Sélectionner une page

Jean-Ousset-300x248L’Action, p. 125 à 138. Se procurer l’ouvrage.

Troisième Partie : Instruments et méthodes

 

Chapitre I : La doctrine et l’argent

 

Au moment où des français se lèvent pour défendre la dignité de toutes les personnes et de toute la personne, en particulier des plus fragiles, que faire pour une action durable ? 
Ce livre est un maître livre pour bien penser l’action en fonction du but poursuivi.  Tout homme ou femme d’action le lira avec profit pour inspirer son engagement. Jean Ousset est le premier en effet à avoir méthodiquement formaliser une doctrine de l’action culturelle, politique et sociale à la lumière de l’enseignement de l’Eglise pour concrètement répondre au mal par le bien. Action de personne à personne et actions multiformes en réseau, ses intuitions sont mises en œuvre magnifiquement dans l’utilisation d’internet. A l’encontre des pratiques révolutionnaires et de la dialectique partisane, si l’amitié est le but de la politique, Jean Ousset nous montre comment pour agir en responsable, l’amitié en est aussi le chemin.

*

*   *

Bien que différents, ce sont là deux outils universels.

*

*  *

I – La doctrine

Est-il admissible de la présenter comme un outil ?

Pareille affirmation répugne.

Car la médecine, par exemple, est plus que l’outil du médecin. Elle en est l’âme. Elle en est la raison.

Et, de même, la doctrine est beaucoup plus que l’outil de l’homme d’action. Elle doit en être l’âme, la raison.

A condition, toutefois, de ne considérer la doctrine que sous son aspect le plus élevé. Expression même de l’ordre à observer, à défendre, à servir.

Dès que l’on cesse de considérer la doctrine sous cet aspect et qu’on s’attache moins à ce qu’elle est dans son essence qu’à ses formes de diffusion, elle peut être, dans ce sens, considérée comme un outil.

Tout comme la médecine. Si elle ne peut être considérée en elle-même comme l’outil du médecin, les cours, les manuels, les formules diverses qui assurent par le monde une plus complète connaissance de la science et de l’art médicaux, peuvent être, eux, considérés comme des outils du médecin.

C’est sous le même angle et de cette façon que nous osons parler de la doctrine en partie consacrée aux « instruments et aux méthodes ». Non de la doctrine en elle-même, mais du degré actuel de formulation, de développement, de communication possible de la doctrine.

*

*   *

Jamais la doctrine n’a été aussi clairement exposée, aussi facilement connaissable. Depuis Pie XII surtout, dont le travail d’élaboration, d’explication, représente un sommet, point culminant de la pensée politique et sociale de tous les temps.

Doctrine la plus complète, qui éclaire le problème de l’homme individuel et collectif.

Aussi n’est-il pas vrai de dire que le choix est difficile ; qu’en matière de doctrine la surabondance est telle qu’elle favorise l’éparpillement des options. Cette opinion ne résiste pas à l’examen. Certes, au premier coup d’œil, systèmes et formules semblent nombreux. A y regarder de près, on ne tarde pas à constater qu’il s’agit là de recettes partielles, bornées à tel domaine, tel problème, telle question. Rien d’assez large, rien d’assez élevé, rien d’assez complet, pour être présenté comme règle suprême, permanente de l’ordre humain. Ce qu’est en propre la doctrine.

Si bien qu’il n’y a point tant de choix.

Si bien qu’au regard même des non-chrétiens (et du seul point de vue de la raison) la doctrine sociale de l’Eglise se présente comme l’ensemble idéologique le plus vaste, le plus méthodiquement formulé, le plus clair, le plus ferme dans la défense des droits fondamentaux de quelque homme que ce soit ; serait-il d’une religion différente ou d’une pensée opposée.

Car, si les perspectives surnaturelles de la foi prolongent bien au-delà des possibilités de la raison cet édifice doctrinal, il n’en reste pas moins que cet édifice doctrine est seul à imposer aujourd’hui, comme fondement de la société, le respect d’un ordre naturel auquel croyants et incroyants de bonne foi peuvent adhérer sans débat religieux[1].

