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Nation, immigration et assimilation hier et aujourd’hui. La mondialisation et les invasions : les leçons de l’Empire romain et de sa chute. Les étrangers dans notre histoire et l’acquisition de la nationalité. La cassure révolutionnaire et les idéologies. 

1ère partie

2ème partie

LE TEXTE : 

Comme conclusion à cette introduction, je propose les formules de Tocqueville qui me paraissent tout à fait correspondre à cette vision-là : un pouvoir citoyen, une république citoyenne dans laquelle le musulman ne montre ni le tchador, le catholique retire sa croix, le juif enlève la kippa etc…Ces propos de Tocqueville sont d’autant plus frappants qu’ils datent de 1835 (in « De la démocratie en Amérique », éd 10/18 p 361/362):

« Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde. Je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux retiré à l’écart est comme étranger à la destinée de tous les autres, ses enfants et ses amis particuliers sont pour lui toute l’espèce humaine, quand au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux mais il ne les voit pas, il les touche et ne les sent point, il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus sa patrie. (…) Après avoir ainsi pris tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu et l’avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière. Il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes à travers lesquelles les esprits originaux et les armes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule. Il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige. Il force rarement d’agir mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse ;  il ne détruit point, il empêche de naître. Il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint,  il est bête et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux dont le gouvernement est le berger. J’ai toujours cru que cette sorte de servitude réglée, douce et paisible dont on vient de faire le tableau pourrait se combiner mieux qu’on l’imagine avec quelques-unes des formes extérieures de la liberté » (j’ajoute : notamment de la liberté sexuelle qui est la plus facile à distribuer et qui coûte le moins cher à l’Etat !) « et qu’il ne lui serait pas impossible de s’établir à l’ombre même de la souveraineté du peuple ».

Donc voilà la prédiction de Tocqueville, qui est un peu l’aboutissement de cette république citoyenne essayant de régler la question par le nivellement de toutes les aspérités sans les aborder de front.

Je ne dis pas que je vais trouver la solution mais je propose pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui de procéder à un vaste retour en arrière, ,et d’aller voir comment ça s’est passé chez nous depuis le début pour essayer de trouver des axes conduisant à des bonnes solutions.

La mondialisation : leçons de l’histoire de L’Empire romain

La seule vue de l’histoire pulvérise, comme on l’a vu dans les exposés précédents, un certain nombre de préjugés. La première vérité qui s’impose est que la mondialisation n’est pas d’aujourd’hui ; elle a toujours existé d’une certaine façon. Nous n’allons pas vers la mondialisation, nous en venons. La mondialisation représente davantage le passé, alors que l’éclatement du monde en nations représente beaucoup plus l’avenir . Il y a un courant de l’histoire, avec tout le temps des envies de revenir à ce qui a existé. Et pour parler simplement, la première grande et la seule mondialisation réussie est l’Empire Romain. L’Empire Romain ne s’étend pas, bien sûr, au monde entier, mais il s’étend à tout l’univers connu. Que vous soyez au fin fond de l’Asie Mineure, en Ethiopie, au sud du Maroc actuel, en Espagne, en Grande-Bretagne, en Suède, sur les bords de la Baltique et jusqu’en Roumanie, vous êtes sous le gouvernement du même et du seul et unique César. Vous avez une seule langue officielle qui est le latin. Vous avez une seule façon d’aménager les villes qui est la façon romaine. Que vous soyez en Orient, en Occident, à Londres ou à Hambourg, vous retrouvez l’arc, les thermes, les routes, le plan de la ville ( toujours le même, et tant pis pour le mistral, comme en Arles !). Il y a donc une uniformité -ce n’est pas une critique, mais en tout cas une constatation – : même système juridique, même droit, même langue, etc… Pas le même Dieu en revanche : Rome laissait la liberté à chacun de ses dieux, et hormis les chrétiens, tout le monde était libre d’avoir ses dieux La première, seule et grande mondialisation qu’on ait connue à l’échelle « du monde connu », c’était Rome.

Rome gérait un nombre considérable de communautés différentes, avec une capacité extraordinaire de gouvernement et de magistrature, laissant à chacun sa langue pour son usage propre, ses dieux, ses usages, ses habitudes, à condition que l’on respecte au-dessus la puissance de Rome. Rome pratiquait une politique très sage, très habile, et faisait des meilleurs de chaque nation des citoyens romains. St Paul dit : «  Moi je suis citoyen romain », et c’est pour lui un honneur. Rome intégrait par le sommet les élites de chaque nation à l’ordre romain, en faisant aimer cet ordre non pas seulement par la puissance et la force qu’il déploie, mais aussi par les bienfaits qu’il apporte. Les nations conquises par Rome le sont aussi par le cœur : ce fut le ca des gaulois, qui deviendront les gallo-romains et qui créeront dans la Gaule une civilisation nouvelle, mâtinée de culture romaine, gauloise, celte…En même temps, l’ordre est assuré dans le but d’une coexistence paisible entre les communautés.

