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“Conformément à ses principes”, serions-nous tenté de préciser en ce qui concerne la démocratie française, et tous les autres régimes fondés sur les mêmes conceptions philosophiques. En effet, les démocraties modernes sont souvent bien autre chose que de simples systèmes de gouvernement, acceptant la soumission à des lois supérieures. Jean-Paul Il rappelle à ce sujet la position traditionnelle de l’Eglise : “En réalité, la démocratie ne peut être élevée au rang d’un mythe, au point de devenir un substitut de la moralité ou d’être la panacée de l’immoralité. Fondamentalement, elle est un “système” et comme tel, un instrument et non pas une fin” [[“Evangelium vitae”, p. 123.]].

La réalité politique que nous connaissons est malheureusement tout autre. Nos régimes ont très précisément pour but d’imposer au monde entier une idéologie négatrice de la loi de Dieu. Il y a un lien idéologique entre ce que le Saint Père appelle “la culture de mort”, et la démocratie moderne, qui défend l’universalité du relativisme éthique. Pour en comprendre les fondements, et en cerner les applications présentes et futures, il est nécessaire de retourner à la source, c’est-à-dire à la philosophie des Lumières. Les conceptions des philosophes du XVIIIème siècle, sur l’homme et la société, ont formé l’esprit des révolutionnaires, qui n’ont fait qu’appliquer les idées des Lumières. Avec des méthodes différentes, mais peut-être plus efficaces, la démocratie moderne applique les mêmes principes totalitaires.

La philosophie des Lumières nie la dignité de l’homme

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Contrairement à ce qui est enseigné dans nos écoles, les philosophes des Lumières ne croient pas en l’existence d’une nature humaine. Cette vérité, qu’il faudrait crier sur les toits, est magistralement développée par Xavier Martin, dans son dernier ouvrage, intitulé “Nature Humaine et Révolution française” [[Edition DMM, en vente au CLC.]]. Dénué de tout caractère spirituel, l’homme n’est que pure matière, totalement déterminé par les corps extérieurs. Ainsi, selon le baron d’Holbach, l’homme “est dans chaque instant de sa vie un instrument passif entre les mains de la nécessité” [[Cité par Xavier Martin, p. 16.]]. Pour l’ensemble des philosophes, l’homme n’est qu’une “machine”, une “horloge”, un “clavecin sensible et animé” [[Diderot, cité p. 17.]], subissant les mouvements imposés de l’extérieur.

L’homme étant déterminé, il s’ensuit que le libre arbitre n’existe pas. Ainsi, dit Spinoza, les hommes “se trompent en ce qu’ils pensent être libres; et cette opinion consiste uniquement pour eux à être conscients de leurs actions, et ignorants des causes par lesquelles il sont déterminés” [[Cité par Xavier Martin, p. 18.]]. “La liberté, telle que plusieurs scolastiques l’entendent, écrit Voltaire, est en effet une chimère absolue” [[Correspondance, cité par Xavier Martin, p. 30.]].

Les rares êtres éclairés, c’est-à-dire les philosophes, se voient chargés d’établir les meilleurs règles sociales et politiques pour l’ensemble du genre humain, qui lui, doit rester dans l’ignorance. “Le vulgaire ne mérite pas qu’on songe à s’éclairer” écrit Voltaire [[Correspondance, tome 3, p. 71 0, cité par Xavier Martin, p.21.]]. “La vérité, dit-il encore, n’est pas faite pour tout le monde. Le gros du genre humain en est indigne” [[Correspondance, tome 7, p. 877, cité par Xavier Martin, p. 21.]] –

La diversité des individus que les philosophes et les naturalismes observent les conduit à douter de l’unité du genre humain. “Il n’est permis qu’à un aveugle de douter que les blancs, les nègres, les albinos, les Hottentots, les Lapons, les Chinois, les Américains ne soient des races entièrement différentes”, écrit Voltaire [[“Essai sur les moeurs”, éd. 1878, p. 5. Cité par Jean de la Viguerie dans un article intitulé : “Les lumières et les peuples”. Conclusion d’un séminaire. Revue historique, juillet-septembre 1993, tome CCXC/1, année 1994.]].