Est-il possible de concevoir meilleur outil au service de la communauté humaine !

Plus simple à manier que l’idéologie communiste elle-même ! Parce que l’idéologie communiste est essentiellement dialectique, qu’elle se manifeste en multiples contradictions. Contradictions qui, loin d’être comme on le croit, principe d’une action plus facile, plus économique, imposent au Parti Communiste l’entretien d’un appareil gigantesque pour communiquer chaque jour à ses troupes des mots d’ordre appelés à varier sans cesse. D’où mille déviations rendant indispensables d’impitoyables épurations.

Tout au contraire, et quoi qu’en disent les progressistes, un catholique instruit n’a pas besoin d’être quotidiennement tenu au courant de ce que peut penser dans l’heure son « numéro un ». Pour l’essentiel, il le sait dans la mesure où il est catholique.

Ce n’est point à la suite du pape (ou des papes) qu’on risque de se trouver obligé de professer le contraire de ce qu’on affirmait la veille.

D’où l’évidente possibilité d’un dispositif plus souple, plus léger (donc moins onéreux, et pourtant plus UN dans l’espace et le temps) que celui de la Révolution.

S’il est vrai que la société n’a jamais été plus menacée, jamais aussi le remède n’a été aussi clairement proposé. Jamais les lois de la santé, de la sagesse politique et sociale n’ont été présentée sous un aspect aussi complet, aussi simple, aussi pratique.

*

*   *

Opportunité de la doctrine : les « esprits vides »

Doctrine qui devrait être plus facilement écoutée, comprise et appliquée

Songeons aux temps de Pie IX, de Léon XIII, de saint Pie X. Bien qu’aussi vrai, l’enseignement de l’Eglise avait alors moins de chances de succès. Car le monde était hypnotisé par le prestige des idées « modernes » dont la paix d’une fraternité universelle devrait être le terme.

« Citoyens, le XIXe siècle est grand, écrivait Victor Hugo, dans Les Misérables, mais le XXe siècle sera heureux ! Alors rien de semblable à la vieille histoire. On n’aura plus à craindre, comme aujourd’hui, une rivalité de nations à main armée… ; un partage de peuples par congrès… ; un combat de deux religions se rencontrant de front, comme deux boucs de l’ombre sur le pont de l’infini ; on n’aura plus à craindre la famine, l’exploitation, la prostitution par la détresse, la misère par le chômage, et l’échafaud, et le glaive, et les batailles, et tous les brigandages du hasard dans la forêt des événements ; on pourrait presque dire : « Il n’y aura plus d’événements ; on sera heureux ! »

Cruellement désabusée, notre génération n’est-elle pas plus disponible ?

« Beaucoup deviennent communistes, a fort bien dit un écrivain indien, A. Nevett, non en espérant des avantages matériels, puisqu’ils sont déjà pourvus, mais parce qu’un esprit vide fournit au communisme un terrain aussi propice qu’un estomac creux… »

A ne l’envisager que sous cet angle la doctrine catholique n’est-elle point la seule qui apparaisse intacte aujourd’hui ?

D’aucuns font observer sans doute qu’elle n’a subi l’épreuve d’aucune application large et sérieuse en ces derniers temps ; et qu’il est, par conséquent, difficile de se prononcer sur sa valeur.

Est-ce bien exact ?

Certes, la diffusion générale de l’esprit révolutionnaire n’a guère favorisé jusqu’ici les applications de la doctrine sociale des papes. Mais il est deux façons pour un doctrine d’être vérifiée par l’expérience. En creux ou en bosse.

Pour bafouée, vaincue, rejetée que soit une doctrine, sa vérité n’est pas moins évidente quand les malheurs de l’heure correspondent en tous points au mépris dont elle est l’objet.

Après Quanta Cura et le Syllabus (de Pie IX) un Français écrivait.

« Il n’est plus permis d’être intelligent et catholique. Ce pauvre pape a condamné tout ce que pensent les hommes de son temps les plus modérés ».

