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logo (1)2Il existe une sorte de méfiance à l’égard de la société, dont témoigne, notamment, le rejet du mariage. Le mariage et la famille ne sont alors considérés que comme une affaire privée, qui ne regarde ni le maire ni le curé; ce qui, paradoxalement, n’exclut pas une surenchère dans le recours à l’Etat pour un certain nombre de questions. En même temps nous assistons à une individualisation de la vie familiale qui repose sur une fausse notion de la liberté considérée comme la libération de toute contrainte. Qui dit famille dit enracinement, tradition, ce qui pour beaucoup ne signifie pas “écrin” mais “carcan” dont il faut émanciper l’individu.

Il est donc très important de considérer la famille en tant qu’institution. En ce sens, la réflexion sur la famille ne saurait se limiter au seul aspect du développement spirituel, intellectuel, matériel de ses membres, elle ne saurait se limiter au champ de la morale; et c’est la relation famille-société que nous voulons préciser, nous plaçant d’abord dans une optique “politique”, au sens le plus général du terme pour ensuite, in fine, évoquer certaines tâches de la famille “Eglise domestique”.

Ce faisant, nous n’oublions pas tout ce que la famille comporte d’intimité et d’amour, nous n’oublions pas que la logique de la famille est celle du don, plus essentiel que l’échange, nous ne négligeons pas la dimension morale de la vie familiale, mais nous voulons appeler l’attention sur la dimension sociale publique de la famille, ce qui n’occulte pas – redisons-le – que le mariage peut signifier beaucoup plus que ce que la société est en droit d’exiger.

“Principe de la société”[[Pie XII, Allocution aux jeunes époux, 26 juin 1940.]] & source de fécondité
La famille est la matrice de la société en raison même de sa nature profonde. Son unité ne résulte pas d’une simple amitié ni d’un contrat banal. Il y a, par le mariage, l’institution d’un être nouveau. L’amour accomplit ce prodige qui fait que l’on tend à être un sans cesser d’être deux. Le mariage fait de la communauté familiale une unité substantielle. De même, le lien du sang constitue un véritable ciment charnel, socle élémentaire de la vie sociale.

Une foule peut être composée d’individus solitaires, mais une société humaine ne peut pas être un agglomérat de grains de sable indépendants. Marcel De Corte va jusqu’à parler de la société temporelle comme d’une société de sociétés. Seule l’Eglise est une société vraiment “personnaliste”, on y entre par le baptême qui est toujours celui d’une personne, alors que l’on entre dans la société temporelle par la famille.

Certes, des idéologues peuvent envisager une communauté où les individus suffiraient par le recours à la procréation artificielle, l’éducation étant confiée à l’Etat. Mais il s’agit d’un mythe et c’est une politique de mort. Une société qui ne respecte plus la famille comme véritable source de vie, pleinement vécue, où le père n’est plus le père, où la mère n’est plus la mère, peut encore durer un moment, mais elle n’est plus qu’une organisation où l’efficacité tient lieu de fécondité. Ne cherchant que l’efficacité on tue l’amour et, sans l’amour, l’activité humaine devient une activité de robots. Une telle société ne peut que s’éteindre.

Les faits le crient, ne serait-ce qu’en comparant la descendance de ce qu’à tort on appelle les “divers modèles familiaux”. Les conséquences sont multiples. Une atomisation de la société, qui se compose de plus en plus de solitaires, de segments de familles incomplètes ou dissociées, fait disparaître, petit à petit, tout sentiment d’appartenance à une communauté. L’impact de la démographie sur la défense et la sécurité est évident: “Je fais la politique étrangère de notre natalité“, disait Aristide Briand. La dénatalité rend difficilement solubles les problèmes liés à l’immigration. Le vieillissement a des conséquences sociales, politiques, psychologiques qui menacent l’unité même de la nation. Et puis un pays qui vieillit est un pays qui n’a plus de projet, il vit dans l’instant présent, perdant tout appétit de l’avenir.

La famille, âme de la société…
Ferment de son développement, la famille anime au sens propre du terme la société. Elle crée en effet les conditions qui rendent possibles les relations entre les hommes. “Elle constitue le berceau et le moyen le plus efficace pour humaniser et personnaliser la société… Elle possède et irradie encore aujourd’hui des énergies extraordinaires capables d’arracher l’homme à l’anonymat…de le revêtir d’une profonde humanité et de l’introduire activement dans le tissu de la société“[[Jean-Paul II, Familiaris consortio, n°43.]].

