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La liberté guidant le peuple de Delacroix

Delacroix ne se mêlait guère de politique mais, épris de liberté, avait d’évidentes sympathies pour les insurgés républicains ; « si je n’ai pas vaincu pour la patrie, écrira-t-il à son frère, j’aurais au moins peint pour elle ». D’où le choix de ce sujet grandiose, dans le plus pur style épique, pour commémorer l’insurrection sanglante qui mit définitivement fin à l’Ancien Régime en France.

Au fond à droite du tableau, émergeant difficilement des nuées de fumée et de poussière qui constituent l’arrière-plan du tableau et auréolent les personnages, on distingue les deux tours de Notre-Dame de Paris et les immeubles de l’Ile de la Cité qui l’environnent ; détails qui placent géographiquement l’événement tout en le sacralisant historiquement.

Franchissant une barricade effondrée, surgissant en force dans le camp adverse dont ils s’apprêtent à enjamber les cadavres, l’ensemble des personnages, dans un même mouvement, convergent vers les spectateurs que nous sommes. L’unité de couleurs allant de l’ocre au noir en passant par tous les dégradés du marron participe à donner le sentiment d’une profonde union de cœur et de résolution au groupe des insurgés. L’élan donné par le peintre à ces hommes en armes, aux regards et aux gestes résolus, farouchement décidés à emporter la victoire même s’il faut y laisser sa vie, provoque l’adhésion et la certitude d’être témoin d’un instant historique déterminant.

Au centre du tableau, surmontant les corps gisant à ses pieds, le visage farouche retourné vers les hommes qu’elle entraîne à l’assaut, une femme dénudée brandit un drapeau tricolore. Contrairement à ceux des quatre autres personnages facilement identifiables qui se trouvent à ses côtés, le vêtement cette femme n’appartient pas à la garde-robe de ce début de XIXè siècle. Tout au contraire, le plissé de sa jupe évoque les drapés antiques, tandis que sa poitrine dénudée fait référence aux Vénus et aux Diane de la statuaire antique et que son visage se détachant sur le blanc de la nuée derrière elle présente le dessin d’un profil grec. De ce contraste des siècles réunis dans la même ferveur du combat surgit l’allégorie. Cette allégorie de la liberté est le personnage principal de cette œuvre en même temps qu’elle apparait comme le protagoniste essentiel du combat, celui qui motive et conduit les autres à la bataille, la raison et le mobile profond de cette insurrection bientôt victorieuse. Tous ces hommes engagés dans la bataille ne se battent pas pour le pouvoir, mais pour la liberté qui les conduits à l’assaut.

Au tout premier plan du tableau, les lignes horizontales des soldats morts du camp ennemi, des défenseurs de l’ordre établi. Elles sont surmontées par l’ensemble des lignes verticales magistrales des personnages principaux. Delacroix ne les a pas placés autour de la liberté par hasard ou par caprice. Ils sont en eux-mêmes les représentants de la totalité de la population française, dans sa diversité sociale comme dans ses orientations politiques. C’est par amour de la liberté que se trouvent réunis ici sur la même barricade la bourgeoisie aisée lettrée et le peuple des faubourgs parisiens.

Une certaine grandiloquence romantique

A l’extrême gauche du tableau, l’homme au large béret qui brandit un sable de sa main droite, est un ouvrier ; il porte le pantalon à pont et le tablier des manufacturiers. Sur le revers de sa chemise l’on distingue la cocarde blanche des monarchistes et le ruban rouge des libéraux ; son pistolet retenu sur le ventre par un foulard serré autour de ses hanches fait clairement référence à ce qui était le signe de ralliement des Vendéens de Charrette.

A côté de lui, l’homme au chapeau haute-forme, porte des vêtements bourgeois pour ne pas dire aristocratiques : sa redingote, sa chemise blanche au col haut et cravaté, sa fine ceinture rouge et son large pantalon évoque le citadin à la mode, tandis que son fusil à canons parallèles est une arme de chasse. Sa détermination apparaît beaucoup intérieure que celle de son voisin dont le geste et le regard sont plus farouches. A leurs pieds, un homme se relève sur ses avant-bras pour contempler la liberté qui passe devant lui. Il est blessé, peut-être mourant, et répand son sang sur les pavés. Le foulard noué sur les cheveux, comme sa chemise de drap bleu et sa grosse ceinture de flanelle rouge signalent son origine paysanne. Il fait sans doute partie de ces nombreux ouvriers agricoles provisoirement montés à Paris pour y chercher meilleur salaire dans les manufactures.

En regardant le gamin coiffé d’une faluche d’étudiant à la gauche de la liberté, il nous semble entendre le Gavroche des Misérables fredonner « je suis tombé par terre, c’est la faute à Voltaire, le nez dans le ruisseau, c’est la faute à Rousseau » ; et de fait, Victor Hugo s’inspirera de ce tableau pour le personnage qu’il immortalisera trente ans plus tard dans Les Misérables. C’est l’un des rares emprunts de la littérature à la peinture, la relation d’influence entre les deux arts allant d’ordinaire dans l’autre sens ; Delacroix s’étant lui-même au début de sa carrière inspiré des poésies de l’Arioste. Empêtré dans sa gibecière trop grande, un cri de guerre sur les lèvres, le gamin brandit deux pistolets avec une détermination semblable à celle de la Liberté dont à sa manière il épouse la posture. Il est le symbole de la jeunesse éprise de grandes causes et révoltée par l’injustice.

En dépit de son équilibre classique, une certaine grandiloquence romantique préside à la composition et à l’exécution de cette oeuvre, tandis que l’exaltation de l’épopée révolutionnaire française touche le spectateur qui ne peut rester indifférent à la beauté de la scène et perçoit immédiatement l’émotion tragique qui s’en dégage. L’atmosphère générale du tableau entraîne notre complicité et nous donne le sentiment de faire partie de ce peuple qui suit la liberté en marche.

Pour les contemporains de Delacroix, son œuvre est moderne et d’une actualité politique brûlante ; grâce à la puissance dégagée par le talent de l’artiste et l’originalité de sa composition, elle saura néanmoins s’imposer au plus profond de l’imaginaire collectif français et européen comme l’image même de la liberté en marche. En cela, cette œuvre de Delacroix échappe à son temps et à son genre pour exprimer un sentiment humain universel, le besoin et l’amour de la liberté.

Comblée jusqu’à saturation de liberté de pensée, d’expression, de déplacement, qu’elle a héritée de deux millénaires de christianisme, notre société contemporaine considère cette condition première et essentielle de l’activité, de la créativité et de la responsabilité humaines comme allant de soi. Puisse cette œuvre de Delacroix nous rappeler que la liberté accordée aux hommes n’a pas toujours et partout été évidente. Aujourd’hui tout autant que par les siècles passés.

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