Mais à cette fatuité l’expérience, elle, s’est chargée de répondre. Leçon formulée par le R. P. Bruckberger :

« Nul mieux qu’un chrétien, écrit-il, n’eut dû être mieux préparé pour affronter (notre) siècle de violence et de mensonge. Les chrétiens étaient avertis, non seulement par leurs Livres Saints, mais plus récemment par un document extraordinaire, qui passe pour rétrograde et réactionnaire, mais dans lequel je vois… une charte de la liberté humaine au XXe siècle, à condition bien entendu qu’il ait été lu et compris à temps, et surtout obéi par les chrétiens. C’est le Syllabus qui a maintenant exactement cent ans : ce qu’on a cru rétrograde n’était que prophétique. On sait que le Syllabus est un catalogue de propositions jugées dangereuses pour la foi des fidèles et pour la survie de la société humaine, et à ce titre hautement condamnées comme fausses et pernicieuses. En voici certaines dont je demande au lecteur de méditer les implications historiques :

  • « L’Etat étant la source et l’origine de tous les droits est titulaire d’un droit qui ne souffre aucune limite » (proposition 39, condamnée).
  • « Une injustice couronnée de succès ne porte aucun tort à la sainteté du droit » (proposition 61, condamnée).
  • « Il ne faut pas réprouver, mais il faut encore croire permises et dignes des plus hautes louanges la violation du plus saint des serments ou n’importe quelles actions criminelles et injurieuses, pourvu qu’elles soient commises pour l’amour de la patrie » (proposition 64, condamnée).

« Si le Syllabus avait été compris et obéi pleinement par les chrétiens européens, l’Europe se fut sans doute épargné Hitler et les fascismes, la Russie se fut épargné Lénine et Staline, la France se fut épargné quelques expériences politiques plus médiocres mais non moins malhonnêtes. Je ne vois absolument pas en quoi la liberté de l’homme s’en trouverait plus mal. Mais cette génération de chrétiens en Europe est une collection de ballotins, qui se sont laissés charger sur n’importe quel bateau pour n’importe quelle destination… Et au lieu d’avoir honte d’eux-mêmes, ils poussent la niaiserie jusqu’à avoir honte du Syllabus ».

S’il est possible d’écrire ce qu’on vient de lire sur le Syllabus, document présenté comme le plus odieux, quelles louanges pourraient être formulées à l’adresse d’un si grand nombre de textes pontificaux qui ne font, eux, aucune difficulté

Et qui constituent l’outil le plus universel qui puisse être offert à une action civique.

*

*   *

II – L’argent

Bien que différent à l’extrême de l’arme doctrinale, l’argent, comme la doctrine, surpasse la plupart des autres moyens par l’ampleur de ses possibilités. Rien ne se fait, rien ne peut se faire sans qu’il faille de l’argent.

Il permet non seulement de procurer l’outil indispensable à l’ouvrier, mais d’entretenir l’ouvrier lui-même.

Il peut, certes, servir au meilleur et au pire. A l’avancement du règne de Dieu comme au progrès de la Subversion. Etre le prix du pain de l’apôtre comme l’apport des banquiers juifs à la fondation de l’Humanité.

Car si la caisse des « damnés de la terre » contient les millions que le « Parti » sait dispenser pour ses campagnes, la pauvreté est notre lot. Vérité dont un sens élémentaire de l’action exige de tenir compte. Il serait aussi vain de le nier que désastreux de s’entêter à vivre au-dessus de ses moyens.

Les œuvres aimées de Dieu sont pauvres car Sa puissance éclate mieux quand elle triomphe malgré l’indigence des moyens matériels.

C’est là une façon divine d’éprouver ceux qui prétendent s’engager au service du Christ-Roi.

L’argent trop facile amollit, pousse au relâchement, par l’impression de puissance ou de sécurité qu’il entretient.

Une certaine pauvreté n’est donc pas forcément obstacle pour l’action. Elle tient en éveil, rend ingénieux, trempe les âmes, durcit les énergies.

Reste qu’ « il faut ce qu’il faut », et que les militants d’une cause pauvre n’ont pas moins le devoir d’étudier ce qui est susceptible de procurer les moyens indispensables.

