1978 ;

– Claire de Castelbajac 1953-1975, joie de Dieu – joie de vivre, le Livre Ouvert, nouvelle édition 2007.

En vente à : l’Abbaye cistercienne Sainte-Marie de Boulaur, 32450 Boulaur.

[Site : www.boulaur.org]

Les personnes qui recevraient des grâces attribuées à Claire sont invitées à les faire connaître à l’Abbaye cistercienne Sainte-Marie de Boulaur, 32450 Boulaur.

 

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