Sélectionner une page

Voir l’oeuvre de Pissaro

Le sujet est d’une simplicité extrême : une fillette s’abandonne à la rêverie au bord d’un cours d’eau; l’on se demande même si elle ne va pas s’endormir, la tête appuyée au creux de son épaule, tout abandonnée à la paix environnante.

 

Un petit coin de paradis

Le foisonnement des variétés de vert alentour, noyé dans l’imprécision des formes, fait monter à nos narines les mille parfums des herbes hautes, de la terre sous la mousse, des feuilles séchées sous le soleil, de l’humidité de la berge. Tout le bonheur de s’abandonner à la séduction de la nature. Seul un arbre, à l’arrière-plan à gauche, donne à l’oeil un repère de relief à cette scène comme suspendue dans les airs où ni le corps de l’enfant ni la végétation qui l’entoure ne semblent peser davantage qu’une plume. La lumière de cette fin d’après-midi arrive par la gauche du tableau et s’accroche ici et là, en tâches intenses, sur le sommet de quelques feuilles, sur les plis de la jupe, les mains, l’épaule droite de la fillette et ravive le dessin à carreaux de son fichu. Le peintre, lui-même séduit, offre à notre contemplation une sorte de coin de paradis serein et apaisant.

Petite parcelle du Jardin d’Eden enrichi du charme de la fillette qui l’habite. Sa pose alanguie, un peu pataude, est délicieuse. Sous le foulard noué sur ses cheveux, l’on découvre ses traits encore emprunts des rondeurs de l’enfance et son regard bleu, perdu dans le vague, suivant droit devant elle au fil de l’eau on ne sait quelle figure ou personnage d’une rêverie de l’instant.

Tout en elle est abandonné : sa tête au creux de l’épaule, son buste incliné apparemment appuyé sur le coude, les plis mous de sa jupe en toile dont le bleu rehausse celui du regard, ses jambes et ses pieds maladroitement écartés pendant dans le vide, sa main droite aux doigts à peine serrés qui maintiennent tout juste une tige de verdure sans doute destinée à flotter à la surface du cours d’eau. L’ensemble est séduisant et attendrissant. De l’abandon de l’enfant naît notre détente sereine et apaisée.

 

Un grand talent malmené

En réalité, le spectateur prête son imaginaire au peintre qui le sollicite en faisant appel à la mémoire de ses sens comme à ses souvenirs d’enfance personnels. Il lui prête aussi la rigueur de son regard qui permet de rectifier les erreurs assez grossières de l’exécution de la toile.

Car enfin, si l’on veut bien y regarder de plus près, les maladresses sont nombreuses Le rebord de la rivière, que seule une légère ombre à droite dans le feuillage laisse pressentir, est mal fichu. Si rivière il y a, car elle est, au mieux, suggérée… C’est l’imagination du spectateur qui suppose ici l’existence d’un cours d’eau, tout comme elle rectifie l’erreur technique de l’artiste qui représente le corps de la fillette dans une position allongée alors qu’elle devrait être assise. Rien dans le rendu de l’architecture de l’anatomie de son corps ne laisse paraître la nécessaire équerre de son bassin et de ses cuisses qui donnerait un volume au rebord de la rivière et permettrait à l’enfant de… ne pas tomber dans l’eau !

C’est encore la disposition bienveillante du spectateur qui compense l’erreur d’exécution de l’artiste et rectifie le mauvais rendu de l’épaule gauche de la fillette. Telle que la représente Pissaro, la fillette semble en fait avoir l’épaule cassée et ne pas pouvoir s’appuyer sur un coude qui n’est pas suffisamment plié pour recevoir l’appui de son corps.

L’on peut regretter également le rendu de la main gauche de l’enfant qui semble malformée, presque monstrueuse, en tous cas disproportionnée en comparaison de la finesse et de la délicatesse de sa main droite, caressant plus qu’elle ne tient la tige de verdure entre ses doigts.

Enfin, quel dommage qu’il n’existe aucune profondeur derrière l’arbre à l’arrière plan à gauche. Il semble pris dans la masse d’un fond plat dont il ne parvient à se dégager. Un point de fuite lumineux à cet endroit eut donné sa troisième dimension au rendu de la scène.

Ces critiques peuvent sembler iconoclastes vis-à-vis de ce grand talent que fut Pissaro et infondées au regard du charme incontestable de cette oeuvre ; charme que nous avons largement souligné au départ, tant il est en fait l’essentiel de ce tableau. Grand talent pourtant à l’évidence desservi et malmené par un manque de totale maîtrise de la technique picturale, technique qui n’est pas une contrainte mais en fait une libération, car elle aurait permis ici, comme toujours, à la fois de faire éclater davantage encore le génie de l’artiste, l’incontestable séduction de ses tableaux et de pénétrer plus profond dans l’esprit et le sens de ses oeuvres.

 

Share This