Sans cesser d’être surnaturellement abandonné à la Volonté Divine, il est non seulement permis mais prudentiellement obligatoire de faire preuve en cet endroit d’un réalisme sans illusion.

Il est inadmissible qu’un si grand nombre de chrétiens, attachés pourtant à la doctrine sociale de l’Eglise, trouve normal que le combat qu’elle implique continue à se livrer avec des moyens grossièrement insuffisants. Cela prouve que l’attachement de ces gens pour la vérité est platonique, nullement vivant, sans résolution pratique. Individus qui souhaitent de tout cœur le triomphe de la « bonne doctrine »… à condition que les exigences de ce triomphe soient assumées par d’autres.

Et l’on voudrait que Dieu accorde la victoire à une cause dont les prétendus fidèles ne font qu’applaudir aux efforts d’une poignée de lutteurs qui restent seuls à supporter les peines et les sacrifices du combat !

*

*   *

Sans parler de la puissance des moyens de la Révolution, explicitement désignée comme telle et à ne s’en tenir qu’aux progrès dans l’Eglise de ce que Pie XI a depuis longtemps condamné (dans Ubi Arcano Dei) sous le nom de « modernisme juridique et social »… il saute aux yeux qu’il y a là une troupe qui a su faire preuve de synchronisation parfaite dans l’emploi des moyens d’action.

Maisons d’édition, centrales de presse, le nombre des permanents qui gagnent confortablement leur vie en convoyant le « progressisme » est bien supérieur à ce que pourraient souhaiter nos plus folles espérances. Tel mouvement de jeunes ne compte-t-il pas plus de cent permanents, pour un résultat fort équivoque. Est-il donc sage, est-il réaliste de trouver normal l’emploi de plus de cent permanents pour une fin douteuse et de crier à la « folie des grandeurs » quand, pour le plus élémentaire des combats anti-subversifs, on sollicite l’argent indispensable à l’entretien de quelque dix ou quinze équipiers à temps plein ?

La disproportion serait-elle insuffisante aux yeux de nos puristes ?

Qu’ils se tranquillisent.

Cette disproportion est plus grande encore que ce que nous venons d’en dire. Car non seulement les permanents confortablement payés surabondent au service du « modernisme juridique et social », mais ces « déjà riches » jouissent d’un surcroît que des centaines de millions (légers) ne suffiraient pas à obtenir. A leur profit, en effet, une foule de clercs, religieux, religieuses s’évertuent, qui par la parole ou l’écrit, les tâches de secrétariat, maints travaux ou études préparatoires, locaux mis à la disposition, etc… apportent au combat de ces trusts la surabondance quasi gratuite d’avantages matériels incalculables.

Et il ne s’agit là que du « progressisme ».

Si l’on admet que les forces proprement révolutionnaires, maçonniques ou marxistes, s’ajoutent à ce que nous venons d’évoquer, on aura une idée de la disproportion terrifiante, mais surnaturellement admirable, des forces matérielles en présence.

*

*   *

Est-il vain de compter sur l’aide des clercs bénévoles ?

Non seulement nous sommes pauvres, mais c’est un fait, un fait inexplicable et probablement scandaleux, que nous ne pouvons, que nous ne devons compter sur aucun appui auxiliaire quasi gratuit, comparable à celui de ces clercs, religieux ou religieuses désignés plus haut.

A de très rares exceptions près, il faut poser en fait que si le combat pour un ordre social chrétien jouit des encouragements d’un assez grand nombre de clercs, religieux ou religieuses, ces encouragements ne prennent jamais une forme pratique.

Dieu nous garde d’ironiser et, à plus forte raison, de mépriser la surnaturelle valeur des prières que, nous n’en doutons pas, ces clercs, religieux, religieuses font monter pour nous vers le Seigneur. Un sens réaliste de l’action n’en exige pas moins d’avertir qu’il serait imprudent d’attendre autre chose de ces amis.

Ce qui, sans pousser à la révolte, laisse au fond de l’âme une insatisfaction.

