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Karl MarxLa vérité n’est pas, elle se fait ! Pour le « nominaliste » qui se défie des capacités de l’intelligence, il n’existe que des situations et donc ni bien, ni ordre, ni Civilisation, ni dogme, ni nature humaine, ni vérité universelle … mais seulement la nécessité…

Dans son livre « Fondements de la Cité » (page 31), Jean Ousset explique comment le « NOMinalisme » est le fondement du libéralisme, du relativisme, du marxisme… et de ce prétendu « sens de l’histoire » qui s’impose à tous ces discours des politiques, prétendus défenseurs de nos libertés, mais qui disent aux électeurs : « On a pas le choix ! …. ».

Tous les acteurs du « mouvement social » travailleront avec intérêt le nouvel ouvrage de formation publié par le Collectif Jean Ousset : La Dictature du Relativisme (200 pages – 12€ et 8,4€ en version numérique).

 Jean Ousset dans Fondement de la Cité – Le NOMINALISME

« On l’a déjà compris. A cette question : quelle valeur accorder au caractère perdurable et universel de nos idées ? le nominalisme répond par un refus de croire à leur réalité, et ne leur accorde qu’une valeur de signe, de NOM (NOMinalisme). Une valeur de convention propice à d’utiles classements.

D’où le caractère pragmatique, utilitaire que prennent dans cette perspective l’intelligence et la raison[1]. Elles y sont considérées comme coupant, tranchant, fragmentant le réel, pour notre plus grande commodité peut-être…; mais sans qu’on reconnaisse aux catégories, découpages qu’elles expriment, la moindre vérité.

Et par là se devine la tendance sensualiste et matérialiste que ne peut pas ne pas comporter le nominalisme. Pour lui le donné sensible est la rigoureuse manifestation du réel et nos sens un moyen de connaissance plus sûr que l’intelligence et la raison, auxquelles on pourra toujours reprocher de fragmenter, figer ce qui est de soi continu et fluant.

Rien d’étonnant à ce qu’intelligence et raison soient dès lors rabaissées et minimisées en pareil système… [2]

Sens et passions, par contre, sentiment, sensibilité, dans la profonde vigueur de leur élan brut, seront préférés à tout ce que l’intelligence et la raison auraient pu susciter, ou tendraient à contrôler et mouvoir.

Conséquences religieuses

Au plan religieux, la foi ne peut plus être cet assentiment donné par l’intelligence, sous les feux de la grâce, à un enseignement (dogmatique et universel) reçu ex auditu, il est logique qu’elle devienne ce « sens religieux aveugle surgissant des profondeurs ténébreuses de la subconscience moralement informée sous la pression du cœur » que l’Eglise a rejeté loin d’elle par la formule du serment anti-moderniste.

Et nominaliste encore l’horreur bien connue des modernistes pour ces formules dogmatiques[3] dont Humani Generis a redit la légitimité.

Normalement le nominalisme repousse toute proposition qui laisserait croire à la possibilité d’une vérité marquée du sceau de l’universel. Il a, comme le libéralisme, horreur des définitions. Il redoute les affirmations nettes qu’il accuse de ne pouvoir exprimer un réel fluctuant par nature.

Il accuse toute assertion un peu rigoureuse et générale d’être « fixiste », « tranchante » et « abrupte ». Il préfère l’indétermination « dynamique » de ce qu’il appelle : « la vie », ou « le sens de l’histoire ».

La vérité pour lui, n’EST pas, « elle se fait », elle s’élabore et évolue sans cesse. On ne la possède jamais, et si on l’atteint ce ne peut être que par intermittence et sous des aspects fugitifs, provisoires. Elle est surtout « une recherche ».

Le singulier fluant étant seul réel, et non l’universel, le général, on comprend que le témoignage, l’expérience, l’enquête soient pour le nominalisme des moyens de formation nettement préférés à l’enseignement doctrinal ou dogmatique.

Toute proposition générale réputée vraie une fois pour toutes ne peut être, à l’en croire, qu’une mutilation, une pétrification d’un réel, d’une vie toujours en mouvement, une « réification » des idées, comme il dit encore, due au pouvoir « fragmenteur » et « immobilisateur » de la prétendue connaissance intellectuelle.

Conséquences morales et politiques

Les notions bien affirmées de bien et de mal l’agacent, et il peste volontiers contre ce qu’il appelle les « morales principielles » trop dogmatiques, trop doctrinales à son gré. On comprend dès lors que ces notions mêmes de bien ou de mal tendent à perdre à ses yeux leurs caractères spécifiques pour se confondre en un brouillard grisâtre enveloppant les consciences… Les morales dites « de situation » – directement réglées par les exigences concrètes de tel milieu de vie et pratiquement décrochées de tout principe – sont beaucoup plus à son goût.

L’idée d’Ordre (avec un grand O) l’inquiète. Il ne veut désigner par ce nom que les ordres divers et particuliers – simples états de fait, ordres établis – entendez les mille et un régimes politiques concrets, combinaisons institutionnelles, ensembles coutumiers, etc. dont regorge la planète.