Il ne faut pas dire que ce que nous vivons aujourd’hui est tout à fait neuf dans l’histoire du monde : la plus grande réalisation politique qu’on ait connue dans l’histoire du monde, qui est celle de l’Empire Romain, était précisément une réalisation de gouvernement de nations différentes sous un même Etat et sous un même droit général, accompagné d’un respect à l’opposé de la description sinistre de Tocqueville. Précisément, ces nations se sont tellement épanouies sous le joug de l’Empire Romain qu’elles en ont gardé pour beaucoup la nostalgie. Dans ce que nous connaîtrons ensuite de volonté d’unité européenne, d’empire reconstitué, que ce soit avec Charlemagne, ou Charles Quint, ensuite avec Napoléon, puis avec Hitler et  maintenant avec l’Union européenne, il y a toujours plus ou moins l’idée que l’on devait revenir à cet ordre-là ; c’est un rêve, une sorte de nostalgie récurrente si que l’on trouve à l’intérieur de notre histoire.

Donc, le sens de l’histoire n’est pas : « nous sommes partis de petites nations qui étaient complètement éparpillées vers une unité » ; « tout ce qui monte converge et ultérieurement on arrivera à cette unité mondiale ». L’histoire nous apprend que c’est exactement l’inverse. Nous sommes partis d’une unité qui a été réalisée (au moins pour les siècles chrétiens jusqu’à la chute de l’Empire Romain) pour voir à la place se constituer autre chose avec une autre magistrature -devenue chrétienne-, celle de l’Eglise, qui a une façon différente d’aborder les choses : agir à partir des familles de nations. Là est l’origine et le point de départ. Donc, enlevons-nous de la tête le principe de la mondialisation qui serait l’aboutissement de quelque chose de mathématique, construit comme une sorte de tour de Babel. C’est la première chose que nous devons avoir à l’esprit.

Les invasions

La seconde, c’est que « les grandes invasions » n’ont pas été, comme on le croit un peu romantiquement, des hordes qui débarquaient par dizaines de milliers, voire centaines de milliers, de l’Est  pour submerger un Empire Romain. Elles sont venues par petits morceaux. Elles se sont installées peu à peu en Espagne, d’autres en Italie, d’autres restées de l’autre côté du Rhin etc. Mais le cœur le plus choisi, le plus convoité, le lieu de prédilection de ces invasions douces – parfois brutales, mais le plus souvent douces par occupation du terrain – c’est la Gaule. Pour une raison qui va demeurer longtemps et qu’on chantera encore aujourd’hui comme Trenet disparu : la douce France, agréable, car rien ne vaut sa terre, sa fertilité, ni la douceur de son climat et de ses saisons… La culture gallo-romaine a largement préparé cette civilisation de la « Douce France ». A l’époque où arrivent ces invasions, c’est-à-dire au V° siècle, la Gaule romaine a atteint (là aussi il faut rabattre un nombre considérable d’idées préconçues), un degré de haute civilisation : elle est couverte de vignes, et nos communes d’aujourd’hui reprennent les 38000 lieux habités de l’époque. Le réseau des routes est ferré, les échanges sont extrêmement nombreux, l’industrie ou du moins l’artisanat poussé de la poterie fonctionne très bien, l’architecture est florissante, la charcuterie – une des grandes spécialités de la Gaule – s’exporte un peu partout, les vins aussi. Les Gaulois, vous le savez ont inventé le tonneau, ce qui a permis la conservation du vin que les Romains et les Grecs ne connaissaient pas. La littérature est très florissante ; l’Eglise a commencé à installer des écoles, des commencements d’universités qui ne sont pas encore les grandes universités du Moyen-âge. On vit dans un climat d’ordre, de noblesse. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à voir la qualité des lettres échangées entre les évêques, comme celles de saint Rémi adressées à ses collègues. L’épiscopat est composé de saints -le plus bel exemple est celui de saint Rémi-, et quand les évêques sont des saints, en général le peuple est meilleur. A l’inverse, lorsque les évêques sont médiocres, les prêtres sont mauvais et les fidèles sont catastrophiques.

Chute de l’empire romain et naissance de la France

La chute de l’Empire Romain entraîne une succession d’incertitudes politiques, de coups d’état, de gabegies, de corruption, et le pouvoir des légions change les empereurs du jour au lendemain. La chute de Rome a entraîné une désaffection de l’autorité politique, et les communautés qui se tenaient à peu près commencent chacune à essayer de prendre le pouvoir et à reprendre entre elles les combats ancestraux qu’elles menaient en Germanie, en Scandinavie ou ailleurs. A ce moment-là, l’insécurité est généralisée, et le repli sur les villes s’organise autour des évêques qui en sont les gardiens. Clovis sera élu pour rétablir l’ordre. Il est le premier roi investi de cette mission : rétablir l’ordre entre les communautés, assurer le minimum de sécurité et empêcher que les uns et les autres (les Vikings, les Normands) n’envahissent inconsidérément le pays. Nos rois assurent la protection contre les razzias. Charlemagne ira chasser les musulmans du sud de la  France après que son grand-père, Charles Martel, les a arrêtés à la moitié de la France. Il y aura toujours cette crainte des invasions. Le roi, gardien de la paix, doit stopper les invasions. La mission du royaume des Francs, dit Ozanam, aura été de terminer les invasions, continuer Rome et commencer la gloire temporelle du christianisme. Voilà la triple mission historique du royaume des Francs, que l’on retrouve tout au long de notre histoire.