Car l’on comprendrait que des clercs, religieux, religieuses repoussent, comme contraire à leur vocation, une invitation à participer directement aux combats de la Cité. On comprend qu’ils n’aient pas à suivre l’exemple d’un trop grand nombre de leurs confrères « progressistes » ou progressisants. Mais entre cet engagement de première ligne et tels travaux auxiliaires, tels soutiens pratiques aussi conformes au devoir sacerdotal qu’indispensables au combat social chrétien, le champ est immense où mille besognes, milles services pourraient être assumés par des clercs, religieux ou religieuses. Besognes, services, qui libèreraient d’autant l’esprit et la bourse des laïcs en lutte contre la Subversion.

On comprend, dès lors, notre refus d’enthousiasme quand on vint proposer à notre admiration l’étude d’un religieux… (pourtant favorable à notre combat !) mais étude sur « la notion de chaleur en saint Thomas d’Aquin » !

Ce qui n’est rien si on compare le trait à cette démarche d’un religieux venant demander à un groupe de laïcs (écrasés déjà par les exigences de leur apostolat civique), de rédiger des fiches catéchistiques simples, orthodoxes et percutantes ! Comme si ce travail ne relevait pas davantage de la compétence autant que de la mission d’un clerc !

Telle est une des plaies de notre action.

Non seulement nous sommes pauvres mais il est vain de compter sur ce « bénévolat » de qualité, puissant, régulier qui pourrait être offert par des religieux ou des clercs amis.

Nous ne pouvons avoir recours qu’à des bénévoles laïcs surchargés déjà de soucis professionnels ou familiaux. D’où une insuffisance, une irrégularité de rendement, un caractère d’amateurisme lamentables. Indemnités symboliques, salaires dérisoires, articles non payés, tel est le lot des apôtres laïcs de la royauté sociale du Christ.

Pendant que les troupes régulières de la Révolution, et ses « cinquièmes colonnes » travaillent à plein, bénéficiant de toutes les ressources professionnelles et techniques, nous nous débattons dans les difficultés matérielles.

Raison de plus pour penser le problème argent avec la plus grande rigueur.

Puisqu’on ne peut s’en passer, nécessité de s’appliquer à trouver ce qu’il faut, honnêtement, pour mieux agir. Nécessité de penser à son meilleur emploi, sans gaspillage, cherchant à faire rendre cent pour un le peu qu’on arrive à se procurer.

*

*   *

Emploi maximum des ressources dans un combat « non rentable »

Nécessité de régler le dispositif en fonction de l’argent qu’il est sage d’espérer trouver.

L’œuvre la mieux pensée, l’appareil le plus ingénieux sont vains si leur fonctionnement exige des sommes qu’on est pratiquement sûr de ne jamais voir.

A ce titre donc, pas de sens de l’action politique et sociale sans un sens suffisant des possibilités financières des formules envisagées.

Ce qui varie de l’une à l’autre. Chacune ayant son régime, sa psychologie financière propre.

  • Il en est qui exigent un gros budget. Mais, étant plus rentables que d’autres, elles sont au bout du compte moins lourdes à soutenir que celles qui, consommant moins peut-être, ne rapportent rien ou « bouillonnent » énormément.
  • D’autres formules, bien que très onéreuses, sont néanmoins d’une conduite financière facile, pour cette raison qu’une foule de gens est habituée à aider ce genre d’action. Une sorte de « consensus » joue en leur faveur. Et qui niera la force de la routine en ce genre d’affaire ?
  • Il est, enfin, des œuvres condamnées, au moins pour un temps, à la pauvreté parce qu’elles ne ressemblent à aucune autre et proposent des méthodes de travail dont le plus grand nombre n’a jamais entendu parler. De dures heures sont réservées à ces dernières. La prudence impose à leurs dirigeants de calculer au mieux leur régime de frais. Il est sage, dans ce cas, de prévoir des organes auxiliaires de financement. Tel mouvement se greffera sur une affaire commerciale. Tel autre organisera un service de quêteurs, un service de « contribution civique », etc.