Refusant de croire à la réalité d’un ordre universel dont pourraient procéder, ou sur lequel pourraient se fonder les divers ordres particuliers, le concept de Civilisation (avec un grand C) l’exaspère. Il ne peut y avoir pour lui que des civilisations, toutes différentes les unes des autres, et nul ne sait mieux que lui mettre en lumière ce par quoi elles se distinguent ou s’opposent.

Il ne croit pas davantage qu’il puisse y avoir une doctrine qui serait LA DOCTRINE. Cette prétention universaliste lui paraît odieuse. A l’en croire il n’y aura jamais et il ne peut y avoir que des doctrines… tout comme il n’y a pas d’HOMME mais des hommes… et surtout pas de Révolution mais des révolutions.

Autrement dit, tout singulier tendant à l’universalité, tout genre, toute espère, tout type, toute loi réputée fondamentale, toute norme ne sont pour le nominalisme que des constructions arbitraires de notre esprit, commodes peut-être, indispensables même si l’on veut à la conduite de notre vie, mais sans rien de réel.

Tout ce qui est mouvement, devenir, action, évolution, mutation, sauts…, le séduit a priori.

Les théories transformistes les plus risquées le comblent d’aise. Il supporte mal qu’on ose mettre en doute que l’homme descende du singe, du coelacanthe ou même du ver marin.

Il ne veut voir autour de lui que l’effective multiplicité changeante des êtres et des choses.

Les tendances du nominalisme en politique

Elles sont faciles à comprendre et d’autant plus intéressantes à noter qu’elles sont très proches de celles que nous étudierons dans cette réponse apparemment contraire au problème des universaux : celle de l’idéalisme.

Pour le nominalisme, il ne saurait être question de fonder l’ordre social et politique sur ce qu’on appelle un ordre naturel des choses, une nature humaine. Autant d’universaux à ses yeux ; concepts gratuits de notre esprit.

Si la notion d’Homme (au sens majuscule et général) est sans fondement réel, la notion « d’Ordre Humain » ne saurait être mieux fondée…

Un texte de Plekhanov[4] peut nous servir ici d’illustration.

Pour faire comprendre le tour d’esprit de la « dialectique » marxiste, ce dernier fait allusion d’abord à ceux qui… « s’en tenant au point de vue abstrait de la nature humaine… jugent les phénomènes sociaux selon la formule… : la propriété privée ou bien correspond, ou bien ne correspond pas à la nature humaine ; la famille monogamique ou bien correspond, ou bien ne correspond pas à cette nature, et ainsi de suite… Considérant « la nature humaine », ces auteurs, note Plekhanov, croient… « que parmi tous les systèmes possibles d’organisation social, il en est un qui correspond plus que tous les autres à cette nature. D’où le désir de trouver ce système le meilleur, c’est-à-dire correspondant à la nature humaine… ». Tout au contraire, observe Plekhanov : « Marx n’invoque pas la nature humaine. Il ne connaît pas d’institutions sociales qui ou bien correspondent, ou bien ne correspondent pas à cette dernière. Déjà dans la « Misère de la philosophie » nous trouvons ce reproche significatif à l’adresse de Proudhon : « M. Proudhon ignore que l’histoire entière n’est pas autre chose qu’une modification constante de la nature humaine ».

Citation caractéristique et qui montre admirablement l’aspect nominaliste du marxisme.

Pas de nature humaine. Le concept qui l’exprime est un de ces « universaux », non réels… Il n’existe pas d’institutions sociales, de doctrines politiques, etc., qui ou bien correspondent, ou bien ne correspondent pas à cette dernière.

Pas d’ordre politique (au sens universel), pas de vérité politique, mais le courant d’une histoire qui n’est pas autre chose qu’une modification constante de la nature humaine[5].

A maintes nuances près, tel est ce que le nominalisme ne peut pas ne pas professer en matière sociale et politique.

Nominalisme, libéralisme, marxisme

Mais, dès lors, s’il n’existe pas une nature humaine, un ordre des choses auxquels pourraient correspondre ou ne pas correspondre l’organisation de nos institutions ; si tout cela n’est qu’une construction, une conception de l’esprit, il va sans dire qu’à ces constructions, à ces conceptions de l’esprit d’autres constructions et conceptions de l’esprit peuvent s’opposer.

Puisque les doctrines politiques (toujours faites d’universaux) sont des constructions gratuites de notre intelligence, rien de plus interchangeable que ces constructions gratuites. Chacun peut à son gré concevoir les choses et proposer son plan de réorganisation de la cité.

Le nominalisme, on le voit, ne fixe et ne peut logiquement fixer aucune barrière, aucune règle à l’ingéniosité, au caprice, sinon à la folie des hommes en mal de conceptions sociales ou politiques[6].

Dans ces conditions on ne peut que s’en remettre à l’avis du plus grand nombre : de « l’opinion ». Là sont, en effet, les moindres risques de discorde et de division, dès qu’il est admis que toutes prétendues vérités politiques sont dépourvues de fondements, ne présentant qu’une simple valeur de mot, de NOM… (nominalisme !)