L’idée que tous les hommes puissent descendre d’Adam et Eve est bien sûr rejetée par ces philosophes. “Comment se peut-il, écrit Voltaire, qu’Adam qui était roux et qui avait des cheveux, soit le père des nègres qui sont noirs comme de l’encre et qui ont de la laine noire sur la tête” [[Dictionnaire philosophique, article “Adam”. Cité par Jean de Viguerie, op. cit.]] ? Voltaire est d’ailleurs très sévère pour les nègres : “leurs yeux ronds, leur nez épaté, leurs oreilles différemment figurées, la laine de leur tête, la mesure même de leur intelligence mettent entre eux et les autres espèces d’hommes des différences prodigieuses” [[Essai sur les moeurs, ed. 1878, p. 6, Cité par Jean de Viguerie op. cit.]].

Les juifs ne sont pas mieux lotis : “Vous ne trouverez en eux qu’un peuple ignorant et barbare, qui joint depuis longtemps la plus sordide avarice à la plus détestable superstition et à la plus invincible haine pour les peuples qui les tolèrent et qui les enrichissent” [[Dictionnaire philosophique, article “juifs”. Cité par Jean de Viguerie.]]. L’abbé Grégoire, illustre révolutionnaire, dresse lui aussi un portrait peu flatteur du peuple juif : “La plupart des physionomies juives sont rarement ornées des coloris de la santé et des traits de la beauté (..). Ils ont le visage blafard, le nez crochu, les yeux enfoncés, le menton proéminent… lls sont cacochymes et très sujets aux maladies, et exhalent constamment une mauvaise odeur” [[Ces extraits sont tirés de l’“Essai sur la régénération physique, morale et politique des juifs” (tout un programme !). Cité par Jean de Viguerie.]].

Buffon, célèbre naturaliste français, présente quant à lui un tableau de l’ensemble des peuples du monde. Certains n’ont rien à envier aux nègres ou aux juifs de Voltaire, comme les Lapons, et surtout les paysans français du “plat pays”, qui sont “grossiers, pesants, mal faits, stupides, et leurs épouses, presque toutes laides” [[Cité par Jean de Viguerie, op. cit.]]. Voltaire partage avec Buffon la même aversion pour les paysans français qui sont “des rustres vivant dans des cabanes avec leurs femelles et quelques animaux… partant un jargon qu’on n’entend pas dans les villes; ayant peu d’idées et par conséquent peu d’expressions …; se rassemblant certains jours dans une espèce de grange pour célébrer des cérémonies où ils ne comprennent rien… Il faut convenir surtout que les peuples du Canada et les Cafres qu’il nous a plu d’appeler sauvages, sont infiniment supérieurs aux nôtres” [[“Essai sur les moeurs”, ed. 1878, p. 18-19, cité par Jean de Viguehe.]].

Les différences entre les “espèces” d’homme sont dues à de multiples causes comme le climat, la race, l’organisation sociale, etc… Par exemple, certains auteurs estiment que la sagesse ou la barbarie des moeurs de certains peuples est liée à leurs caractères physiques.

En tout état de cause, cette détermination de l’homme se fait toujours, au plus profond de lui-même, à son insu. Nos pensées, écrit le baron d’Holbach, “se sont à notre insu et malgré nous arrangées dans notre cerveau, lequel n’est que l’esclave de causes qui malgré lui et à son insu agissent continuellement sur lui” [[cité p. 19.]].

L’homme n’étant qu’une pure matière, une machine que l’on peut régler, sans que son consentement intervienne, l’intention des “Lumières”, réalisée par la révolution de 1789, est de former des citoyens nouveaux, qu’il s’agit d’éduquer conformément aux souhaits des philosophes. Selon G. Gusdorf, “ce remodelage procédant du dehors au dedans suscitera l’homme nouveau selon les voies et moyens d’une pédagogie totalitaire, dont on retrouve les linéaments dans les Traités d’Helvétius, de d’Holbach, de Condorcet, de Bentham et dans l’oeuvre réformatrice des législateurs révolutionnaires. L’intention des Lumières est orientée vers la formation en série de citoyens coulés dans le même moule, ce qui conduirait à une dépersonnalisation générale” [[G. Gusdorf, l’Homme Romantique, (“Les sciences humaines et la Pensée occidentale”, tome XI) Paris, 1984, p. 27.]].

