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Au moment où Botticelli peint sa Naissance de Vénus, la Renaissance est en plein essor en Italie et les artistes y redécouvrent une Antiquité dont un nombre important de manuscrits ont été recueillis et sauvegardés dans les monastères chrétiens pendant les vagues successives des invasions barbares. Les peintres et les sculpteurs puisaient ainsi souvent leur inspiration dans des recueils de mythes antiques. Botticelli s’inspire ici d’un thème provenant de ces écrits antiques et, avec la Naissance de Vénus, peint un mythe classique.

Un mythe classique

La composition, très simple, qu’il choisit ici pour traiter du thème mythologique de la naissance de Vénus, permet une lecture très facile de cette œuvre allégorique. Vénus est placée au centre de l’œuvre, sur la ligne de fuite du tableau qui continue derrière elle jusqu’à l’horizon où se rejoignent le ciel et l’onde. Les pieds de la déesse reposent sur l’intérieur laiteux et nacré de la conque d’une coquille Saint-Jacques géante qui lui sert en quelque sorte de piédestal et donne l’impression de refléter sur son corps dénudé une lumière douce et flatteuse.

Si notre regard est immédiatement attiré, et vite retenu, par la beauté de Vénus, la lecture de cette œuvre se fait néanmoins de la gauche vers la droite.

A la gauche du tableau (la droite de Vénus), est placé un couple enlacé ; il s’agit de Zéphyr, fils d’Eole le dieu des vents, personnification dans la mythologie grecque des vents d’ouest, et d’Aura, personnification des vents doux. L’enlacement de leurs deux corps est souligné par la couleur vert bronze à la fois des ailes du dieu et de la cape qui recouvre les épaules de la nymphe. Ils conjuguent leur deux souffles pour pousser Vénus sur la plage. Une pluie de roses tombe doucement du ciel que la poussée de leur souffle dirige vers la déesse, une légende antique voulant que l’arrivée sur terre de la reine des fleurs ait coïncidé avec sa naissance.

À la droite du tableau, Vénus est accueillie par une jeune femme, placée en premier plan devant un bosquet d’arbres stylisés aux troncs rectilignes ; il s’agit d’Heure, l’une des trois filles de Zeus et de Thémis, et déesse de la justice et de l’ordre social. Mais il faut voir aussi dans ce personnage féminin l’une des trois Grâces, en l’occurrence le Printemps, que l’on reconnaît aisément à sa robe blanche parsemée de liasses de feuillages et de fleurs fraîches. Elle tente, malgré le vent, de couvrir Vénus d’un drap rouge parsemé de motifs floraux, le manteau d’harmonie, pour cacher une nudité pourtant déjà bien occultée par la déesse elle-même. La représentation de ces trois personnages divins, qui semblent mépriser les lois de la pesanteur, est extrêmement légère, leur conférant ainsi une grâce élégante en relation avec leur divinité.

Derrière Vénus, un ciel serein et la mer. Calme et étale, celle-ci passe du vert au gris au fur et à mesure qu’elle approche l’horizon ; elle est surmontée de vaguelettes stylisées, régulièrement espacées et couronnées d’écume (en grec aphros) à leur crête. Ce décor marin fait directement allusion à la généalogie d’Aphrodite. Le récit mythologique, selon le poète Hésiode, rapporte qu’elle est née de l’écume de la mer fécondée par le sang d’Ouranos, personnification du ciel, lors de sa mutilation par son fils Cronos. Vénus serait donc fille du Ciel et de la Mer.

Beauté universelle

Au centre de cette architecture sereine et savante, Vénus, largement mise en valeur par le travail de la lumière douce qui la pare et l’attention exclusive que lui portent les personnages qui l’entourent.

Sans doute inspirée de la statuaire grecque, la pose que choisit de lui donner Botticelli est éminemment féminine ; le poids de son corps repose sur sa jambe gauche, ce qui dégage sa jambe droite laquelle ne s’appuie que sur la pointe du pied placé en retrait. Attitude élégante qui creuse la taille sur son flanc gauche par un séduisant déhanchement et confère ainsi à Vénus beaucoup de grâce et de légèreté.

