Le constat a déjà été fait à maintes reprises, la France d’aujourd’hui n’est pas exactement la même que celle d’hier, les forces en présence ont changé.

Les catholiques ne sont plus aussi nombreux qu’auparavant, c’est un fait indéniable. La pensée laïciste est particulièrement médiatisée, on ne peut le nier. Et la plupart de nos concitoyens ne croient plus aux grandes utopies, qu’elles soient politiques, économiques ou culturelles.

La dictature du relativisme que souligne Benoit XVI avec insistance, l’absence voire le rejet de toute vérité, contribuent à créer une société caractérisée par le non sens.

Par ailleurs, la nébuleuse politico-médiatique qui entend imposer son mode de pensée à la France, s’est enfermée dans un rejet particulièrement vif du catholicisme.

 

Un défaitisme peu chrétien

Ces constats rajoutés à tous ceux des analystes actuels ont parfois tendance à enfermer les catholiques dans un défaitisme peu chrétien. Face à une société devenue anti-chrétienne, la question de ce que nous pouvons faire devient de plus en plus difficile. Et nous avons alors souvent tendance à rejoindre les apôtres au cénacle, nous réunissant entre nous, fermant consciencieusement à clé les portes qui donnent sur le monde, dans l’attente d’un événement extraordinaire qui viendrait tout changer.

Le monde extérieur nous rejette ? Qu’à cela ne tienne, nous utiliserons notre énergie à édifier un monde à part, employant notre esprit combatif à disserter de la meilleure manière de construire une communauté ou de vivre la liturgie (oubliant souvent qu’elle est un cadeau que l’on reçoit filialement de notre mère l’Eglise).

Bien sûr, c’est important ! Nous avons tous besoin de lieux d’Eglise nous permettant de repartir au combat. Mais le Christ est déjà ressuscité, il nous a déjà envoyé son Esprit, Il nous a déjà tout donné et se rend présent à travers les sacrements qu’il nous a laissés. Alors «habitons» nos communautés afin de véritablement fonder notre action sur le Christ, mais n’oublions pas qu’Il nous a donné la mission de sauver tous les hommes (Ti 2,4) !

Or dans un monde où le poids des structures de péchés nous semble particulièrement impossible à supporter, nous ne pouvons abandonner ceux qui n’ont pas la connaissance du Sauveur aux effets dramatiques de l’action de ces structures de péché. «Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Evangile». Annonce de l’Evangile qui passe également par l’action dans la société, et principalement par celle des laïcs.

Mais, peut-être, les difficultés que nous rencontrons proviennent-elles d’un enfermement dialectique qui nous a été, là encore, imposé à notre insu. Besoin de prendre des forces auprès de nos frères dans la foi et action dans la société, faut il choisir ? N’y a-t-il pas possibilité que notre action comporte les deux qui, loin de se contredire, se soutiennent ?

Le combat social est un combat rude qui provoque des blessures, parfois même de la part de ceux qui devraient nous soutenir. Et nous ne pouvons pas tous nous battre sur tous les plans. Ainsi, par exemple, nous serons beaucoup plus disponibles pour cette mission, si nous ne sommes pas obligés, tous les soirs, de reprendre la totalité du contenu des cours que nos enfants ont reçu à l’école afin de rectifier ce qui doit l’être. D’où la nécessité de ces écoles qui se créent hors structures étatiques. L’un et l’autre se complètent. Il ne nous a pas été demandé de choisir entre être la lumière du monde et le sel de la terre, nous avons vocation à être les deux ! Nous avons vocation à éclairer et à conserver, nous avons vocation à séduire et à rappeler l’infini bienfait que représente, pour la société des hommes, le respect de l’ordre du monde voulu par Dieu.

 

De nombreuses possibilités d’action

Mais est il encore possible d’agir ? Ne vaut il pas mieux se retirer sans se compromettre ? Est-il encore vraiment possible de faire quelque chose ? Alors quoi ? Il nous faudrait regarder le monde s’auto-détruire, le laisser se consumer, très fiers de ne pas en faire partie afin de ne pas nous brûler ? Et lorsque le Christ viendra prendre possession de son royaume, nous lui présenterons ce tas de cendre en lui disant qu’il a de la chance car toute la gangrène a été purifiée par le feu ?

Il reste des possibilités d’action et elles sont beaucoup plus nombreuses que nous le pensons.