La réalisation politique de cette philosophie sous la Révolution

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L’homme étant le produit d’impulsions indépendantes de sa volonté, toute modification de son environnement entraînera une évolution des comportements. Comme l’on ne peut agir sur le climat ou d’autres facteurs naturels [[Des projets eugéniques avaient cependant déjà été envisagés par Condorcet. Mais les connaissances scientifiques de l’époque ne permirent pas de les mettre en pratique.]], il convient d’agir sur la société, et tout spécialement sur l’organisation politique. La République, investie d’une mission éducative, exclura de son sein les réfractaires à l’ordre nouveau. La République a pour but de changer l’homme

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Conformément à cette conception, le bouleversement radical du système politique existant est destiné en réalité à changer l’homme en profondeur. C’est le but avoué des révolutionnaires. “Le peuple français, écrit Fouché, ne veut pas plus d’une demi-instruction que d’une demi-liberté; il veut être régénéré tout entier, comme un nouvel être récemment sorti des mains de la nature” [[‘Réflexions sur l’instruction publique”, fin mai 1793, cité par Xavier Martin, p. 117.]].

Le conventionnel Rabaut Saint-Etienne est tout aussi explicite : “il faut faire des Français un peuple nouveau, lui donner des moeurs en harmonie avec ses lois” [[Archives parlementaires, 1/55/346/2. Cité par Xavier Martin.]]. On comprend dès lors en quoi la Révolution française réalise le projet des “Lumières”, et prend dès l’origine un caractère mystique très marqué. La Révolution française, à vocation universelle, a pour mission de régénérer la France, et ensuite le monde entier.

L’Etat n’a plus pour but d’assurer le bien commun de la cité, mais d’éduquer les Français à la République. Il s’agit de se débarrasser des derniers vestiges de l’ancien monde catholique, qui fait que la Révolution a hérité de l’Ancien Régime des hommes corrompus. Cette républicanisation se fera par l’éducation, premier devoir de l’Etat. La politique n’est que l’éducation des hommes faits.

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L’Etat est investi d’un rôle éducatif
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Ainsi, on crée en octobre 1794 l’Ecole normale qui, comme son nom l’indique, est destinée à dicter la norme. Selon les propres termes des créateurs de cette école, son but est de former “un très grand nombre d’instituteurs capables d’être les exécuteurs d’un plan qui a pour but de régénérer l’entendement humain dans une République de vingt-cinq millions d’hommes que la démocratie rend tous égaux” [[Cité par Xavier Martin, p. 153.]].

Xavier Martin souligne fort justement que ce plan “s’intéresse moins au contenu des connaissances, qu’à une restructuration de l’intelligence elle-même, à des fins quasiment exprimées d’uniformisation et de conditionnement” [[p. 153 op. cit.]]. De multiples fêtes laïques, plus ou moins obligatoires sont aussi créées afin de déshabituer les Français aux fêtes religieuses. Le calendrier républicain relève du même esprit. La culture devient l’enjeu de la conquête de l’esprit public. Par exemple, en matière de théâtre, un arrêté du Directoire dispose que “tous les directeurs, entrepreneurs et propriétaires des spectacles (…) seront tenus, sous leur responsabilité individuelle, de faire jouer, chaque jour, par leur orchestre, avant la levée de la toile, les airs chéris des Républicains, tels que la “Marseillaise”, “Çà ira”, “Veillons au salut de l’empire” et le “Chant du départ”. Dans l’intervalle des deux pièces, on chantera toujours l’hymne des Marseillais, ou quelque autre chant patriotique’ [[Arrêtés des 18 et 27 nivôse an IV (8 et 17janvier 1 796) Bull. des Lois n° 18, p. 5-6 et 15; cité par Xavier Martin p.150.]].

Cette éducation républicaine n’est pas facultative. Elle doit pénétrer jusqu’au plus profond de l’être. Aucune intériorité individuelle ne doit résister à l’empreinte des idées nouvelles, comme Jean-Jacques Rousseau l’avait prescrit : “S’il est bon de savoir employer les hommes tels quels sont, il vaut mieux encore les rendre tels qu’on a besoin quels soient,- l’autorité la plus absolue est celle qui pénètre jusqu’à l’intérieur de l’homme, et ne s’exerce pas moins sur la volonté que sur les actions” [[Rousseau, “Discours sur l’économie politique”, dans “Oeuvres complètes”, t. 3 p. 251 ; cité par Xavier Martin, p. 86.]].

