Sélectionner une page

Voir l’oeuvre de Murillo

Tragique ignorance qui trahit deux fois ce petit chef d’oeuvre du XVIIe siècle espagnol. Murillo a trente-deux ans lorsqu’il commence ce tableau et, pour lui comme pour ses contemporains, il n’est nul besoin d’auréoler ses trois personnages pour que chacun retrouve immédiatement, dans l’élégance de leur dignité et l’évidence de leur profonde union, la famille par excellence, même représentée dans les atours et le décor familier de leur époque. Sainte Famille «moderne» en quelque sorte pour les contemporains de Murillo.


Vrai Dieu et vrai homme

Il faut dire, pour expliquer cette évidence qui ne l’est plus aujourd’hui, que pour les hommes des siècles chrétiens de notre civilisation, l’éternité divine était vécue dans leur présent puisque le Christ, vrai Dieu, échappant par sa nature divine à la marque du temps, est de tous les temps, et donc de celui qui les concerne, c’est-à-dire d’abord du leur !

Et c’est là que nous découvrons la seconde trahison que notre ignorance impose à ce travail remarquable de Murillo. Le Christ, vrai Dieu, est aussi vrai homme. Autant dire qu’Il a tout connu de notre condition humaine, excepté le péché, ainsi qu’à si juste raison, surtout de nos jours, tient à le rappeler l’Eglise catholique. Ne pas savoir reconnaître dans l’excellence, représentée ici, de l’intimité de l’amour et de la vie familiale, l’incarnation du Fils dans l’honneur des moindres tâches et gestes humains, c’est en quelque sorte, pour les artistes chrétiens et les chrétiens de tous temps, non seulement mépriser Dieu, mais aussi mépriser l’homme, dans la capacité qu’on lui dénie de tendre à la perfection.

Le Christ, vrai homme, fut par conséquent l’Enfant aimant de la Vierge Marie, mais aussi le fils adoptif respectueux et obéissant de Joseph, le cousin affectueux de Jean-Baptiste, et de plus un apprenti charpentier efficace et travailleur en même temps qu’un voisin attentif pour tous ceux qui le côtoyèrent à Nazareth aux heures de sa vie cachée, et un membre souffrant de la nation juive vivant sous le joug romain.

Et c’est précisément à la rencontre de cette fascinante et bouleversante humanité de Jésus-Christ que nous entraîne ici le pinceau exercé et inspiré de Murillo.

Le décor ne saurait être plus dépouillé, réduit à sa plus simple expression, seulement là pour rappeler que saint Joseph était artisan charpentier, comme en témoignent son établi et les outils de son métier disposés derrière lui en arrière-plan à la droite du tableau, et que la Vierge Marie assumait toutes les tâches ménagères des épouses de son temps, jusqu’à filer la laine ou la soie, comme en témoigne le tour placé devant elle et le panier empli d’écheveaux à son côté droit.

La composition s’appuie en fait sur un premier plan unique qui lie entre eux la Vierge, saint Joseph et l’Enfant Jésus, placé au centre, lequel tient dans sa main levée un oiseau qu’il entend protéger ainsi des assiduités d’un petit chien. Fait assez exceptionnel, l’Enfant n’est pas dans les bras de sa mère ou tout contre elle, mais s’abandonne à l’affection attentive de saint Joseph sur le genou duquel Il appuie son petit coude droit pour jouer avec le chien.


La puissante présence de Joseph

La puissante présence de Joseph prédomine au premier regard par le charme de sa jeunesse et sa force d’homme protectrice qui sait se faire tendre et affectueuse. L’on est d’emblée séduit par l’élégance attentionnée avec laquelle il enserre le corps fragile de Jésus, la douceur de sa main droite posée sur la hanche de l’Enfant tandis que le geste de sa main gauche, au dessin magnifique, semble à la fois accompagner le jeu de son fils adoptif et offrir ce dernier à l’attention des spectateurs de la scène.

Le dégradé de teintes chaudes de la palette, du marron le plus sombre au jaune le plus chatoyant du drap posé sur les genoux de Joseph, est réhaussé par une lumière dite «d’atelier», laquelle semble d’entrée provenir de la gauche, alors qu’en fait, à s’y attarder, elle émane de l’Enfant Lui-même en de doux reflets, presqu’immatériels, mais qui n’ont rien de surnaturel, à la manière d’un Rembrandt.

Enveloppé dans la tendresse de Joseph, l’Enfant Jésus est tout à son jeu, souriant doucement d’être parvenu à dérober l’oiseau, qu’il enserre dans sa petite main potelée, aux convoitises du petit chien.


Le regard de Marie

Seul le regard de Marie dépasse le contenu seulement humain de cette scène d’une vie familiale très unie. Témoin du jeu de son Enfant, mais n’y participant pas comme Joseph, elle esquisse un léger sourire qui nous donne le sentiment de se figer sur ses lèvres parce qu’elle entrevoit déjà au travers de l’enfant qui joue les souffrances de l’adulte qu’il deviendra. Son regard, que l’on se contente de deviner, est néanmoins très explicite.

Par elle, une fois de plus, le naturel rejoint le surnaturel. Et c’est toute la force à la fois du talent et de la foi de Murillo d’avoir su replacer cette humanité de la Sainte Famille, qui nous touche profondément, dans la réalité surnaturelle qui est d’abord la sienne.

Que le Fils de Dieu soit Dieu, il n’y a là finalement, méditait sainte Thérèse d’Avila, qu’une vérité théologique que la logique humaine peut concevoir. Mais qu’Il soit aussi un homme, pleinement homme, et qu’Il le demeure dans l’éternité, dépasse notre entendement et nous immerge dans la folie de l’amour de Dieu pour ses créatures.

La méditation de l’artiste chrétien, exprimée dans la beauté de son oeuvre, rejoint ici l’extase du Docteur de l’Eglise. Tout est un dans le christianisme, qui part de l’amour de Dieu pour finalement y retourner, après avoir transfiguré la nature humaine.

Vérité accessible aux saints, aux théologiens, aux savants et aux intelligences aiguisées ; mais vérité également accessible aux plus humbles, qui ne savent finalement ouvrir que leurs yeux et leurs coeurs ; vérité que la foi des plus grands de nos artistes appuie sur la beauté qu’ils savent faire jaillir de leur ouvrage pour la communiquer au plus grand nombre et lui permettre de parvenir jusqu’à nous et bien après nous !


Share This