Sélectionner une page

Voir “La déploration du Christ par la Vierge et saint Jean” de Rubens

 

De l’Italie qui descendrait l’Escaut

Pierre-Paul Rubens est le trait d’union entre la peinture du Nord de l’Europe et celle de l’Italie. Pour reprendre à Jacques Brel les mots de l’une de ses plus belles chansons, Rubens «c’est de l’Italie qui descendrait l’Escaut» [[Jacques Brel, Le plat pays.]]. De ses nombreuses années passées à Rome, il a ramené dans les basses terres de sa Hollande du début du XVIIè siècle l’art du mouvement et celui des gros plans qui engendrent la vie et permettent au spectateur d’être le complice, pour ne pas dire l’intime du sujet traité.

La composition en gros plan convient parfaitement au sujet de cette oeuvre [[Cette Pieta a été réalisée en 1613, après l’immense succès remporté par la Descente de Croix qu’il avait réalisée l’année précédente pour la cathédrale d’Anvers. Elle mesure 1 mètre sur 1,15 mètre et se trouve actuellement au Kunsthistorisches Museum de Vienne.]]. Le décor ici n’existe pas. Le cadavre du Christ, derrière lequel se glissent la Vierge et Jean, occupe tout l’espace, selon une composition diagonale que le peintre privilégiera dans toute son oeuvre. Ce que Rubens propose ainsi à notre méditation et à notre contemplation douloureuse est trop important pour souffrir la moindre distraction d’une composition de lieu et de temps.

Le thème du reste est hors du temps, comme arraché à lui pour évoquer non seulement ce qui s’est produit de plus important dans l’histoire des hommes mais aussi dans la vie de chacun d’entre nous ; l’instant déjà baigné d’éternité où Dieu mort s’abandonne à la tendresse de ceux pour le rachat desquels Il s’est livré. Sa Mère, ses disciples… nous.

Le corps supplicié de Jésus semble glisser dans le linceul blanc aux reflets satinés et échapper aux gestes d’amour de la Vierge et de Jean, le disciple qu’Il aimait. Le cadavre occupe pratiquement la moitié de la surface de la toile et se présente à nous avec tout le réalisme cruel de la mort : les muscles sont relâchés et la lividité commence à apparaître aux extrémités des membres, notamment de ce bras gauche qui bleuit et pèse de tout son poids de chair dans la main de la Vierge qui le tient au premier plan à droite. Le sang coagule sur les plaies du côté et des clous dans les mains.

Le visage du Christ est meurtri, notamment son oeil gauche tuméfié dont la paupière tombe pudiquement sur un reste de regard vide, tandis que la mâchoire inférieure s’affaisse, entr’ouvrant légèrement une bouche sans voix. La chevelure rousse et collée de sueur de ce fils de David s’éparpille sur son épaule gauche désarticulée. Aucun lyrisme ne vient tempérer la cruauté du spectacle.

A la droite du tableau, à moitié cachée par le corps exsangue de son Fils dont elle soutient l’épaule gauche, Marie apparaît aussi pétrifiée que Lui, comme si le sang avait aussi cessé de circuler dans ses veines, alors que le visage et la main de Jean, à gauche, sont roses et tout irrigués de vie. Ce visage de la Vierge, de profil, au regard fixe, perdu, et dans l’ombre, en dit long sur sa souffrance de mère, de femme pieuse, de créature impuissante à épargner à son Fils l’horreur de la mort ignominieuse sur la Croix et le froid du sépulcre. De sa main droite, elle ôte délicatement une épine du front ensanglanté du Christ. Marie est bien ici, sous le pinceau bouleversé de Rubens, une femme parmi les femmes. Sa tendresse éperdue n’a pu lui suggérer que ce geste simple, dérisoire et fou d’un amour qui ne sait plus comment s’exprimer. Le peintre nous entraîne par là à toute une méditation sur la fatuité des entreprises humaines lorsque Dieu n’est plus là pour les féconder. Et cette méditation n’est suscitée que par la simplicité d’un geste élémentaire dans lequel nous nous reconnaissons tous au jour de la mort d’un être cher. Grandeur et dérision de la condition humaine.

Tout aussi dérisoire est l’attitude de Jean qui n’ose même pas regarder le visage de son Dieu. Il se contente, à la gauche du tableau, de soutenir de sa main la main du Christ qui s’abandonne. A côté du cadavre supplicié, sa jeunesse éclate de vie et de contrition. Son visage légèrement penché laisse voir sous ses paupières baissées un regard éperdu à la fois de chagrin et de repentance. Il est, à la droite de Jésus, le représentant de cette humanité pour laquelle Il s’est sacrifié. Tout ce drame, toute cette souffrance, toute cette humiliation de Dieu, c’est de notre faute d’hommes et les traits de Jean semblent se pétrifier de douleur devant cette évidence. D’où cette posture effondrée, misérable, honteuse que lui confère Rubens et dans laquelle nous nous retrouvons tous.

 

Le poids de l’absence de Dieu

Humanité coupable, unique responsable de la souffrance divine, mais humanité néanmoins présente, en la personne du disciple bien aimé et de la Vierge, aux côtés du Dieu mort, et qui, au moment où tout semble terminé, où l’avenir apparaît à ce point compromis que toute action est inutile, est néanmoins capable d’offrir la vanité de ses gestes d’amour et de repentir. Dieu mort est entouré ici de la contrition et de l’amour des hommes, dans l’attente d’une résurrection, et donc d’un rédemption, dont ils ont l’espoir, le pressentiment peut-être, mais pas la certitude.

«Si le Christ n’est pas ressuscité, vaine est notre foi», dira saint Paul. Ces minutes, ces heures, ces deux journées de la mort de Dieu, de la solitude absolue de l’humanité, pèsent sur cette toile du poids qu’elles ont dû peser dans le coeur et l’âme de ceux qui les ont réellement vécues, du poids de l’absence de Dieu, de l’absurdité de notre condition humaine sans Lui, de la peur et du désarroi des hommes qui ignorent encore en ces instants qu’à l’horreur de la Croix succède le matin de Pâques.

 

Extrait de Permanences 437

 

Share This