Pour que cette éducation soit bien faite, la famille doit être écartée. “Helvétius, quant à lui, écrit Xavier Martin, tenait que la meilleure éducation était celle qui le plus éloignait les parents de leur enfant, n’étant point même à conseiller que celui-ci revît ceux-là “dans les vacances et les jours de congé”. Il s’attachait, pour en convaincre, à démontrer la supériorité de l’éducation publique (…) sur la domestique”. A la veille immédiate de la Révolution, l’abbé Grégoire, dans le dessin philanthropique utilitaire de régénérer les juifs, expose que leurs enfants, si l’on sait les soustraire à l’éducation parentale, “recueilleront, même sans le vouloir, des idées saines qui seront le contrepoison des absurdités dont on voudrait les repaître au sein de leur famille”. Le ton était donné. L’hostilité à la famille, sous le rapport de l’éducation, se voudra guerre ouverte, au faîte de la Révolution” [[Xavier Martin, op. cit. p. 110-111. 28- Archives parlementaires, 1/55/346/2. Cité par Xavier Martin.]]. La légalisation de visites domiciliaires, même nocturnes, cherchera à détruire l’écran familial entre l’individu et l’Etat.

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Seuls les hommes régénérés ont droit à la protection des lois.

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Si la République peut façonner à sa guise les jeunes générations, que faire des adultes, marqués par les habitudes du régime ancien ? La Révolution a hérité d’hommes corrompus. En décembre 1792, Rabaut Saint Etienne proclame qu'”il faut absolument renouveler la génération présente” [[Note n°28 non trouvée en bas de page]]. Quelques temps plus tard, trouvant la tâche sans doute insurmontable il préfèrera une solution plus expéditive : “Nous ferons de la France un cimetière plutôt que de ne pas la régénérer à notre manière”.

L’une des conséquences les plus importantes des thèses des “Lumières” appliquées par les révolutionnaires, c’est que seuls les hommes “républicanisés” ont droit à la protection des lois, et plus particulièrement de la déclaration des droits de l’homme.

Xavier Martin, lors d’un colloque organisé à l’occasion du bicentenaire de la Vendée, a fort bien montré que pour bénéficier de la protection des nouveaux principes défendus par la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, il fallait d’abord être un citoyen et ensuite un homme.

Les Vendéens n’étaient, dans l’esprit des républicains, ni l’un ni l’autre. Le vocabulaire animalier et racial utilisé régulièrement par les “bleus” n’est pas accidentel, mais révélateur de leur pensée profonde. Voici la liste des qualificatifs relevés par Jean de Viguerie dans les rapports des membres de diverses institutions révolutionnaires, au moment de la révolte vendéenne : “féroces paysans, brigands, brigands fanatiques, scélérats de la Vendée, tigres affamés du sang des Français, horde, horde d’esclaves, bande scélérate, misérable armée de brigands, tourbe insensée et féroce, barbares, aristocrates, race rebelle, race de brigands, race abominable infatuée de royalisme et de superstition, monstres, monstres fanatiques affamés de sang et de carnage” (28).

Ce vocabulaire est philosophique. Il découle directement des oeuvres des philosophes des “Lumières” dont nous avons cité des passages. “Si le nègre et le paysan se situent quelque part entre l’humain et l’animal, explique Xavier Martin, comment alors s’étonner que bientôt le Vendéen devienne, entre l’homme et le singe, le chaînon manquant ? Du coup, la guerre ne constitue plus qu’une “chasse civile”, la notion même de meurtre se trouvant relativisée par le matérialisme ambiant C’est ainsi que, refusant la citoyenneté républicaine, les insurgés en viennent, aux yeux de leurs adversaires, à perdre jusqu’à leur dignité d’hommes” [[Xavier Martin, “La déclaration des Droits de l’homme et la Vendée. La Vendée dans l’histoire”. Actes du colloque, p. 252.]].