A moins que ne prévale cette logique plus haute et plus rigoureuse du système, selon laquelle tout devant être sacrifié au seul réel qui est action, changement, évolution (… et révolution permanente) les sociétés ne passent sous la coupe de ces nouveaux maîtres auxquels Lénine a laissé pour consigne :

« Les philosophes n’ont fait jusqu’ici qu’interpréter diversement le monde. Or, il s’agit de le changer… »

 

[1] Cf. Malraux :    « – Qu’entendez-vous par intelligence ? « – En général ? « – Oui. « – La possession des moyens de contraindre les choses et les hommes ». (La Condition humaine, p. 189, édit. Le livre de poche, Gallimard, Paris 1949.)

[2] Comme l’a noté M. Jacques Maritain dans Trois Réformateurs, à propos de Luther, et en le citant à maintes reprises,…

« Ce n’est pas seulement à la philosophie, c’est essentiellement à la raison que le Réformateur déclare la guerre. La raison ne vaut que dans un ordre exclusivement PRAGMATIQUE pour l’USAGE de la vie terrestre. Dieu ne nous l’a donnée que… « pour qu’elle gouverne ici-bas, c’est-à-dire qu’elle a le pouvoir de légiférer et d’ordonner sur tout ce qui regarde cette vie, comme le boire, le manger, les vêtements, de même aussi ce qui concerne la discipline extérieure et une vie honnête. » (Weim., XLV, 621, 5-8 (1538)). Mais dans les choses spirituelles, elle est non seulement… « aveugle et ténèbres » (Weim., XII, 319, 8 ; 320, 12), elle est vraiment… « la p… du diable, elle ne peut que blasphémer et déshonorer tout ce que Dieu a dit ou fait » (Weim., XVIII, 164, 24 – 27 (1524-1525)), elle est le plus féroce ennemi de Dieu » (« Rationem attrocissimum Dei hostem », in Galat. (1531), Weim., XV, P. I, 363, 25).

[3] Cf. Elie Blanc, Dictionnaire de Philosophie : « … un dogme est un point de doctrine fondamental… ». C’est assez dire son caractère général et universel.

Parmi les conséquences de ce nominalisme religieux, S.E. le cardinal Lefebvre, Archevêque de Bourges, relève l’attitude vitaliste :

« Ici ou là, écrit-il dans son Rapport doctrinal, d’avril 1957, on se défie de l’intelligence qu’on accuse de « fabriquer » d’irréelles abstractions. On lui préfère « la vie »…

« Cette prédominance du « VITALISME » sur l’intelligence n’incline pas seulement à minimiser le contenu de la foi, mais en altère souvent la notion même. La foi n’est plus adhésion de l’esprit à la vérité révélée, mais le don de soi au Christ. »

« On aboutit ainsi trop souvent à une sorte de sentimentalisme religieux assez fragile, parce que sans assises fermes et profondes. Le contenu de la foi est amenuisé, parfois dévié… Certains manifestent une sorte de goût morbide de la nouveauté pour elle-même. Il semblerait qu’on n’éprouve pas le besoin d’une preuve lorsqu’il s’agit d’une affirmation qui s’inscrit à l’encontre d’un enseignement traditionnel. »

[4] Les questions fondamentales du marxisme, pp. 106 et 107.

[5] Cf. Karl Marx :

« Le communisme n’est pas pour nous un état qui doive être créé, un idéal à orienter la réalité, nous appelons communisme le mouvement effectif qui supprimera LA CONDITION PRÉSENTE, LES CONDITIONS DE CE MOUVEMENT SONT DONNÉES PAR CETTE SITUATION… »

Et Engels :

« L’humanité ne saurait parvenir à un état parfait. Une société parfaite, un état parfait sont des choses qui ne peuvent exister que dans l’imagination ; au contraire, toutes les conditions historiques qui se sont succédées ne sont que des étapes transitoires dans le DÉVELOPPEMENT SANS FIN DE LA SOCIÉTÉ HUMAINE ALLANT DE L’INFÉRIEUR AU SUPÉRIEUR ». (Ludwig Feuerbach, p. 10. Bureau d’éditions, 1936).

[6] Et c’est par là, nous l’allons voir, que le nominalisme rencontre l’idéalisme. Ce dernier, en effet, parce qu’il considère les idées comme la suprême forme du réel, et l’univers sensible comme une illusion des sens, tendra normalement aux planismes fondés sur le caractère absolu (désincarné) de ses abstractions. Les grands bouleversements universels à partir de principes interstellaires seront fort dans ses goûts et ses manières… Et, bien qu’inspiré apparemment par un tour de pensée contraire au nominalisme, ce dernier accueillera sans trop de mal ces planifications, car il n’y verra que la construction de cette intelligence humaine dont il est le premier à dire qu’elle est essentiellement pragmatique, indispensable pour organiser la vie, sans qu’il soit nécessaire que ces conceptions intellectuelles soient l’expression d’une quelconque vérité.

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