Ce qu’il faut retenir pour notre sujet d’aujourd’hui, c’est que la France telle que nous la connaissons aujourd’hui, n’est pas un donné politique de l’histoire. Elle est une construction, et une construction qui n’a pas comme fondement un absolu géographique ou racial. Il n’y a pas un bloc de races uniques, homogènes, pures, Non. Les races sont nombreuses : il y a les Celtes, les Ligures, les Ibères, les Francs, et enfin les Germains. Il y a un certain nombre de peuples différents qui sont venus en Gaule et, de fait, ont composé sa société. C’est un résultat et non un principe. D’où une variété de tailles, de teintes de peau, de cheveux, d’yeux  et de cultures. La peuple de France présente une mosaïque qui est le contraire de l’uniformité. Les rois vont constituer une Nation, un Etat, un peuple, un royaume. En fait d’Etat, on trouve ensuite l’Etat-nation, la nation une et indivisible dans laquelle on n’a pas le droit à la différence… La Révolution est passée par- là ; donc on ne va pas partir des schémas intellectuels qui datent du XVIIIe ou du XIXe siècle, alors que des réalités persistent depuis le VIIIe ou Xe s .

Ce qui s’est pratiqué, c’est la construction, comme dit Chaunu, d’espaces de sociabilité et de paix. La mission du Capétien, au départ, est « d’assurer la tranquillité de l’ordre » pour reprendre la formule de saint Augustin et puis ensuite celle de saint Thomas. La légitimité de son pouvoir ne repose que sur cette responsabilité : construire un espace de paix, d’ordre et de sociabilité.

Les étrangers dans notre histoire

Pour cela, il n’y a pas de critère d’unité de race, ni d’unité de langue. Il n’y a donc pas de critère d’unité d’ethnie. Le critère est la bonne conduite, l’utilité sociale. Cela est très important à retenir parce qu’on va voir pendant tout le temps de notre cheminement au cours de la construction du royaume, que nos rois, les Capétiens, auront une facilité incroyable à utiliser les étrangers. La documentation nous apprend que la pénétration des étrangers en France est absolument stupéfiante. Stupéfiante à nos yeux, parce que nous avons hérité aujourd’hui d’une dose considérable de nationalisme depuis que la France est en difficulté. Quand elle est en état de construction, que font pratiquement les rois ? Ils reprennent la notion romaine. On disait de Rome qu’elle était « rapacissima », c’est-à-dire d’une extraordinaire rapacité à prendre toutes les bonnes choses qui venaient du monde entier. Et je vous rappelle,  pour revenir sur ce que je vous disais au début pour souligner l’histoire de la mondialisation, que dans le premier dessin de Rome qu’a tracé Romulus lorsqu’il a pris sa charrue pour en délimiter l’espace, il a ajouté à l’intérieur de cet espace un peu de terre de partout et il a appelé çà, tout tranquillement, « Naulus », l’autre. C’est stupéfiant, parce qu’il avait vraiment l’idée que Rome avait la vocation d’être mondiale et d’être le centre du monde, ce qu’elle est toujours. Nous voyons bien que l’esprit de mondialisation est au début et pas à la fin. Mais, en même temps, Rome a toujours été extraordinairement attentive à s’emparer de tout sans regarder l’origine, à condition que ce fût bon pour Rome, et à transformer ce tout dans la forme de Rome. Mais que cela vienne des Indes, d’Afrique ou des Barbares du Nord, à partir du moment où le Romain, avec un flair infaillible, sentait que çà pouvait être efficace pour Rome, c’était pris et ça devenait romain sans aucun problème.

Les rois de France, qui avaient pour mission, comme dit Ozanam, non seulement de terminer les invasions, mais de terminer Rome, ont hérité de cette pratique-là spontanément. L’armée est suisse, écossaise, irlandaise, allemande selon le cas ; l’idée d’une armée nationale n’est pas dans les esprits, elle n’existe pas. Le premier qui aura l’idée d’une armée nationale, c’est François Ier. Le résultat n’est pas bon. Après avoir nommé des régiments purement et strictement nationaux, il s’est aperçu que ces régiments purement et strictement nationaux n’avaient récolté dans les provinces que les pillards, les voyous, les incapables etc. qui étaient d’autant plus difficiles à gouverner qu’ils étaient d’ici. Alors il a dit : « on arrête l’idée ». « François Ier avait constitué des légions nationales, elles étaient fortes de 6000 hommes, comme on en comptait 7 au niveau de l’armée, l’armée française comportait donc 42 000 soldats. Mais cette organisation royale ne réussit pas. Dans ces légions s’enrôlèrent : ( citation du temps ) : « les pires du pays, et presque jamais un bon ménager ou un homme paisible craignant Dieu et justice et aimant son prochain. Ces troupes vivaient dans le désordre et ne savaient pas obéir, ce qui est dans l’art de la guerre, la plus fâcheuse des lacunes. Après cette tentative de création de l’armée nationale, François Ier, revenant sur les errements antérieurs, peupla son armée de mercenaires suisses, italiens,… » et au moment des fameuses guerres de religion, et de leur fin avec la reconquête du pays par Henri IV, on trouve sur la terre de France, l’armée du Béarnais, composée d’Anglais, de Hollandais, d’Allemands et celle des ligures de troupes espagnoles, et tout çà s’en donne à cœur joie sur le territoire français.

Il n’y a pas dès le début de notion de nécessité nationale proprement dite, mais la notion de prendre tout ce qui est bon. Il faut dire aussi qu’on hérite de la féodalité, qui repose sur des liens d’homme à homme, et ce n’est pas parce qu’on est sur le même territoire qu’on a les mêmes devoirs et les mêmes droits que le voisin. Il y a des provinces entières qui sont sujets du roi de France, mais dans lesquelles les hommes ne sont pas sujets du roi de France, mais cela sera corrigé à la fin de la féodalité. À d’autres endroits où le roi a pouvoir sur les hommes il ne l’a pas sur le territoire. Je dis cela simplement pour chasser de notre esprit nos visions très simplistes et très réductrices que nous avons aujourd’hui.