L’œil du spectateur, déjà séduit au premier regard par la silhouette de la déesse, est conquis par le velouté de sa peau fine qui court sur le modelé de son corps pratiquement nu. Un très léger filet de lumière court tout le long de son flanc droit, comme sur sa jambe et sa cuisse gauches, contribuant ainsi à sculpter le dessin de son corps à la superbe carnation. On ne peut ici que regretter qu’il n’en soit pas de même pour le dessin de son épaule et de son bras droits.

L’attitude gênée et pudique de Vénus lui confère un charme supplémentaire, tout en invitant notre regard à se faire le plus discret possible. Suprême raffinement de la beauté qui s’offre pourtant à notre contemplation. Comment ne pas être séduit par la pudeur avec laquelle la déesse dispose délicatement l’extrémité de son abondante chevelure sur le haut de ses cuisses ? Pudeur que l’on retrouve sous les doigts de sa main droite dissimulant à notre regard la naissance de ses seins. Tout ici n’est que charme, élégance et finesse. Raison pour laquelle le spectateur déplorera la chute trop excessive de l’épaule gauche de la déesse qui semble en cet endroit alourdir quelque peu sa silhouette sous l’abondance de la chevelure.

Mais le clou du spectacle, si l’on peut dire, ce qui explique une renommée jamais démentie par les siècles successifs pour arriver jusqu’à nous, c’est l’incontestable beauté du visage donnée par Botticelli à sa Vénus. Simonetta Vespucci, maîtresse de Julien de Médicis, qui a servi de modèle à Botticelli pour ce chef d’œuvre, et que l’on retrouve dans un certain nombre de ses autres tableaux, était considérée par ses compatriotes comme la plus belle femme de son époque.

Le vent gonfle doucement l’abondante chevelure de la déesse où une lumière chaude s’accroche pour en faire une véritable parure. La somptuosité du blond vénitien de ses cheveux bouclés met parfaitement en valeur le visage de la déesse qu’ils encadrent sans l’encombrer de leur masse généreuse.

Un visage magnifique

Légèrement incliné par rapport au cou dont la longueur, peut-être un peu excessive, le dégage de la chevelure, ce visage est vraiment magnifique et d’une parfaite harmonie dans ses proportions et sa symétrie. On est séduit ici par l’habileté du peintre qui utilise l’arrivée de la lumière pour dessiner le profil de la jeune femme en faisant courir le filet lumineux depuis le front sur l’arrête du nez et le galbe des lèvres, pour s’accrocher sur la fossette du menton avant de se nicher à la naissance du cou. Raffinement du pinceau de l’artiste qui traduit parfaitement l’émotion qui devait être la sienne devant son modèle et qu’il a parfaitement su nous transmettre. Procédé qui lui permet également, en laissant la moitié du visage dans l’ombre, d’accentuer le charme très particulier qui se dégage de cette jeune femme.

Le regard du spectateur s’attarde, ému, sur la finesse du dessin de ses traits, le parfait équilibre entre la hauteur du front, la longueur du nez et celle du bas du visage jusqu’à la pointe du menton, sur ses lèvres charnues finement dessinées, pour être finalement fasciné par la coupe de ses yeux et l’expression pleine de charme et de mélancolie de son regard qui se perd, rêveur et nostalgique, dans un univers intérieur hors du temps.

La Vénus de Botticelli représente la perfection de la beauté et appelle le spectateur à la regarder comme telle, beauté du corps et du visage, beauté de ce qu’elle représente, beauté de ce qu’elle exprime de charme et d’invitation à l’amour, mais à un amour réservé, pudique et tendre. Eternel féminin dont la beauté extérieure n’existe que pour inviter à la découverte des beautés intérieures.

La Vénus de Botticelli n’est finalement pas un symbole érotique, mais une incarnation de la beauté inspiratrice de sentiments authentiques et de nobles actions.

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