Développer les valeurs qui sont au cœur de la vie de famille: respect de l’autre, indulgence pour ses défauts, ses limites, sens du dévouement voire du sacrifice, sens de la communauté, sens de l’autorité et de l’obéissance, sens de la responsabilité, sens du pardon, sens de la fidélité, sens de la gratitude et de la piété, Développer toutes ces valeurs, c’est créer les conditions de la paix intérieure des sociétés. La paix domestique entre ceux qui commandent et ceux qui obéissent tourne à la concorde des citoyens, disait Pie XII, citant saint Augustin[[26 juin 1940.]]. “De la famille naît la paix de la famille humaine“[[Jean-Paul II, message pour la journée de la paix, 1994.]]. “L’autorité, la stabilité et la vie de relations au sein de la famille constituent les fondements de la liberté, de la sécurité, de la fraternité au sein de la société“[[Catéchisme de l’Eglise Catholique, n° 2207.]].

Un facteur de continuité
La notion de continuité recouvre beaucoup d’aspects. Il y a d’abord la durée. On peut noter que le seul commandement du Décalogue qui comporte la promesse explicite d’une récompense est le quatrième: “Honore ton père et ta mère, afin d’avoir une vie longue et d’être heureux sur la terre que le Seigneur ton Dieu te donnera“. Ce commandement est le fondement de l’ordre social.

Mais il y a davantage que la durée. La famille stable est le lieu principal de la transmission de la tradition, des croyances et des mœurs. “La continuité familiale dépasse l’intérêt matériel pur. Elle le pénètre en quelque sorte, elle projette sur la matière une sorte de rayon spirituel et même religieux“, explique Gustave Thibon. L’Etat moderne a tenté de réduire les communautés naturelles; au nom de l’égalitarisme, il refuse de reconnaître la valeur d’une tradition familiale. Mais il ne peut empêcher l’influence plus ou moins occulte exercée par d’autres types de familles aux traditions moins avouables. Jacques Attali évoque ces familles de banquiers “au comportement dynastique… nouvelle élite de l’argent et de la culture , exerçant le pouvoir sur le pouvoir“[[In Sigmund Warburg, un homme d’influence, éd. Fayard, 1992.]].

La famille est un rempart contre l’idéalisme. La société moderne est facilement en proie aux idéologies; au nom du progrès, elle s’attache à faire table rase du passé. Au moment où tout semble se déliter – l’Etat, la religion, l’école – la famille, chevillée à l’héritage, est essentielle pour maintenir la mémoire culturelle, celle de notre civilisation, celle de notre patrie. La famille “facteur de conservation de la société, a en charge le salut de nos nations“, écrit Henri Hude[[In Ethique et politique, Editions Universitaires, 1992.]]. La France, pour demeurer la France, a besoin de ses familles. D’une part, comme nous l’évoquions pour l’immigration, les problèmes essentiels posés à notre société – qu’il s’agisse de délinquance, du désordre moral, aussi bien que des questions liées à l’emploi – exigent la mise en place d’une véritable politique de la famille; d’autre part, si, comme l’exprime Soloviev, “une nation n’est pas ce qu’elle pense d’elle-même mais ce que Dieu pense d’elle dans l’éternité“, les familles sont les premiers agents au service de cette vocation.

Gardienne du sacré…
La famille est gardienne du sacré qu’une société, tentée de mettre toutes ses forces au service de la production et de la distribution de biens économiques, risque d’éliminer. Elle est le lieu naturel où les étapes fondamentales de la vie prennent un sens et peuvent être vécues dans toutes leurs dimensions: la naissance, le mariage, la souffrance, la mort y sont célébrés. “Par le moyen de la famille, la vie de la créature spirituelle se commence, se continue et s’achève au milieu de l’amour… Il y a un prisme sur lequel le faisceau de l’amour intégral vient se décomposer en plusieurs rayons qui sont les différents amours que le cœur peut éprouver séparément; ce prisme est la famille. L’homme aime différemment sa mère, son père, son frère, sa femme, son ami, son semblable… Mais comme de la réunion des différents rayons de la lumière résulte la blancheur qui est la couleur par excellence, de la réunion de ces différents rayons de l’amour résulte la pureté du cœur qui est l’affection par excellence“[[Blanc de Saint Bonnet, cité par Jean Ousset dans L’Amour humain.]].