Ce qu’on peut dégager comme critères c’est ce que dit Chaunu, « l’espace de paix, de justice et de sociabilité ». Le roi de France s’efforce à cela pour que la France peu à peu naisse. On ne peut pas le comprendre si on n’emploie pas les termes de « Royaume de France » plutôt que les termes de « France ».

Mais dès les XIVe-XVe siècles, on glisse de Royaume de France à France, pour laquelle naît le culte de la nation France, dont le symbole est, selon ce que nous avons déjà vu, l’arbre et le jardin, le lys, toutes ces images donnant l’idée de la douceur, de la paix, de la tranquillité, de la sociabilité, de la cordialité, bref de la civilisation. C’est ce à quoi tend tout l’effort des rois successifs et de ceux qui les accompagnent. A partir de ce moment-là il y a, dans les catéchismes et dans les sermons, l’idée qu’il est bon, juste, honorable de se battre pour défendre le Royaume et de mourir pour sa patrie.

Le critère du patriotisme n’est pas seulement la paix. C’est parce que le Royaume de France est une réalisation tellement belle et un séjour si doux et si honorable, ( ce qu’on voit dans les poèmes de Charles d’Orléans ) qu’il mérite vraiment d’être défendu…

Cette construction ne s’est pas faite, encore une fois, à partir de données historiques, de données géographiques ou de données d’ordre racial, c’est une construction politique, c’est-à-dire que c’est un effort permanent des princes dont la méthode va être non seulement la guerre, mais la diplomatie. Le grand moyen de la diplomatie, ce sont les mariages : mariages des rois, mariages des princes, mariages des princesses. Or, ces mariages des rois, des princes, des princesses amènent tout le temps un étranger. Pour assurer la paix, pour mettre la paix avec les Anglais, on donne sa fille à un Anglais ; pour mettre la paix avec les Espagnols, on donne son fils à une Espagnole . Or, le prince, la princesse arrivent avec leur contingent de nationaux . Tout cet entourage de Messieurs et toutes ces colonies, si on peut dire, vont participer de très près, non seulement à la vie de la nation, mais à la vie même de l’Etat, puisqu’ils vont être par nature très proches du roi. On trouve donc une absence complète de discrimination et de crainte à l’égard de l’étranger. Et non seulement nous constatons une absence complète de crainte mais bien plutôt une curiosité et un a priori favorable pour «  tout ce qui vient d’ailleurs ». Beaucoup d’écrivains et de chroniqueurs se plaindront, disant que le Français a pour caractéristique propre de toujours préférer ce qui est étranger à ce qui est à lui. Cela ne date donc pas d’aujourd’hui. On voit, au temps de Louis XIV, un italien qui avait tellement adopté les mœurs françaises, qu’il avait francisé son nom et qu’il n’avait, ni lui ni ses enfants, plus aucun accent ; son fils, qui était professeur, avait écrit des grammaires italiennes etc. n’arrivait pas à trouver autour de lui suffisamment d’élèves, il n’était pas assez « notable »., alors il a « ré-italianisé » son nom, il s’est mis à avoir une pointe d’accent, et à ce moment-là il a eu du succès à Paris ! Et ainsi on voit des fils d’Ecossais rechercher et retrouver leur nom d’origine, simplement pour être enfin connus et appréciés à Paris… On voit Paris s’énamourer pour les turqueries comme on le voit d’ailleurs dans les pièces de Molière…Vous vous rendez compte que François Ier, au temps où il fait la guerre à Charles Quint, a quand même installé d’un seul coup 40 000 Turcs à Toulon. Alors Toulon,  qui devait compter peut-être 50 ou 60 000 habitants à l’époque. Toulon était devenu turc ! Les aventures qui s’ensuivirent avec les Provençales ont fait des populations quand même mélangées de «  turqueries »  !

Il fut un temps où les chroniqueurs se plaignaient de ce qu’en France on ne jure que par la Chine. Il n’y en avait plus que pour ce qui est chinois : chinois dans les meubles, dans la nourriture. Le même cas se retrouve quelque temps plus tard au XVIIIe,  avec les Persans.

La France est donc une nation spontanément ouverte à toutes les influences. Les rois, par expérience, s’apercevant des faiblesses congénitales du peuple français, les compensent par l’apport d’étrangers. Par exemple, le Français n’est pas porté naturellement vers le commerce, le tempérament du Français l’a toujours peu poussé vers le négoce et l’industrie. Hardi et vaillant lorsqu’il s’agit d’assurer le soin de sa gloire et de son honneur, le descendant des Celtes est timide lorsqu’il est convié à fonder une entreprise de longue haleine dont le profit ne lui apparaît pas immédiat. Au hasard d’un gain aléatoire, il préfère la certitude d’une situation modeste, ses goûts le portent vers la fonction publique. Si le Français de jadis entrait dans le négoce, ses vues étaient généralement courtes. Il n’aimait pas aventurer ses fonds en accordant de longs crédits. A quelques exceptions près, il se fiait à des intermédiaires et ne se déplaçait pas volontiers. Les rapports consulaires des siècles passés montrent que les habitudes dont on fait grief à nos contemporains datent de longtemps chez le marchand français.