A trop attendre des générosités salvatrices on risque de cruelles désillusions. Dans l’état d’esprit de ceux qu’il faut appeler « riches », peu d’espoirs sont permis. Sans songer à cette catégorie scandaleuse dont les vanités alimentent la chronique, il faut compter, ou plus exactement ne pas compter sur le snobisme, la routine intellectuelle qui « conditionnent » la plus grande partie de la « société » : slogans faisant figure de principes, caractère superficiel imposé par le « bon ton » ; style de vie tout extérieur ; insouciance entretenue par la fortune ; voire prurit démagogique qui pousse tant de princes, aristocrates et « bourgeois » à faire étalage d’opinions « avancées ».

Tout un climat est à changer, une éducation à refaire. Du caractère autant que de l’esprit !

Contre toute sagesse, l’action la plus salvatrice au temporel a cessé d’apparaître aux yeux de ceux-là mêmes qui la regardent avec faveur, comme un « service public ». Et c’est avec une inconscience scandaleuse qu’ils l’assimilent à l’activité d’une quelconque profession.

Que serait devenu le « poilu » de Verdun s’il avait dû, non seulement combattre, mais couvrir les frais de son combat ?

Ce qui ne signifie pas que la notion d’économie ait à être écartée de la conduite d’une guerre. Ce qui signifie qu’une armée doit d’abord, doit surtout être ordonnée au salut de la nation, procurant ainsi à cette dernière un profit supérieur à l’équilibre d’un budget, à la recherche d’une rentabilité.

Ou le combat pour un ordre social conforme à la volonté naturelle et surnaturelle du Créateur est un « service public », ou il n’est qu’un effort vain et indiscret.

Voilà ce qu’il faut que les meilleurs comprennent sous peine de ne rien comprendre.

Or, si un service public a le devoir de veiller à l’économie de ses moyens, il est aberrant de l’assimiler à une profession commerciale dont on sait que, par un principe de rentabilité fondamentale, elle est d’autant plus assurée de ses moyens que son travail se développe et que ses affaires augmentent. Rien de tel pour un « service public ».

Ce n’est pas au moment où le soldat est en train de se battre que le budget de la guerre est plus facile à équilibrer. Au contraire.

*

*   *

Quelques principes de financement

Dans une société révolutionnaire, estimait déjà le Père de Clorivière, le jeu des intérêts matériels et le circuit de l’argent sont réglés par les lois et l’esprit de la Révolution. Il est donc impossible, à quiconque prétend lutter contre cet esprit, d’espérer jouir de l’appui de cette société,  comme telle et dans son ensemble. En conséquence, ceux qui voudront entreprendre une lutte efficace contre la Révolution devront accepter les principes suivants :

  1. Les problèmes d’argent risquent d’être leur « tendon d’Achille », nécessité d’une totale indépendance à l’égard des institutions liées, de près ou de loin, aux mécanismes ou à l’esprit révolutionnaire.
  2. Tendre au maximum à ce que les « milieux payants » s’identifient avec les « milieux combattants ». Ne serait-ce que pour éviter la mise en dialectique de ceux qui financent et de ceux qui dépensent.
  3. Les participants au financement doivent être aussi nombreux et aussi constants que possible. C’est la meilleure façon de ne pas dépendre de quelques générosités isolées et éphémères et de rester invulnérable aux vicissitudes économiques ou politiques extérieures.
  4. L’argent devra souvent être prélevé non seulement sur le superflu, mais sur le nécessaire.

En Algérie, au Vietnam, la Révolution, elle-même, n’a pas craint de pressurer les plus humbles pour avoir l’argent nécessaire à son combat. Sans préconiser de tels moyens, n’est-il pas surprenant que cette idée de service public – et donc de contribution – soit plus facilement admise du côté de la Subversion que du côté de ceux qui se prétendent partisans de l’ordre ?

Soyons pourtant sans illusions. Notre cause est condamnée à manquer du nécessaire pendant longtemps. D’où la nécessité de n’utiliser que les meilleures formules, les mieux étudiées, les plus éprouvées bien réglées et sagement conduites.

Nous sommes trop pauvres pour accepter les appareils qui rendent peu et consomment beaucoup.

Nous devons préférer, autant qu’il est possible, l’excellence de formules intensives, à rendement humain très élevé pour les moindres frais d’argent et de personnel.