Déjà le procès du roi Louis XVI avait donné le ton. Louis XVI, dont le caractère sacré avait pourtant été reconnu par la constitution révolutionnaire de 1791 qui en faisait le premier citoyen français, Louis XVI est jugé au mépris des règles de droit les plus élémentaires, car il a perdu sa qualité d’homme en s’opposant à la politique révolutionnaire. Lors de son procès, écrit Jean-Marie Carbasse, des “Montagnards comparent le Roi à un monstre, à une bête féroce. Pour Julien de la Drôme, “c’est un tigre” et le terme revient très souvent. Pour Thirion “un crocodile couronné”. Pour Lakanal, le bon Lakanal, c’est “un monstre social” qu’il faut voir expirer sur la roue. Pour Hébert, le Temple abrite “une ménagerie” et le Roi est “un rhinocéros haletant de la soif du sang”. “Tuer un homme est un crime, écrit à la Convention un Jacobin de Moulins, mais Capet ne doit pas être regardé comme un homme. Il est à croire, ajoute-t-il, que sa mère a eu commerce avec quelque bête féroce”. Naturellement, ce n’est pas seulement Louis XVI qui est monstrueux, c’est, comme disent les Jacobins, “toute sa race” qui est “profondément perverse”,- “race dégénérée”,- “race accoutumée à violer de père en fils – c’est Thirion qui parle – toutes les lois de l’humanité”,- et d’ajouter : “Ce n’est plus qu’une bête qu’on a laissé exister tant queue était enfermée étroitement dans une ménagerie (..) mais qu’il faut désormais exterminer au plus tôt” [[“Faut-il juger le Roi ?”, p. 35. Article cité dans “Le Bicentenaire du procès du Roi”. Actes du colloque tenu au Sénat – 8-9 janvier 1 993.]].

Louis XVI et les Vendéens seront “exterminés” car ils ont refusé la républicanisation. La qualité d’homme et de citoyen ne leur a pas été reconnue. “Il n’y a pas de liberté pour les ennemis de la liberté”, s’est un jour écrié Robespierre. “Le gouvernement révolutionnaire doit aux bons citoyens toute la protection nationale; il ne doit aux ennemis du peuple que la mort”.

Cette phrase, tirée d’un discours de l’Incorruptible [[Discours de Robespierre du 25 décembre 1793.]], est symptomatique. Les ennemis du peuple, c’est-à-dire en clair, de la Révolution, ne sont pas des citoyens. Rousseau avait ouvert la voie : “Si donc lors du contrat social il s’y trouve des opposants, leur opposition n’invalide pas le contrat, elle empêche seulement qu’ils y soient compris; ce sont des étrangers parmi les citoyens” [[Rousseau, “Contrat social”, Livre IV, chapitre 2, p. 440, dans “Œuvres complètes”. Pléiade, Tome 111, 1964.]].

La qualité de citoyen ne découle plus de l’appartenance à une cité, mais de l’acceptation des principes philosophiques et “moraux” défendus par la République. La République est par conséquent religieuse car elle veut conquérir l’intériorité humaine, par l’intermédiaire des fêtes païennes imposées aux Français, de l’enseignement public obligatoire et de la pratique des institutions républicaines qui créeront des habitudes de vie façonnant l’être nouveau.

A travers ces quelques exemples, il apparaît très clairement que la mise en place des institutions démocratiques et le respect des résultats électoraux, ne sont acceptés que s’ils sont favorables aux idées révolutionnaires. La conception fondamentalement matérialiste de l’homme, que nous venons d’évoquer, permet de justifier les violations manifestes des règles du jeu vraiment démocratique. Par conséquent le sens que donnent les révolutionnaires aux mots “république” et “démocratie”, qui est l’objet de cet article, se trouve aux antipodes du sens classique, exprimé par certains philosophes depuis l’Antiquité, et surtout au sens chrétien, tel que l’entend l’Église.

Du coup, la démocratie n’est plus un régime comme les autres, que l’on peut légitimement choisir en vue d’assurer au mieux le bien commun d’une cité. Il s’agit en réalité d’un système destiné à créer l’homme nouveau, qui réunit entre les mains de l’Etat les pouvoirs spirituel et temporel. Cette démocratie n’est pas facultative, dans l’esprit de ces thuriféraires.

Les totalitarismes nazi et communiste reprendront le même schéma intellectuel, en mettant l’aryen, ou le parti communiste (avant-garde du prolétariat), à la place de l’homme républicain.

L’application politique de cette philosophie aujourd’hui

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Certes, me direz-vous, tout cela est bien fini. Les catholiques ne sont plus traités de “race abominable” ou de “monstres”. Notre République respecte quand même l’exercice du culte !

Il faut dire que les deux siècles qui viennent de s’écouler sont comme une succession de poussées révolutionnaires intitulées “démocratiques”, et de résistances très fortes de la société naturelle. Ils connurent aussi des percées contre-révolutionnaires (“anti-démocratiques”) qui laissèrent des traces. Dans ces deux siècles de guerre civile, les modèle originel a beaucoup changé, mais l’esprit et la volonté révolutionnaire demeurent.