Colbert, évidemment, s’en plaint beaucoup : avant lui déjà, on fait appel pour le commerce à des gens qui ont l’habitude du commerce : les Hollandais, les Italiens, les Juifs. Ces derniers tiendront à un moment à peu près toutes les banques, et les Hollandais tout le grand commerce. Les Allemands exploitent le sol. Ce sont aussi des Hollandais qui assèchent les marais. Ajoutez les Ecossais qui viennent pour faire la guerre, les artistes qui œuvrent en France etc… On a à peu près toute l’Europe chez nous ! Et ces gens sont naturalisés français très vite à une condition ( je suis obligé de résumer parce qu’il y aurait un tas de nuances) : être acceptés par le roi ou par les autorités publiques qui dépendent du roi (les prévôts et les assemblées des villes). Et pour cela, ils doivent prouver qu’ils sont utiles, qu’ils ont fait du bien. A partir de ce moment là, il n’y a aucun problème et généralement, eux-mêmes francisent leur nom, marient leurs enfants dans les meilleures familles, accèdent à la noblesse. Ils s’intègrent parfaitement.

C’est ainsi que pendant les 10 siècles où ont régné les Capétiens et leurs successeurs, s’est constituée la nation non seulement avec ses différences de population, mais également de talents, de hiérarchies sociales. L’idée sous-jacente – et c’est là que l’on constate une confiance extraordinaire-, c’est que la France est le centre et le liant de l’Europe, la France est ce qu’il y a de mieux en Europe, et donc il est normal que tout le monde y vienne ! Cela est accompagné d’un phénomène concomitant et qui persiste à peu près tout le même temps, du moins à partir du XIII° ou du XIV° s. : l’attention extrême du roi et de ses intendants à empêcher les Français d’émigrer parce que les Français sont aussi très sollicités par d’autres puissances pour leur venir en aide. Les Russes leur font des appels mirifiques, et il y a de véritables entreprises de transport pour emmener des colons français en Russie, en Hongrie. Il y a aussi des princes français ou des princesses françaises qui se marient en dehors de France ; ils entraînent avec eux des colonies, lesquelles disent « on est beaucoup mieux dans cet endroit… » Les intendances sont tenues sous la vigilance du roi qui tient à garder la population qui est en France pour ne s’attacher à faire venir que ceux qui peuvent apporter une richesse matérielle ou intellectuelle.

L’acquisition de la nationalité par les lettres de naturalité

Avec ces critères-là, il est impensable d’avoir des délinquants. De toute façon à cette époque on pratique pas mal la peine de mort, et sinon le délinquant est renvoyé chez lui sans difficulté. Ce n’est pas une question de papiers parce qu’il n’y a pas de papiers, ils sont tous sans papiers tant qu’ils n’ont pas « les lettres de naturalité ». Mais les naturalités, qui sont distribuées assez bien, sont à plusieurs étages. Il y a la première lettre de naturalité qui donne la possibilité de vivre dans le Royaume de France, accordée par le roi à un homme et à ses descendants. On pratique le regroupement familial, cela ne présente aucune espèce d’importance. Colbert, qui a été un très grand absorbeur de populations étrangères, ( vous savez que Colbert avait la hantise de peupler la France le plus possible ), estimait que la France pouvait être une nation de 100 millions d’habitants, alors qu’il n’y en avait que 25 millions à l’époque. Il professait que la seule richesse était « les hommes »; il a lutté énormément contre les ordres religieux, jusqu’à se mettre mal avec les autorités ecclésiastiques, parce qu’il y avait selon lui beaucoup trop de religieux et de religieuses, qui n’étaient pas productifs ! Selon lui, ils s’évadaient du devoir d’état, fuyaient leur responsabilité vis-à-vis du service à la société. Il a pratiqué des exonérations d’impôts pour les gens qui se mariaient avant 20 ans ; si on se mariait avant 25 ans, c’était 10 ans d’exonération d’impôts ; l’exemption d’impôt était pour les familles nombreuses, exemption totale pour les pères de 12 enfants, en  comptant ceux qui étaient morts à condition que ce soit au service de la France, du roi. Il encourageait la démographie.

Il attire les populations de tous les côtés , mais cette politique est toujours accompagnée du critère d’utilité, d’honneur. Donc, les étrangers reçoivent des lettres de naturalité du roi, puis des lettres de bourgeoisie, parce que le roi les fait bourgeois de Paris. Pour être accepté dans la bourgeoisie, il fallait avoir au moins une maison en ville. Donc à ce moment-là ils sont installés, ils ont construit ou ils ont acheté, ils ont des murs, ils sont propriétaires et tout va bien. Ce sont les critères demandés, d’où ce qu’on appellera bien longtemps après le droit du sol. Et c’est vrai que les rois n’ont pratiqué que le droit du sol. Le droit du sang est impensable. Et lorsque les révolutionnaires ont voulu établir le droit du sang, on arrivait à des monstruosités : alors vous, vous étiez allemand depuis trois générations, vous allez repartir, vous allez devenir citoyen allemand, ce n’était pas possible. Ils ont alors inventé le «  citoyen du monde », comme cela le droit du sang ne voulait plus rien dire.

