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« Le voile est, en ce monde, le symbole du métaphysique. Il est aussi le symbole de la féminité. Dans toutes les grandes circonstances de la vie d’une femme, on la montre voilée. ( …) L’épouse, le jour de ses noces, la veuve, la religieuse sont revêtues du même vêtement symbolique. Le comportement extérieur est toujours essentiel. Et comme il sort de la personne, il en exprime aussi la substance » affirme Gertrud Von Le Fort [[Gertrud von Le Fort, La femme éternelle, 1934, réédition Via Romana, 2008, p 19.]] qui fut l’amie et la confidente d’Edith Stein. Propos surprenant dans le contexte d’aujourd’hui, où l’on cherche à interdire la burqa. Mais encore faut-il se garder de réduire le voile à un bout de tissu. Chez Gertrud von Le Fort, ce terme revêt une signification symbolique bien plus profonde. Celle qui fut dans les années 30, avec Edith Stein, à la pointe de la réflexion sur l’identité de la femme, tient des propos qui n’ont pas vieilli d’une once. Elle est l’une des rares écrivains à avoir creusé le mystère de la femme et entrevu la profondeur du lien qui l’unit au symbolisme du voile. Son analyse est d’autant plus pertinente aujourd’hui que notre société occidentale contemporaine est marquée par une désacralisation générale qui atteint la femme dans sa relation au voile et au mystère, que vient interpeller un Islam fortement teinté d’une vision réductrice et matérialiste du voile. Relire Gertrud von Le Fort permettrait aujourd’hui de ne pas rester dans une opposition stérile entre partisans et adversaires du voile, et de retrouver le sens du mystère de la femme.

Un mystère profané

 

Gertrud von Le Fort voit dans le dévoilement de la femme qu’offre la société allemande des années 30, marquée par la fièvre totalitaire du nazisme, la figure de la déchéance du monde moderne : « Le dévoilement de la femme brise toujours son mystère. La femme, qui s’est refusée au don de soi, même sur le plan des sens, mais qui se consacre au plus misérable de tous les cultes, celui de son propre corps, et cela au milieu d’une effroyable détresse de ses contemporains, cette femme atteint un degré de déchéance qui détruit le dernier lien qui peut la rattacher à sa vocation métaphysique. Ici, ce n’est plus le visage enfantin et insignifiant de la vanité féminine qui fait face, mais celui de cette face commune et hallucinante, visage qui représente le contraire de l’image divine, le masque sans visage de la sexualité féminine. Ce masque, ce n’est même pas celui du prolétaire bolchevique défiguré par la haine et la faim : il est la véritable emblème d’un monde moderne sans Dieu ». Cette figure rejoint celle de l’Apocalypse : « Ce n’est pas l’homme qui se révèle être la véritable figure apocalyptique de l’humanité (…) Comme figure reconnaissable humaine de l’Apocalypse, se dresse la femme : seule la femme infidèle à sa vocation peut représenter cette stérilité absolue du monde qui doit le conduire à sa mort et à son effondrement (…) La grande prostituée est la figure apocalyptique de la fin des temps. La prostituée signifie la suppression radicale de la ligne des « Fiat » » [[Ibid., p 19.]], une sorte de contre figure de la Vierge Marie.

Le voile de l’enfantement

 