En réalité, en suivant d’un peu plus près les discours politiques des uns ou des autres, en analysant en profondeur certains actes politiques ou éducatifs émanant de nos gouvernants ou des institutions internationales, on s’aperçoit très rapidement que l’esprit des “Lumières” tel que nous venons de le décrire constitue la source philosophique principale de notre pratique politique. Certes, la violence verbale et physique n’est pas répandue aujourd’hui comme elle l’était en 1789. Cependant la finalité est la même.

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L’uniformisation des esprits et des comportements
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Si les philosophes du XVIIlème siècle avaient connu notre époque, ils auraient été enchantés de découvrir les fantastiques pourvoyeurs d’idées que constituent les médias modernes, la télévision en particulier. Ces médias imposent un modèle d’homme “politiquement correct”. Plus besoin de visites domiciliaires, plus besoin de grandes fêtes païennes; les Français subissent, à leur insu, un véritable lavage de cerveau quotidien par l’intermédiaire de la télévision. “Le bien de la société exige que l’homme se croit libre”, écrivait Voltaire [[Cité par Xavier Martin, p. 23.]].

Le petit écran de la télévision a l’immense mérite de faire disparaître, avec l’accord tacite de celui qui allume le poste, l’écran familial entre l’individu et le modèle social préconisé par ceux qui créent l’esprit public. Lorsque l’enjeu en vaut la chandelle, une émission unique et obligatoire est programmée à grand renfort de publicité, pour favoriser le vagabondage sexuel grâce au préservatif, sous prétexte de lutte contre le sida.

Le procès Touvier offre également un remarquable exemple de conditionnement des populations. Cet homme était condamné avant d’avoir été jugé. La grande majorité des Français n’auraient pas compris un jugement d’acquittement. Cette préparation médiatique du procès a certainement joué un rôle de premier plan dans le jugement des jurés, comme l’explique Maître Trémolet de Villers.

“A l’issue de l’audience, rentrant chez lui, le juré pense selon ses impressions personnelles. Le lendemain, en lisant son journal habituel, en écoutant la radio, en regardant la télé, il apprend ce que le journaliste dit qu’il pense – qui est le plus souvent ce qu’il devrait penser pour penser bien. Le journal lui donne les impressions d’audience du journaliste. Le journaliste de la presse écrite dont la parole est imprimée et tue par des dizaines de milliers d’yeux, le journaliste de la radio ou de la télévision dont la voix est entendue par un bien plus grand nombre d’oreilles, jouissent de cette autorité considérable que confèrent la puissance et l’omniprésence de leur média.Le juré ne peut pas ne pas être influencé. “Tiens ! se dit-il, ils ont vu çà eux ! moi, j’aurais plutôt pensé le contraire. Mais ils sont plus habitués, plus compétents… Ce sont des professionnels… Ah ! là je suis d’accord… C’est vraiment çà ! L’avocat de la défense est malin, très malin. C’est le métier des avocats d’être malin…” Ainsi le juré est-il, jour après jour, conduit, entouré, dirigé à son insu. Comment resterait-il indépendant ?” [[“L’affaire Touvier”, p. 63.]].

Au politiquement correct, s’ajoute aujourd’hui l’eugéniquement correct. Les progrès de la science, et le discrédit de la morale naturelle, permettent d’envisager dans un proche avenir la légalisation de pratiques eugéniques, dont nous ne connaissons encore que les prémices.

L’euthanasie est sans aucun doute la prochaine étape majeure de cette évolution.

A ce propos, lors d’une émission de télévision faisant suite aux élections italiennes de 1994 qui avaient vu l’arrivée au pouvoir de la droite nationale italienne, soi-disant “néo-fasciste” alliée de Berlusconi, un historien de gauche, Pierre Milza, était interrogé sur les risques d’un retour du fascisme en Italie.

Cet historien reconnut qu’un retour du système fasciste tel qu’il avait fonctionné avant-guerre était totalement impossible.

En revanche, le grand danger résidait selon lui dans la remise en cause, par des hommes politiques appartenant aux trois forces politiques victorieuses (Forza Italia, la Ligue Lombarde et l’alliance nationale) des acquis sociaux de l’après-guerre, c’est-à-dire l’avortement, le divorce et la contraception [[A ce propos, nous précisons qu’Irène Pivetti, de la Ligue Lombarde, élue le 16 avril 1994 au perchoir de la chambre des députés italiens, fut, dans toute l’Europe, le seul responsable d’un parti politique présent au gouvernement, à prendre ouvertement une position similaire à celle du Vatican lors de la Conférence du Caire.]].