Prenons l’exemple des médias. Une grande partie des médias traditionnels sont en perte d’audience. En prônant une idéologie ou un relativisme absolu, ils se sont discrédités. A quoi bon lire un papier qui n’a rien de véridique ? La nature humaine poussera toujours les hommes vers la quête de vérité et le mépris de cette nature ne peut attirer les hommes au-delà d’un certain temps, correspondant à l’attrait de la nouveauté.

Pourtant une récente étude sur la presse écrite a montré que ce sont les périodiques aux opinions clairement exprimées qui souffrent le moins de la crise médiatique. De plus, certains journaux se maintiennent malgré toutes les difficultés qui leur sont faites. La qualité de leurs écrits, de leur réflexion attire les hommes au-delà des difficultés de la presse. A nous de les soutenir par nos abonnements, ou nos achats réguliers.

C’est une action modique me diront certains ?… A voir… les petits ruisseaux font les grandes rivières. L’importance du culturel est indéniable, lequel imprègne les mentalités au goutte à goutte ; il serait absurde voire suicidaire de le négliger.

 

Une nébuleuse incontrôlable

Toujours dans le domaine des médias, nous avons vu éclore bon nombre de sites d‘information indépendants sur internet. Le développement des blogs a facilité la création de sites Internet et les catholiques ont su investir la toile en créant des outils de très bonne qualité. Blogs d’actualité par des laïcs catholiques, forums catholiques, blogs de journalistes chrétiens, sites de vidéos catholiques… Est-ce secondaire ? Je n’en suis pas sûr, la preuve en est la volonté de nos hommes politiques et de certains médias de vouloir contrôler cette «nébuleuse» qui leur échappe !

Au niveau associatif et professionnel, il existe également de nombreuses opportunités. Notre société ayant misé sur l’assistanat, nous sommes à un tournant où bon nombre de nos concitoyens refusent de prendre des postes à responsabilités.

Ainsi, j’ai pu constater par expérience que, sans aucune connaissance syndicale, il suffisait parfois d’un an pour devenir secrétaire général d’un syndicat dans une région. Il ne faut pas sous estimer l’attirance des hommes pour le moindre effort. Ne vous êtes-vous jamais rendu compte que lorsque vous arrivez dans une réunion associative avec un dossier très étudié et bien ficelé, vous n’aviez pratiquement pas à vous battre pour le faire passer ? La majorité préférant utiliser quelque chose de déjà construit que de devoir travailler à construire autre chose. C’est ce qu’avaient parfaitement compris les francs-maçons ou les mouvements trotskistes.

 

Libertés associatives…

Il ne faut pas négliger ce domaine associatif. Aujourd’hui où les corps intermédiaires ont pratiquement disparu, c’est à nous de les réinventer.

La liberté offerte au sein des associations est à utiliser pour réanimer notre société. Prenons les associations familiales ; elles ont un réel poids dans le domaine des politiques familiales. Encore faut-il que les personnes qui s’y engagent soient persuadées de leur bon droit et soient porteuses d’un véritable projet pour les familles. Or ce n’est pas toujours le cas ! Alors à nous d’agir pour transformer les choses.

Dans notre région, nous avions une association familiale un peu moribonde, qui organisait des conférences dont les intervenants étaient parfois en désaccord avec les enseignements de l’Eglise. Au bout d’un certain temps, les membres d’un groupe de travail auquel je participe se sont décidés à agir. Avec mon tempérament bouillant, j’ai suggéré qu’à la prochaine assemblée nous nous présentions tous au conseil d’administration pour en prendre la tête. L’un d’entre nous, plus inspiré, a suggéré de se proposer pour aider la présidente du moment. Elle accepta de bon cœur, et il devint vice-président ; puis l’équipe changea d’elle-même à l’assemblée suivante, le conseil d’administration étant maintenant essentiellement composé des membres de notre groupe de travail et la présidence de la fédération du département également.

Tout cela fut fait en deux ans ! Cet exemple n’est là que pour montrer qu’il est beaucoup plus facile d’agir qu’on peut le supposer de prime abord. Les associations ont besoin de personnes qui s’engagent et, si elles trouvent une bonne volonté, il y a de fortes chances qu’elles lui fassent un pont d’or.

 

professionnelles…

Et dans le domaine professionnel il en est parfois de même. Je nuance ici mes propos car c’est un univers où la compétition est très rude. Pour autant, nous sommes occasionnellement sollicités pour prendre des postes qui nous permettent d’agir dans l’entreprise, il nous faut assumer cette responsabilité sans fausse pudeur.

