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Permanences n° 470-471

 

Le terme « inculturation » est un terme utilisé en missiologie chrétienne pour désigner la manière d’adapter l’annonce de l’Evangile dans une culture donnée, qui a été employé officiellement pour la première fois dans un document pontifical en 1979 (Catechesi tradendae, n.53 ). Depuis ses origines, l’Eglise a été confrontée à la multiplicité des cultures et à la nécessité d’ « inculturer » les peuples évangélisés. Mais au cours du XXe, le Magistère de l’Eglise s’est penché plus particulièrement sur cette question du pluralisme culturel, notamment au cours du Concile Vatican II, qui traite abondamment des rapports entre la foi et la culture dans la Constitution pastorale Gaudium et spes, celle-ci fournissant par ailleurs une analyse minutieuse du monde moderne et de la nouvelle forme de culture de masse qui le caractérise.

 

L’inculturation de tous les peuples

Dans sa lettre encyclique Redemptoris Missio, le Pape Jean Paul II reprend la définition de l’Assemblée Extraordinaire du Synode de 1985 pour définir l’inculturation comme l’« intime transformation des authentiques valeurs culturelles par leur intégration dans le christianisme, et l’enracinement du christianisme dans les diverses cultures humaines ». L’inculturation se caractérise donc par un mouvement double de fécondation réciproque entre les cultures et l’Evangile.

« Le processus d’insertion de l’Eglise dans les cultures des peuples demande beaucoup de temps: il ne s’agit pas d’une simple adaptation extérieure, car l’inculturation « signifie une intime transformation des authentiques valeurs culturelles par leur intégration dans le christianisme, et l’enracinement du christianisme dans les diverses cultures humaines ». C’est donc un processus profond et global qui engage le message chrétien de même que la réflexion et la pratique de l’Eglise. Mais c’est aussi un processus difficile, car il ne doit en aucune manière compromettre la spécificité et l’intégrité de la foi chrétienne.

Par l’inculturation, l’Eglise incarne l’Evangile dans les diverses cultures et, en même temps, elle introduit les peuples avec leurs cultures dans sa propre communauté; elle leur transmet ses valeurs, en assumant ce qu’il y a de bon dans ces cultures et en les renouvelant de l’intérieur. Pour sa part, l’Eglise, par l’inculturation, devient un signe plus compréhensible de ce qu’elle est et un instrument plus adapté à sa mission.

Les missionnaires originaires d’autres Eglises et d’autres pays doivent s’insérer dans le monde socio-culturel de ceux vers lesquels ils sont envoyés, en surmontant les conditionnements de leur milieu d’origine[…] Il ne s’agit certes pas pour eux de renoncer à leur identité culturelle, mais de comprendre, d’apprécier, de promouvoir et d’évangéliser celle du milieu où ils travaillent et donc d’être en mesure de communiquer réellement avec lui, en adoptant un style de vie qui soit un signe de leur témoignage évangélique et de leur solidarité avec les gens.
A ce propos, certaines précisions restent fondamentales. L’inculturation correctement menée doit être guidée par deux principes: «La compatibilité avec l’Evangile et la communion avec l’Eglise universelle». Gardiens du «dépôt de la foi», les évêques veilleront à la fidélité et, surtout, au discernement, ce qui requiert un profond équilibre; car on risque de passer sans analyse critique d’une sorte d’aliénation par rapport à la culture à une surévaluation de la culture, qui est une production de l’homme, et qui est donc marquée par le péché. La culture a besoin, elle aussi, d’être «purifiée, élevée et perfectionnée»» (1).

 

Cyrille et Méthode, moteurs de l’inculturation dans la culture slave

Dans une catéchèse donnée le 17 juin 2009, Benoît XVI souligne l’exemplarité de l’inculturation réussie par les deux frères auprès du peuple slave.

« Voulant à présent résumer brièvement le profil spirituel des deux frères, on doit tout d’abord remarquer la passion avec laquelle Cyrille aborda les écrits de saint Grégoire de Nazianze, apprenant à son école la valeur de la langue dans la transmission de la Révélation. Saint Grégoire avait exprimé le désir que le Christ parle à travers lui : « Je suis le serviteur du Verbe, c’est pourquoi je me mets au service de la Parole ». Voulant imiter Grégoire dans ce service, Cyrille demanda au Christ de vouloir parler en slave à travers lui. Il introduit son œuvre de traduction par l’invocation solennelle: « Ecoutez, ô vous tous les peuples slaves, écoutez la Parole qui vint de Dieu, la Parole qui nourrit les âmes, la Parole qui conduit à la connaissance de Dieu ». En réalité, déjà quelques années avant que le prince de Moravie ne demande à l’empereur Michel III l’envoi de missionnaires dans sa terre, il semble que Cyrille et son frère Méthode, entourés d’un groupe de disciples, travaillaient au projet de recueillir les dogmes chrétiens dans des livres écrits en langue slave. Apparut alors clairement l’exigence de nouveaux signes graphiques, plus proches de la langue parlée: c’est ainsi que naquit l’alphabet glagolitique qui, modifié par la suite, fut ensuite désigné sous le nom de « cyrillique » en l’honneur de son inspirateur. Ce fut un événement décisif pour le développement de la civilisation slave en général. Cyrille et Méthode étaient convaincus que chaque peuple ne pouvait pas considérer avoir pleinement reçu la Révélation tant qu’il ne l’avait pas entendue dans sa propre langue et lue dans les caractères propres à son alphabet.