Les acquis sociaux des démocraties occidentales après-guerres sont donc des acquis moraux. Il n’est pas question ici de bien commun, de paix civile, ou de justice, mais de victoire du relativisme éthique sur la morale naturelle.

Ainsi apparaît clairement le lien fondamental existant entre l’eugénisme (et l’ensemble des pratiques portant atteinte à la vie des innocents) et l’idéologie de nos démocraties.

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Rôle éducatif et moral de l’Etat démocratique
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Jamais la morale publique n’est tombée aussi bas, et jamais nos hommes politiques n’ont tant parlé de morale. Il n’est pas une semaine où l’on n’entende un refrain, y compris dans la bouche de notre nouveau président de la république, sur la défense des “valeurs de la République”, de la “morale républicaine”. Ces expressions méritent que l’on s’y arrête. Est-il légitime, acceptable qu’il y ait des valeurs attachées à la République ? Autrement dit, est-il acceptable qu’un système de gouvernement des peuples engendre des valeurs morales ? Rien n’est plus opposé à la conception chrétienne de l’Etat et des rapports entre les pouvoirs spirituel et temporel que cette allégation.

Malheureusement, nous y sommes tellement habitués que nous n’y prenons pas garde. Pourtant il faut être conscient des soubassements idéologiques de ces formules qui fondent le totalitarisme démocratique. Ce régime est une véritable religion laïque, défendant le dogme du relativisme éthique, fondée sur les principes de la Révolution française, en opposition absolue avec le catholicisme.

La juste analyse de ce qu’est la démocratie religieuse conforme aux souhaits des “Lumières” et la pratique politique de la Révolution, nous permettent de mieux percevoir aussi la logique profonde de certaines initiatives gouvernementales ou municipales en matière d’éducation civique. Depuis quelques années, se sont développés en France les conseils municipaux d’enfants, fonctionnant à l’image des institutions municipales de notre pays. De même, une fois par an se réunit à Paris une assemblée de députés d’enfants. Il s’agit de développer le sens civique des enfants, en leur montrant le mécanisme de nos institutions démocratiques. Le sens profond de ces initiatives apparaît clairement. La pratique habituelle des institutions démocratiques fera de bons citoyens français. L’éducation civique se réduit à l’éducation démocratique. Les jeunes Français ne sont plus “fils de France”, mais “fils de la République”.

Nous assistons à la même logique dans les relations internationales, où la mise en place d’institutions démocratiques est censée amener la paix dans le monde. Ainsi, le très sérieux quotidien “Ouest-France” s’interrogeait, il y a quelques mois, sur les causes des massacres du Rwanda. L’éditorialiste ne cachait pas sa surprise de voir un peuple s’entre-tuer, alors que la démocratie avait fait de gros progrès !!!

De même, lors des derniers sommets franco-africains, le président François Mitterrand a clairement affirmé que l’aide financière au développement était subordonnée aux progrès démocratiques des Etats africains.

Cet aspect profondément moral et éducatif de la démocratie est également présent dans les grandes actions militaires menées récemment par l’ONU ou les Américains. Le vocabulaire onusien mérite notre attention. L’opération en Somalie était intitulée “restaurer l’espoir”. Quant à l’opération militaire américaine en Haiti, elle s’appelait “soutien à la démocratie”, alors qu’il s’agissait de ramener au pouvoir le Père Aristide, religieux théologien de la libération, renvoyé de son ordre.

Quand les rois de France se battaient contre la famille des Habsbourg, ils faisaient la guerre pour défendre les intérêts français. Quand Jeanne d’Arc entreprit de “bouter l’Anglais hors de France”, elle n’eut besoin d’aucune autre justification. Ces hommes et ces femmes de notre Histoire luttaient pour le bien commun de la patrie, un point c’est tout.

En revanche, aujourd’hui, l’ONU, ainsi que la plupart des pays européens, se considèrent investis d’un rôle éducatif consistant à répandre dans le monde entier le modèle politique et moral de la démocratie libérale. Il n’est pas étonnant de voir que ce sont les mêmes puissances qui agissent ainsi et qui, lors de la conférence du Caire, voulaient promouvoir l’avortement comme méthode universelle de contraception dans le monde. Le colonialisme de la démocratie révolutionnaire et le colonialisme du “relativisme éthique” vont de pair.

