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Le quotidien Le Monde a diffusé sur son site Internet un entretien-vidéo très intéressant avec l’intellectuel Sudhir Hazareesingh, professeur à Oxford. Ce spécialiste de l’histoire française, qui parle impeccablement notre langue, vient de publier chez Flammarion un essai intitulé Ce pays qui aime les idées.

Très présent actuellement dans les médias français, il vient en quelque sorte au chevet d’un pays dont l’intelligence serait malade. Malade du « déclinisme », malade de la « pensée du repli », malade de la « réaction ». Pour lui, c’est clair : « Les antimodernes ont cannibalisé l’espace public ».

C’est avec talent qu’il vient au secours de l’idée « moderne » et tente de redonner l’espérance à une intelligentsia moribonde qui voit ses meilleurs éléments rejoindre un à un le camp « antimoderne ». Le bon docteur Hazareesingh pose le diagnostic suivant sur le mal qui ronge la pensée française : « Ce qui a dépéri, c’est la croyance dans le progrès et la foi dans le principe d’égalité ».

Le constat est juste et les mots sont excellemment choisis : « croyance », « foi ». En effet, c’est un système religieux – ou parareligieux – qui est en train de dépérir. Dépérir signifie « s’affaiblir par consomption graduelle ». C’est donc un processus : le système parareligieux moderne est en train de se consumer ; et ce qui dépérit est bien souvent appelé à périr.

Bien évidemment ce n’est pas neutre que ce soit en France, dans « ce pays qui aime les idées », que ce processus ait débuté. Hazareesingh souligne que la France est le seul pays européen où la « réaction », le « repli », ou encore le « déclinisme », s’incarnent dans un véritable courant intellectuel ; et non pas seulement dans une force politique « populiste ».

Il se passe donc quelque chose d’important en France aujourd’hui, au plan intellectuel, qui aura peut-être des répercussions au-delà de la France. C’est de France que vient l’effondrement d’un système parareligieux : « la croyance dans le progrès », « la foi dans le principe d’égalité ». Les “grands prêtres” de cette foi tentent de raviver la flamme, mais j’ai l’impression que cette foi sans Dieu est en train de mourir alors même qu’elle prophétisait la mort de Dieu. Nous assistons à la mort de la mort de Dieu.

Peut-on dater le point de départ de ce processus de consomption de la religion moderne ? C’est difficile à dire mais la publication de La défaite de la pensée par Alain Finkielkraut en 1987 me semble un événement important. Le philosophe y prophétisait alors le futur « face-à-face terrible du zombie et du fanatique » comme aboutissement d’une décomposition culturelle.

Pourquoi une telle décomposition ? Parmi les facteurs, le relativisme constitue probablement un élément central. Par nature, le relativisme finit par se dévorer lui-même. S’il n’y a plus de référence constante, le relativisme lui-même ne peut demeurer une référence constante. C’est peut-être pour tenter de survivre à lui-même que le relativisme a été contraint de muer en dogme.

La religion moderne est ainsi devenue l’une des plus dogmatiques qui soit. Comme disait Finkelkraut en 2005, « il n’y a pire dogme que le dogme de l’anti-dogme ». La religion moderne l’apprend aujourd’hui, à ses dépens : ses dogmes sont à l’agonie.

Guillaume de Prémare
Chronique Radio Espérance du 2 octobre 2015

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