Car pour Gertrud von Le Fort, la femme est avant tout accueil et don : « Le « Fiat » de la Vierge est révélation de la réalité religieuse originelle mais en même temps, puisqu’il est don de soi, il révèle à la femme sa vraie réalité originelle, il donne ainsi en définitive l’idée universelle de ce que peut être l’intégration du religieux dans l’humanité ». C’est dans l’accueil du don et l’enfantement que la femme se réalise : à la différence de l’homme qui se consume dans une action extérieure, espérant ainsi marquer son temps et laisser un souvenir à la postérité, la femme se réalise en aidant les autres à se réaliser : c’est son travail d’enfantement et c’est pourquoi le Genèse la dénomme « aide ». La femme enfante à leur vocation, son mari, ses enfants, son entourage voire sa patrie, mais toujours de manière indirecte et matricielle, en changeant intérieurement les autres au lieu de changer directement le cours des choses. En cela, le mode de rayonnement de la femme est proprement christique. Le Christ n’a pas voulu changer le monde directement mais Il transforme les cœurs de ceux qui s’ouvrent à Lui, afin qu’ils contribuent, par Lui, avec Lui et en Lui, au salut du monde. A son modeste niveau, la femme fait de même : il lui est plus facile d’obtenir des résultats en changeant le cœurs des hommes plutôt que d’agir à leur place. C’est cela, agir « sous le voile ». La femme n’est pas mise en avant mais c’est justement lorsqu’elle agit « sous le voile », c’est-à-dire intérieurement, que son rayonnement est le plus fort. On sort ainsi totalement d’un affrontement stérile homme / femme qu’ont engendré 50 ans de féminisme. La femme excelle dans l’intériorité, elle est la « sentinelle de l’Invisible » [[Jean-Paul II, homélie à lourdes, 15 août 2004.]], là où l’homme, façonné par Dieu à partir de la glaise, entretient avec le monde extérieur, un lien privilégié. De même, le rapport au temps est différent, au-delà de la linéarité masculine et de la cyclicité féminine : « Si on interroge les lois à l’origine de la vie, on acquiert la conviction à partir de recherches en biologie, que la femme a réellement dans l’histoire, de grands dons, mais qu’elle n’en fait pas étalage elle-même ni ne les exerce directement, mais qu’elle les porte silencieusement (…) L’homme dépense sa force pour son œuvre, la femme ne les engage pas [les talents], elle les transmet. L’homme se disperse et épuise son talent dans son œuvre où il se consume. La femme transmet les talents eux-mêmes, elle les livre à la génération suivante (…) L’homme représente le moment présent, la femme représente la génération à venir, l’homme donne sens à la valeur éternelle de l’instant, la femme au déroulement sans fin des lignées familiales. L’homme est le rocher sur lequel le temps se repose, la femme est le fleuve qui porte plus loin » [[Gertrud von Le For, ibid., p 25.]].

Certaines femmes font irruption au devant de la scène publique mais la fécondité de leur action se fait aussi sous le voile : « Quand la femme est investie d’une mission vraiment exceptionnelle, il importe au plus haut point de préciser que la femme la reçoit seulement en tant qu’épouse, c’est-à-dire qu’elle est sous le voile. Le voile montre justement que la femme est choisie pour une mission importante. Ce qui explique que Sainte Catherine de Sienne n’était pas présente à l’entrée du pape à Rome. Quant à sainte Jeanne d’Arc, son voile, elle l’a reçu dans les flammes du bûcher » [[Ibid., p 16.]]. Ceci se produit en général en dernier recours : « L’expression « la femme entre en scène » veut dire, sur un plan plus élevé, que « la femme est appelée », elle ne l’est que dans des cas exceptionnels et désespérés. La vocation la plus haute d’une femme est toujours d’être appelée en dernier recours. On ne comprend rien à l’étonnante aventure d’une sainte comme Catherine de Sienne ou Jeanne d’Arc, quand on ignore que dans des missions précédentes, elles avaient d’abord échoué » [[Ibid., p 34.]].

L’épouse du Christ

 