La famille reçoit la mission de garder, de révéler, et de communiquer l’amour, reflet vivant et participation réelle de l’amour de Dieu pour l’humanité et de l’amour du Christ Seigneur pour l’Eglise son Epouse. Tout devoir particulier de la famille est expression de la réalisation concrète de cette mission fondamentale“[[Familiaris consortio, n°17.]]. Dans un monde où règnent la rivalité et la domination dans l’ordre de l’efficacité, la famille est oasis d’amour.

… Eglise domestique
La famille chrétienne est insérée dans le mystère de l’Eglise au point de participer à sa façon à la mission de salut qui lui est propre… De la sorte, tout en étant fruit et signe de la fécondité de l’Eglise, la famille chrétienne devient symbole, témoignage, participation de la maternité de l’Eglise“[[Idem n°49]]. La famille reçoit de l’Eglise la vie du Christ qu’elle est elle même appelée à transmettre. C’est en accomplissant sa triple fonction sacerdotale, prophétique et royale que la famille vit de la vie du Christ et la transmet.

On ne peut évoquer ici tout le mystère du Christ Roi[[Se reporter notamment à l’encyclique Quas primas de Pie XI (1925).]]. Le Christ est roi des âmes, roi des cœurs dans l’amour, roi des intelligences mais Il est aussi roi dans le domaine temporel. La royauté sociale de Notre Seigneur Jésus Christ renvoie au mystère de l’Incarnation. La mission des laïcs catholiques est ordonnée à la royauté du Christ sur la société et ses institutions. La famille participe à la fonction royale du Christ à travers la gérance des choses temporelles; elle n’a pas le droit de s’isoler de la société.

Si les chrétiens sont des voyageurs dans le monde d’ici bas, la famille, cellule de la société d’en bas, ne peut vivre étrangère au monde. “Le rôle social de la famille ne peut certainement pas se limiter à l’œuvre de la procréation et de l’éducation, même s’il trouve en elles sa forme d’expression première et irremplaçable… Il est appelé à s’exprimer aussi sous forme d’intervention politique. Ce sont les familles qui en premier lieu doivent faire en sorte que les lois et les institutions de l’Etat non seulement s’abstiennent de contrecarrer les droits et les devoirs de la famille, mais encore les soutiennent et les protègent positivement. Il faut à cet égard que les familles aient une conscience toujours plus vive d’être les protagonistes de ce qu’on appelle la politique familiale et qu’elles assument la responsabilité de transformer la société; dans le cas contraire, elles seront les premières victimes des maux qu’elles se seront contentées de constater avec indifférence“[[Familiaris consortio, n°44.]]. Cette responsabilité de la famille chrétienne est soutenue par la grâce du mariage. “Le rôle social et politique fait partie de la mission royale… à laquelle les époux chrétiens participent en vertu du sacrement de mariage en recevant à la fois un commandement auquel ils ne peuvent se soustraire, et une grâce qui les soutient et les entraîne“[[Idem, n°47.]].

Nous avons emprunté à Henri Hude l’expression “famille valeur de conservation“. Le souci de conservation est à l’opposé de l’adage “après moi, le déluge” qui caractérise le très fort courant hédoniste de notre époque, pour lequel toute contrariété est insupportable et toute privation une frustration intolérable.

L’existence, voire la survie d’une société passent au contraire par un certain esprit de sacrifice. “De telles dispositions ont du mal à subsister si elles ne sont pas défendues et exprimées concrètement dans le cadre de vie“[[Henri Hude, opus cité.]]. Et c’est très exactement ce que permet la famille qui ne peut supporter cette ambiance hédoniste. Sobriété, sans excessive austérité, esprit d’épargne et de tempérance, sans mesquinerie, une certaine simplicité de vie ne traduisent pas la recherche d’un idéal ascétique, ni même un souci de pureté morale.

Cela constitue la base d’une sagesse politique en l’absence de laquelle les mœurs politiques se dégradent, la justice ne peut plus agir et les institutions se grippent.

Plus qu’une valeur de conservation, la famille est une irremplaçable “valeur de progrès”, écrit encore Henri Hude. Il n’y a là ni opposition, ni paradoxe, précise-t-il, dés lors que l’on entend par valeur de progrès toute forme de reconnaissance effective et de promotion de la liberté humaine intégrale.

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