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L’exclusion des réfractaires
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Nous avons vu que, lors de la Révolution française, les réfractaires au nouvel ordre politique et moral étaient retranchés de la société. lis ne pouvaient bénéficier de la protection des lois, et encore moins d’un droit à la parole dans la vie politique. Certes, aujourd’hui, la terreur n’est pas à l’ordre du jour. Il n’empêche que certains faits récents relèvent de la même logique.

Ainsi, la condamnation de Paul Touvier a été obtenue au mépris des principes juridiques les plus élémentaires [[Sur ce sujet, voir l’ouvrage de Maître Jacques Trémolet de Villers, op. cit.]]. Il n’a pas été jugé sur les faits. L’analyse de son avocat est à ce sujet très éclairante : “le procès qui maintenant commence, c’est le procès de Paul Touvier, les événements de Rillieux n’étant que l’un des éléments. Ce n’est pas l’affaire d’un crime. C’est le jugement d’un milicien. La personnalité va l’emporter totalement sur les faits. On jugera de la conformité ou de la non-conformité de Paul Touvier avec ce que doit être aujourd’hui un membre de l’humanité. La Cour et le jury concourront à l’affreuse difformité de cet homme qui n’a rien appris, rien oublié, rien regretté et cette difformité – cette extravagance au sens premier du mot, qui signifie en dehors des voies – sera le motif principal, décisif, de sa condamnation” [[“L’Affaire Touvier”, pp. 34-35.]].

L’extravagance des catholiques français fidèles à l’enseignement constant de Rome explique également le silence ou la déformation médiatique dont ils sont victimes. On s’en est encore rendu compte en janvier dernier avec l’inégalité de traitement par les médias du défilé pour la vie à Paris, et de la dernière messe de Monseigneur Gaillot à Evreux… Et que dire des enfants exclus dès l’origine de notre société par le “crime abominable” de l’avortement ?!

La régénérescence par la démocratie et la régénérescence par les manipulations génétiques sont le fruit d’une même idéologie matérialiste. Comme sous la Révolution, notre société exclut de la qualité de citoyen, mais aussi de la qualité d’homme, un certain nombre de personnes politiquement ou eugéniquement non-correctes. Il est révélateur que les communistes français se soient ralliés à la démocratie libérale. Seul le combat contre le libéralisme économique les distingue à présent des autres idéologies. L’ensemble des forces révolutionnaires se sont unies pour défendre ensemble les principes fondateurs de la Révolution française.

Parallèlement à ce développement extraordinaire du pouvoir idéologique, le système démocratique, entendu au sens que lui donne le Pape Jean-Paul Il, fonctionnait dans un autre sens. Réformé en 1958 et en 1962 dans une direction nettement monarchique, il devenait plus solide institutionnellement et, le temps passant, trouvait dans sa durée un commencement d’efficacité. Dès lors, l’affrontement entre l’idéologie totalitaire et la société naturelle ne recoupe plus l’affrontement démocratie/anti-démocratie. On voit des penseurs du camp de l’idéologie totalitaire condamner “le démocratisme”. Les avancées électorales du Front National les amenant à parler des faiblesses du système démocratique… et donc à distinguer le système de gouvernement de l’idéologie qui l’a inspiré.

La démocratie que nous connaissons est donc à double face. D’un côté, elle est une idéologie totalitaire, à vocation universelle, dans la droite ligne de la Révolution française. Elle constitue aujourd’hui la principale force de frappe de la Révolution permanente en lutte contre l’Eglise.

Elle est aussi un système de gouvernement inventé par le pouvoir idéologique révolutionnaire mais à qui le poids du temps, des luttes et de l’histoire a conféré d’autres caractères qui le rapprochent, non plus de l’instrument de conversion idéologique, mais d’un système ordinaire de gouvernement des hommes.

L’affrontement n’est plus aujourd’hui entre un système (le système démocratique) porteur d’une idéologie totalitaire, et le peuple. L’affrontement est circonscrit à l’opposition entre les besoins généraux de la nation, à qui le système de gouvernement donne un écho imparfait mais réel, et l’idéologie révolutionnaire dont l’arme principale n’est plus le pouvoir dit politique, mais le pouvoir culturel.