Sont à redouter, surtout, ces formes d’action qui, dès le départ, imposent un lourd dispositif, maints permanents et un profond dérangement de vie chez ceux qui s’y donnent.

Excellence, au contraire, prudence et donc obligation de préférer les formules qui permettent à chacun d’agir en restant à sa place, fidèle à ses devoirs d’état, sans perturbations psychologiques ou sociales, sans activités onéreuses ou épuisantes, sans troubles graves apportés à la vie familiale ou professionnelle. Enfin : sans budget excessif[2].

Ce qui est une raison nouvelle d’écarter la formule de ces vastes mouvements aux prétentions universelles, centralisateurs, planifiants, totalitaires. Leviathans balourds et voraces.

*

*   *

 


[1] Et non seulement cette référence de l’incroyant à la doctrine sociale catholique n’a rien d’incohérent, d’illogique, mais c’est un fait qu’elle est de plus en plus fréquente. C’est un des bonheurs du pontificat de Jean XXIII d’avoir montré à quel point des non-chrétiens pouvaient s’enthousiasmer pour la sagesse sociale, civique, politique d’une doctrine dont ils refusent, par ailleurs, les suprêmes et surnaturelles conclusions. Le succès mondial et, on l’a noté, interconfessionnel, de Pacem in Terris est encore présent à toutes les mémoires. Or, qu’est Pacem in terris ? Le résumé le plus extraordinaire (et le plus scrupuleusement référencé) de la doctrine sociale de l’Eglise de Léon XIII à Pie XII.

[2] Sans nier l’intérêt de certaines formules, le fait est qu’elles coûtent plus cher ; trop cher même pour nos moyens. Dès lors, bien que plus médiocres apparemment, d’autres formules peuvent être en réalité plus efficaces parce que mieux adaptées à la faiblesse de nos ressources. Ce qui ne veut pas dire que nous récusons l’emploi des formules qui vont suivre. (Qui oserait nier l’intérêt d’un journal ?) Ce qui veut dire qu’on doit bien réfléchir avant de recourir à ces moyens. Tout échec, tout mauvais rendement, toute légèreté étant inadmissibles et particulièrement désastreux en pareil cas.

Quelques exemples :

a)    Presse : coût du lancement (avorté) d’un quotidien, il y a 10 ans : 800 millions d’anciens francs. Coût annuel d’une hebdomadaire tirant à 40.000 exemplaire : 100 millions d’anciens francs environ.

b)   Œuvres dites « de masse » : la C.F.T.C. avant la rupture annonçait 400.000 adhérents ; ce qui correspond à un budget annuel de près d’un milliard, sans compter les subventions.

c)    Mouvements de jeunes : leurs budgets atteignent des sommes considérables dès lors que ces mouvements tendent vers une formule « structurée » et qu’ils cessent d’être fonds sur le volontariat. Cas du scoutisme : 115 permanents, secrétaires et employés, budget estimé à 1 milliard d’anciens francs.

d)   L’action par le film : « L’évangile selon saint Matthieu » du marxiste Pasolini aurait coûté 1 milliard et demi.

e)    Le réarmement moral : au témoignage de Mgr Suenens, le R.AM. disposait en 1953, à travers le monde, de 1.500 permanents. On comprend que les mouvements idéologiques efficaces (le Parti Communiste en offre une particulière illustration) se soient toujours appuyés essentiellement sur des réseaux humains d’action idéologique… Ce mode d’action est en effet léger, souple et peu onéreux comparé aux formules précédentes.

f)    Comparons maintenant ces chiffres et ces influences à une action comme celle de la « Cité Catholique ». La « Cité Catholique » en 1958, tandis qu’elle passait pour l’élément le plus actif et le mieux organisé des « mouvements contre-révolutionnaires » (Rapport d’une des principales Administrations Gouvernementales) consommait un budget total de 16 millions d’anciens francs tout compris (impression du bulletin mensuel, édition de manuels, salaires des permanents, frais du bureau, missions, déplacements en France et à l’étranger, etc.)

 

 

 

 

Share This