N’ayons pas peur d’être ce que nous sommes et de mettre en place des modes de fonctionnement qui soient respectueux des salariés. Et même sans être cadre nous pouvons agir. Ne serait-ce qu’en montrant que le travail a une valeur en lui-même, au delà du salaire. A contrario, refuser un poste au profit de sa vie familiale a parfois une valeur d’exemple particulièrement important pour nos collègues.

Mais pour retrouver cette liberté d’agir en chrétien dans le monde professionnel, beaucoup reste encore à inventer. Faudra-t-il créer des caisses de solidarité afin d’aider les familles qui ont perdu leur travail parce qu’elles n’ont pas voulu renier le Christ dans leur vie professionnelle ? Faut-il créer des lieux de vie au sein desquels les familles pourraient être en sécurité afin que les membres de ces familles puissent agir dans le monde ? La question est ouverte, il nous reste à inventer.

Les chrétiens sociaux du XIXe siècle n’ont pas regardé la société en se disant «tout est foutu, sauvons l’essentiel», ils ont non seulement su transmettre l’essentiel, mais sont allés de l’avant faisant preuve d’imagination au point que bon nombre des avancées sociales sur lesquelles chacun se crispe aujourd’hui sont issues de leur esprit inventif (même si elles ont été par la suite confisquées par l’Etat).

 

… et politiques

Et en politique aussi nos moyens d’action existent, les mairies ont de grandes capacités d’action, encore faut-il les connaître et avoir la volonté de les utiliser. Bien sûr, comme dans tous les domaines, il ne s’agit pas de s’avancer avec l’étendard catholique en tête.

C’est parfois nécessaire mais souvent contre-productif. Il faut, à la place où nous sommes, agir avec les moyens qui nous sont donnés pour faire avancer le bien commun. Il suffit parfois d’un seul élu pour faire échouer ou réorienter une délibération de conseil municipal. Il est certain qu’il lui faut de la ténacité, qu’il lui faut employer tous les moyens légaux, mais le résultat est là, au profit de tous.

A mon avis, le débat du «communautarisme» catholique est un faux problème. Pour agir dans la société, ce qui est leur devoir et leur vocation, les laïcs catholiques doivent pouvoir s’appuyer sur des communautés vivantes, solides, ancrées dans les sacrements et transmettant l’essentiel de la formation qui correspond à leur état de laïcs, communautés amicales où ils peuvent «recharger les batteries» pour parler familièrement, tout en ne renonçant jamais à leur vocation propre qui est l’évangélisation de la société, avec au coeur le souci de sauver ce monde qui leur a été confié.

Cela suppose des lieux de sauvegarde de l’essentiel qui soient également des lieux de témoignage ouverts sur l’extérieur. Il est essentiel que nos familles se protègent contre les agressions dont elles sont les continuelles victimes. Il est essentiel de sauvegarder ce sanctuaire.

Mais il est tout aussi essentiel qu’elles témoignent de ce qu’elles sont, qu’elles soient fécondes à l’extérieur, sans quoi ce qu’elles voudraient sauvegarder disparaîtrait de lui-même. «Il n’est permis à personne de rester à ne rien faire», nous disait Jean-Paul II en 1988, et il ajoutait plus tard «avance au large».

A l’heure où fleurissent des écoles d’évangélisation, où des jeunes donnent un an de leur vie pour apprendre à annoncer le Christ au monde présent, à l’heure des nouvelles communautés charismatiques ou non, il me semble qu’il ne faut pas nous laisser enfermer, ni dans des querelles de chapelles, ni dans une dialectique stérile.

Oui le monde a changé, oui il nous est hostile, mais la mission que nous a confiée le Christ demeure la même, et Il n’exige rien de nous sans nous donner les moyens de le faire.

La société a besoin de sens, qui mieux que nous, catholiques, peut le lui offrir ?

Mais ce sens n’est pas une invention personnelle, il ne nous appartient pas en propre, il est celui que nous enseigne l’Eglise.

Alors osons, soyons les hérauts de la Bonne Nouvelle, tous ensemble, ouverts à l’action de l’Esprit-Saint en nous, nous corrigeant fraternellement, et nous soutenant dans la mission qui est la nôtre : construire dès ici-bas le royaume de Jésus-Christ.

Extrait de Permanences 439

 

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