On ne peut pas dire que c’est une théorie reposant sur une doctrine juridique fixe,  inébranlable, identique pour tout le monde. En fait, c’est au « coup par coup ». Cela ne joue pas que sur des individus, car il y a des lettres de naturalité pour des communautés entières. Lorsque Jacques Stuart arrive d’Ecosse pour se battre pour la France, il arrive avec une vraie communauté, composée de régiments et de leurs familles…

Un autre critère est nécessaire pour recevoir la nationalité : être catholique. Mais il y a une exception pour les protestants. Lorsque l’on est militaire, on a pleine liberté de culte. Les fonctions dans la banque, l’exercice des prêts sont assurés par les Juifs. Ceux-ci jouissent de la liberté de culte dans leur synagogue. D’ailleurs, les Juifs formeront une classe particulière que Louis XVI, finalement, reconnaîtra avant la Révolution. Les seuls qui ne sont pas admis s’ils ne sont pas convertis, ce sont les Mahométans. Ceux-là n’ont pas de lettres de naturalité, on n’en connaît pas d’exemple. Même si on s’entend bien avec les Turcs on ne les admet pas s’ils ne se sont pas catholiques. Un des ambassadeurs de Richelieu s’appelait Mustapha ; il était marocain et converti. Richelieu a été son parrain, il est devenu marquis et il a été ambassadeur de France au Maroc et  en Afrique du Nord. Donc on les prend, mais on ne les prend qu’avec conversion.

Voilà à peu près, si on peut dire, la méthode de construction de la France de l’Ancien Régime. On prend tout ce qui est bon, par communautés ou par individus, en fonction des mérites ou des services rendus : l’armée, le commerce, les arts… Les nécessités de la diplomatie conduisent la politique de l’entrée des étrangers en France.. Cela fait que ce qui distingue la France, encore une fois, ce n’est ni une race, ni un système politique comme on l’entend aujourd’hui, ni un système juridique, ni même une langue, bien que généralement ils adoptent la langue française, mais c’est un royaume particulier qui se caractérise par l’excellence des arts, des lettres, des mœurs. Là est le critère de ce qu’on appellera justement la douce France.

J’ai oublié de dire qu’une particulière attention aux étrangers était faite dans les universités, qui sont par nature transnationales. En France, on se plaît à attirer des étrangers ; ils sont classés en nations dans les universités, où ils ont leurs règles et leurs juridictions. Lorsque la France rentre en guerre avec un royaume étranger, on renvoie tous les étrangers du royaume belligérant ou bien on les arrête, on les prend en otages. Quand on fait la guerre à la Maison d’Autriche, les Autrichiens ont intérêt à partir vite sinon ils sont tous suspectés d’être des espions au profit de la couronne d’Autriche, sauf s’ils ont été naturalisés, à ce moment là il n’y a plus de problèmes. Mais les étudiants, eux, sont exemptés de cela : ils restent, même si la France est en guerre avec leur propre pays. Il y a des diplômes, des examens, aux XVII° et XVIII° siècles, où l’on trouve parfois un seul français parmi les candidats !

Cette façon de procéder n’est pas une règle générale en Europe. Les autres pays sont beaucoup plus marqués de nationalité ou de nationalisme. Nos voisins, en examinant notre politique d’ouverture aux autres peuples, disent que la France et les Français ont une confiance totale dans l’immortalité de leur patrie, impossible à troubler en raison de l’immense supériorité du royaume de France, due à la continuité de la succession royale. Alors que partout ailleurs, le système de division avait cours en Europe, les six premiers Capétiens se suivant de père en fils ont permis de construire cette unité au sommet du pouvoir, au sommet de la famille royale. Et lorsqu’il n’y a pas de fils, un neveu est trouvé pour assurer la continuité. C’est ainsi que l’on passe des Capétiens aux Valois de ceux-ci aux Bourbons puis aux Orléans. C’est comme cela qu’est donné le caractère quasiment invincible et immortel du gouvernement de la France qui à ce moment-là est un Royaume. A partir de ce moment-là, le principe de l’unité est établi ; il se situe dans la succession royale.

Il y avait aussi un aspect tout à fait étonnant par rapport aux autres royautés, c’était «  la loi salique », qui était le principe de succession par le fils aîné. Le Royaume ne pouvait passer sous l’autorité d’un autre Royaume par le hasard des mariages d’une princesse qui aurait reçu la succession du Royaume, puis se serait mariée avec un prince étranger qui lui-même aurait en charge son propre Royaume. La dynastie elle-même devait être absolument française par le sol, parce que c’est cela qui fait la continuité. La conscience nationale est concentrée entre les mains de la famille royale, la famille de France. C’est la famille de France qui décide, qui prend, qui distribue …c’est elle qui créé l’unité, ce lien entre tout le monde .

La cassure révolutionnaire et les idéologies

Quand cette succession s’est arrêtée, quand cette politique s’arrête avec la Révolution, on assiste à la volonté acharnée -on l’a déjà vu sur d’autres sujets- des hommes de lois. Ceux-ci sont présents dans toute l’histoire de France avec les Parlements ( j’ai déjà dit beaucoup de mal des Parlements, je continuerai à en dire ). Il y a chez eux un fond doctrinaire comme chez certains grands ministres tels Vauban, Colbert, amenant à systématiser leurs idées pour en faire ce qu’on a appelé le colbertisme, devenue doctrine, théorie appliquée à la réalité.

Il ne s’agit pas de concevoir des théories mais bien de s’appuyer sur la réalité des faits afin de trouver ce qui est bon et utile pour le pays et ses habitants. Exemple : où est la ligne directrice qui sera codifiée par le Parlement du roi en matière d’immigration ? Il n’y en a pas. La seule règle dont le roi est le maître, c’est  : comment faut-il faire pour que ce soit le mieux pour le pays. Cela se traduira à un moment donné par «le bon plaisir ».