C’est encore le voile de l’épouse qui permet de comprendre l’apostrophe de Saint-Paul « Femmes, soyez soumises à vos maris », qui fait bondir les féministes. Encore faut-il restituer la citation dans son ensemble : « Soyez soumis les uns aux autres dans le crainte du Christ. Que les femmes soient soumises à leurs maris, comme au Seigneur; car le mari est le chef de la femme, comme le Christ est le chef de l’Eglise, son corps, dont il est le Sauveur. Or, de même que l’Eglise est soumise au Christ, les femmes doivent être soumises à leurs maris en toutes choses » [[Eph, V, 21-25.]]. Outre qu’il est d’abord fait état d’une soumission réciproque dans le Christ, l’insistance particulière à l’endroit de la femme n’est compréhensible que dans sa vocation spécifique à agir sous le voile afin d’enfanter son mari. C’est afin de préserver son identité qu’elle telle soumission dans l’amour lui est demandée, non pas celle de l’esclave par rapport au maître mais celle de l’épouse par rapport à l’époux. Mais Gertrud von Le Fort va plus loin. Pour elle, la tentation de l’épouse ne consiste pas dans un manque de soumission à l’égard de l’époux mais plutôt dans un surcroît de servitude idolâtrique qui s’opérerait au détriment de la relation à Dieu et se retournerait finalement contre la femme elle-même. L’insoumission de celle-ci envers Dieu au jardin d’Eden la rend en effet esclave de son mari : « ta convoitise te portera vers ton mari et lui dominera sur toi » [[Gn, III, 16.]]. Etre soumise à son mari « comme au Seigneur » permet ainsi à l’épouse de toujours placer Dieu en premier : « L’analogie sublime et presque effrayante que l’Eglise pose à propos du mariage de l’homme et de la femme, en le disant semblable à l’union du Christ avec son Eglise, a un sens profond : convaincre la femme qu’épouse de l’homme, elle doit être aussi épouse du Christ et qu’elle appartient à Dieu. C’est seulement dans cette perspective que le mot célèbre de saint Paul sur la soumission de la femme à son mari prend sa véritable signification (…) Car ce qui menace la femme, ce n’est en aucune façon son seul refus du don de soi, mais son exagération (…) La relation exclusive de la femme à l’homme absorbe alors en même temps ce qui revient à Dieu. Ainsi s’introduit dans la relation de la femme à l’homme, la même désolation et l’absence finale de tout horizon, que nous avons déjà reconnue comme un danger mortel de cette culture orientée vers le monde (…) La femme qu’on prétend « masculinisée », ne représente qu’une variante de la femme, qui a cessé de se consacrer à l’homme selon l’ordre divin » [[Gertrud von Le Fort, ibid., p 55.]], en le considérant pour ce qu’il est, c’est-à-dire une pauvre créature.

Chez Gertrud von Le Fort, le voile est donc synonyme de retrait, d’intériorité et d’enfantement en même temps qu’il permet d’entrevoir le mystère de la femme. On comprend mieux, dès lors, la ténacité de la 3ème République à vouloir arracher les femmes à l’influence de Eglise. En procédant ainsi, c’est la matrice de la société qu’on enlevait au christianisme, c’est la transmission de la vie, l’éducation et la culture qui se sont retrouvées progressivement paganisées. Et c’est aussi la femme qui a été désacralisée car son identité n’est pas intelligible hors d’un contexte chrétien. D’où la tentation moderne du féminisme, qui ne comprenant plus cette vocation unique de « sentinelle de l’Invisible », y a vu le fruit d’une oppression machiste bimillénaire : l’identité de la femme ne pouvait alors plus être pensée que par rapport au référentiel masculin.

D’énormes possibilités sont aujourd’hui ouvertes aux femmes dans la vie professionnelle mais cela n’empêche pas un profond malaise identitaire de la gent féminine. « Or, la femme est comme le pivot du sacré dans l’histoire de l’humanité. C’est par elle en premier que l’humanité s’ouvre à sa dimension transcendante et religieuse. La crise de la religion est liée à celle du mystère de la femme (…) La femme est l’axe vertical mais caché de l’humanité quand elle répond à Dieu. Il faut que le mystère de la femme soit sauvegardé pour que le mystère du salut puisse continuer à opérer en plénitude » [[Père Jean-Michel Garrigues, conférence.]]. Il y a une relation unique entre la femme et Dieu. Eve, la mère des vivants, « a acquis un homme de par Yahvé » [[Gn, IV, 1.]] et c’est en son sein que Dieu créé l’âme humaine de son enfant, là où l’homme ne fait que procréer. Cette relation sponsale de la femme envers Dieu fait de celle-ci un temple vivant de la présence sacrée du Très-Haut. Peut-être faut-il y voir ici l’origine de la grâce féminine, dans sa acception tant naturelle que surnaturelle, qui demeure une source intarissable d’inspiration pour les poètes et d’élévation spirituelle pour le monde.

 

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