C’est à Méthode que revient le mérite d’avoir fait en sorte que l’œuvre entreprise avec son frère ne soit pas brusquement interrompue. Alors que Cyrille, le « Philosophe », avait tendance à la contemplation, il était plutôt porté vers la vie active. C’est grâce à cela qu’il put établir les présupposés de l’affirmation successive de ce que nous pourrions appeler l’ « idée cyrillo-méthodienne » : celle-ci accompagna les peuples slaves pendant les diverses périodes historiques, favorisant le développement culturel, national et religieux. C’est ce que reconnaissait déjà le Pape Pie XI dans la Lettre apostolique Quod Sanctum Cyrillum, dans laquelle il qualifiait les deux frères: « fils de l’Orient, byzantins de patrie, grecs d’origine, romains par leur mission, slaves par leurs fruits apostoliques ». Le rôle historique qu’ils jouèrent a ensuite été officiellement proclamé par le Pape Jean-Paul II qui, dans la Lettre apostolique Egregiae virtutis viri, les a déclarés copatrons de l’Europe avec saint Benoît. En effet, Cyrille et Méthode constituent un exemple classique de ce que l’on indique aujourd’hui par le terme d’ « inculturation » : chaque peuple doit introduire dans sa propre culture le message révélé et en exprimer la vérité salvifique avec le langage qui lui est propre. Cela suppose un travail de « traduction » très exigeant, car il demande l’identification de termes adaptés pour reproposer, sans la trahir, la richesse de la Parole révélée. Les deux saints Frères ont laissé de cela un témoignage significatif au plus haut point, vers lequel l’Eglise se tourne aujourd’hui aussi, pour en tirer son inspiration et son orientation» (2).

 

Évangélisation de la culture contemporaine sécularisée

En 1993, dans le cadre d’une conférence donnée aux Evêques de l’Asie, le Cardinal Ratzinger quant à lui déclarait : « Nous ne devrions plus parler d’« inculturation », mais de rencontre de culture ou d’« inter-culturalité» (3). En effet le mot d’inculturation « présuppose qu’une foi nue, dépouillée de culture, est transplantée dans une culture religieusement indifférente et qu’ainsi deux sujets, formellement étrangers l’un à l’autre se rencontrent et fusionnent ». Une telle conception est « artificielle et irréaliste, puisque, à l’exception de la civilisation technique moderne, il n’existe pas une foi sans culture ni de culture sans croyance religieuse ». Le cardinal Ratzinger proposait alors de parler plutôt de « rencontre de cultures » ou d’ « interculturalité » pour décrire avec plus de précision ce qui se passe quand la culture de la foi chrétienne rencontre d’autres cultures. Quand deux cultures se rencontrent, l’une ne détruit pas l’autre, elle l’enrichit. Plus profondément, ce qui lie les cultures qui se rencontrent, ce sont les êtres humains à la recherche de l’unité. C’est l’idée de l’universalité de la loi naturelle qui sous-tend ce raisonnement : les hommes ont en commun une seule et même nature, qui permet à leur raison d’être capable de s’ouvrir à la Vérité.

C’est fort de cette certitude que Benoît XVI, à la suite de Paul VI et de Jean Paul II, pratique aujourd’hui une sorte de nouvelle inculturation, celle de la sécularisation et de la culture de masse contemporaine. Il n’est pas exclu de se faire entendre par elles, semble-t-il nous dire, en faisant appel à la raison. Il est important de pouvoir communiquer avec tous les hommes de bonne volonté, en comprenant et pratiquant leur langage, sans pour autant, comme on l’a déjà dit, trahir notre foi. Jean Paul II encourageait déjà les jeunes à trouver le mode de communication adéquat pour annoncer la bonne nouvelle. « Il est véritablement nécessaire de savoir utiliser des langages adaptés pour transmettre des messages positifs et pour faire connaître de façon attrayante de nobles idéaux et initiatives. Il est également nécessaire de savoir reconnaître quelles sont les limites et les pièges des langages que les moyens de communication sociale nous proposent» (4). L’Eglise par ailleurs sait utiliser à bon escient tous les moyens de communication modernes, audiovisuels, numériques, en réseaux…

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(1) Jean Paul II, Lettre encyclique Redemptoris Missio, 1990, 52-54.
(2) Benoît XVI, Audience générale du 17 juin 2009, saint Cyrille et saint Méthode.
(3) Cardinal Joseph Ratzinger, conférence aux évêques d’Asie, 1993, sur les sites Eglise d’Asie, agence d’information des mission étrangères et Fransesco Follo « Inculturation et interculturalité chez Jean Paul II et Benoît XVI », 30 mars 2010.
(4) Jean-paul II, discours aux participants à la rencontre « Univ 2004 », 5 avril 2004.
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