Lorsqu’ enfin les hommes de loi arrivent à l’épanouissement de leur victoire, ils vont légiférer à plein pour dire : alors maintenant, on va dire qui est français. Est français celui qui est de père français ; puis le droit du sang est instauré contre le droit du sol qui sent la monarchie, l’Ancien Régime, l’attachement au roi. Puis finalement, ce droit ne sera pas gardé parce que, dans la pratique, Napoléon va d’une certaine façon reprendre la technique royale ; il va se servir de tout le monde pour instaurer sa république universelle et son empire complètement fou. Quand certains contre-révolutionnaires disent que tout s’arrête en 1789 ou en 1793 et qu’il n’y a plus de progrès et qu’on assiste à la lente décadence de la France, c’est faux ! Il y a des choses qui tiennent par la vitesse acquise : Napoléon parviendra à organiser des armées françaises, ce que les rois n’étaient pas arrivés à faire.

Le fondateur de l’Armée française -que M. Chirac est en train de liquider- s’appelait Napoléon ; il a recréé des écoles militaires qu’il avait connues sous l’Ancien Régime, mais qu’il a reprises avec une force plus grande, une installation plus vigoureuse : il faut dire que c’était le fleuron de son Empire, puisqu’il a passé sa vie à faire la guerre. Mais déjà, sous Louis XV, on vient de toute l’Europe dans les écoles militaires françaises, parce que c’est là qu’on apprend vraiment l’art de la guerre. Ces écoles étaient extrêmement réputées. Mais on n’avait pas l’idée de l’armée nationale. Cette idée de l’armée nationale est spécifiquement révolutionnaire, elle vient de Valmy, de la levée en masse des volontaires. Mais elle n’est pas non plus complètement contraire à la tradition française puisqu’on voit qu’elle est, d’une certaine façon, la reprise de Bouvines et le jeune Louis-Philippe sera colonel à 19 ans à Valmy, du côté des révolutionnaires, enfin du côté de la France, pas du côté des étrangers.

Mais on voit aussi à ce moment-là se constituer une volonté nationale. On va substituer au roi la nation. On peut dire que dans une certaine mesure, le nationalisme, avec tout ce qu’il comporte de xénophobie, de crainte de l’étranger, commence à la Révolution. Le nationalisme n’existait pas avant ; il commence à la Révolution avec l’idée de la France liguée contre toute l’Europe. Il va rester très présent et permettre le développement d’un certain nombre de sentiments parmi lesquels l’anti-germanisme, qui est un sentiment absolument invraisemblable pour l’ancienne France. Dans les années qui précèdent la guerre de 1914, les jeunes nationalistes français avaient chahuté les concerts de Wagner, sous prétexte que c était la germanisation de la culture française. Mais lorsque le petit Mozart, qui était autrichien, vient à Paris et trébuche sur le parquet de Versailles, la reine Marie-Antoinette le remet debout. On n’imagine pas chahuter le petit Mozart. Vous me direz que la reine elle-même est autrichienne, mais enfin elle est devenue française. Alors ? L’Europe des Nations a remplacé l’Europe des rois et la notion de Royaume, avec pour principes : le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et la souveraineté nationale, d’où cette hésitation entre le droit du sol et celui du sang. On ne retrouve plus du tout la faculté d’intégration, d’assimilation qui existait dans les périodes précédentes, parce que le moteur de l’intégration n’est plus là. La patrie est entre les mains de gestionnaires plus ou moins bons, plus ou moins efficaces, qui ne font que gérer. Or un royaume, une patrie, une nation se construit en permanence. Mais à partir de la Révolution – c’est là à mon avis qu’intervient la catastrophe–, il faut défendre la Nation, l’administrer, mais comme si elle était solide, donnée depuis toujours, pour toujours. Mais la nation n’est pas donnée pour toujours, c’est un recommencement permanent. Les hommes meurent, d’autres naissent. Il y a toujours un effort de construction à entreprendre. La ligne directrice de la politique capétienne peut se résumer à ceci : il faut recommencer, à chaque règne, à chaque lignée, avec du neuf, en s’adaptant aux circonstances. La rupture se situe dans ce changement d’idée : l’idéologie se substitue à la pratique politique. D’où, conflit idéologique et idéologie nationaliste.

L’autre idéologie est la France « terre d’asile ». Et il est vrai que la France a toujours été terre d’asile. La France, nation chrétienne, royaume chrétien, « laisserons-nous un peu de place à l’étranger ? » Et bien oui, venez. Mais c’est la politique du « père de famille » la politique du roi de France. L’étranger malheureux frappe à la porte, qu’il entre. S’il ne se comporte pas correctement, il sort ; la famille avant tout. Mais s’il adopte un comportement civilisé, alors tout est possible pour lui, jusqu’à pouvoir épouser la fille du maître de maison peut-être. La différence est là. C’est géré, c’est vu comme le père de famille ou le maître de maison avec sa maison.

A partir du moment où il n’y a plus cette pratique, mais au contraire des résultats à obtenir, c’est le conflit des nécessités avec des haines raciales, nationales comme on l’a vu : Des gens aussi intelligents que Maurras et Barrès seront des apôtres de cette haine de l’Allemagne parce que, à l’époque (d’une certaine façon çà se comprend), la patrie était en danger. Alors qu’a-t’ on fait ? La guerre. Ce fut un conflit effrayant, le suicide de l’Europe. Mais le moyen de faire autrement ? Si ce n’est pas nous, c’est eux, donc on ne peut pas s’en sortir…

La France « terre d’invasion», perdure. On y vient très facilement et on en repart difficilement parce qu’elle est agréable, elle est toujours rêvée comme étant « la douce France ». Elle bénéficie des restes de civilisation, suffisamment attractifs encore aujourd’hui, qui ont contribué à la construction du Royaume de France

Tous les éléments du caractère national forgés dans le passé demeurent aujourd’hui : l’appétit de l’étranger, le besoin de se dénigrer et de trouver beaucoup mieux ce que fait l’étranger,

L’antisémitisme, dont il ne faut pas oublier qu’il n’est pas né à droite mais à gauche, est devenu  aussi une doctrine ou un sentiment de droite ; il a gagné tous les milieux . Encore une fois, c’était impensable sous un régime comme celui de Louis XIV qui, lorsqu’il se promène à Versailles, fait un détour pour saluer le banquier Samuel. On n’a pas cette notion de rejet de l’autre, même s’il y a des bagarres religieuses qui expliquent ce qu’on ne peut pas appeler de l’antisémitisme, mais des colères populaires  contre les Juifs. Les Juifs ont la protection de l’Etat et de l’Eglise ; même s’il est vrai que cette protection de temps en temps se relâche, de manière globale, personne ne peut dire que la politique des rois de France était une politique d’antisémitisme ou d’anti-germanisme. C’est vrai qu’à un moment Richelieu dit : « abaissez la Maison d’Autriche, abaissez les Grands », parce que, à ce moment, la Maison d’Autriche est ce qu’il y a de plus dangereux pour la France. Mais cette colère n’est pas transformée en doctrine. D’ailleurs, quelque temps après, il y aura mariage entre le roi de France et Marie-Antoinette d’Autriche.

Civisme, comme nationalisme, antisémitisme, germanisme et puis « droits-de-l’hommisme », tous ces « ismes » naissent sur un désert. Ce que nous connaissons aujourd’hui est la résultante, non pas de phénomènes nouveaux d’immigration, cela a toujours existé, mais ils sont la résultante de deux choses : la première c’est le laïcisme, non pas la laïcité mais le laïcisme, qui fait que la France n’est plus officiellement à ses propres yeux une nation chrétienne. Sa nature historique de nation chrétienne, de royaume chrétien, est gommée. Donc il n’y a plus, non pas la nécessité d’être chrétien pour être français, mais l’idée que le pleinement français est chrétien et que le rythme, les mœurs de la nation sont des mœurs chrétiennes, que le fond de la culture est chrétien.  La rupture vigoureuse avec la tradition chrétienne au sommet de l’Etat et ailleurs fait que l’identité chrétienne de la France est gommée. D’où un immense point d’interrogation sur cette définition religieuse et le caractère nouveau de l’immigration que nous vivons aujourd’hui : l’immigration spécifiquement musulmane en terre de France. Vous me direz on l’a connue, cette immigration spécifiquement musulmane, avant Charlemagne et Charles Martel. Oui c’est entendu, mais il n’y a plus de ligne politique pour dire : on prend celui-ci et on ne prend pas celui-là.  On fait tout par catégories et par décision générale, alors qu’il faudrait prendre chaque jour des décisions sans être obligé de publier dans tous les journaux, dans les lois dans le Journal Officiel : voilà ce qu’on va faire, ce qui est bon, ce qui sera légal et illégal. Il conviendrait  plutôt de prendre les décisions arbitraires – au sens noble du terme-, pour dire : voilà comment on règle le problème posé, à qui seront données les lettres de naturalité, qui sera reconnu français, à qui on va dire : non

Conclusion

La présence d’étrangers en France qui a été systématiquement recherchée comme un bien, comme un plus, comme quelque chose à garantir, est devenue spontanément un mal. J’emprunte la conclusion à un ouvrage historique : « il est cependant une méthode que le pouvoir central et les autorités locales ont employées pendant l’Ancien Régime pour accroître la population. Par tous les moyens, le gouvernement a favorisé l’intrusion des éléments de nationalité étrangère dans le pays. Depuis l’arrivée des Gaulois sur notre sol, le peuple français s’est toujours montré hospitalier aux forains ; profitant de cette disposition d’esprit, les souverains n’ont pas eu de difficultés à faire accepter aux habitants d’ancienne souche de nouveaux compatriotes. Sans avoir spécialement étudié l’importance des immigrations en France, un des maîtres de l’érudition française, Auguste Longnon, écrivait : ‘Au point de vue des origines de la nationalité française, il est non moins difficile de tenir compte d’immigrations qui, tout en dotant notre pays d’un appoint relativement considérable de population nouvelle, n’ont pu cependant modifier d’une façon appréciable les caractères ethniques des habitants d’aucune de nos provinces’[1]. Cette opinion est à tous égards, parfaitement justifiée, car si les souverains qui régnèrent en France depuis saint Louis ont laissé s’introduire dans le pays des foules de forains et les ont même attirés, ils se sont efforcés de les assimiler promptement. » ( in « Les étrangers en France sous l’ancien Régime »)

Bibliographie

–          « Le pré carré – géographie historique de la France » – A. Fierro-Domenech

–          « Les étrangers en France sous l’Ancien Régime – Histoire de la formation de la population française» Tomes 1 et 2 – Jules Mathorez – Ed. Champion 1919/1921


[1] A. Longnon, Origines et formation de la nationalité française, Paris 1912

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