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La couleur bleue est totalement absente de ce tableau, y compris du ciel bas et nuageux à la lumière froide de ce plat pays flamand. Tout au contraire, ce sont les gammes chromatiques chaudes qui envahissent toute la toile, du jaune au noir en passant par tous les dégradés des rouges, des oranges et des bruns. Quelques touches vertes et blanches s’unissent pour accrocher une lumière pauvre qui n’engendre pas d’ombres.

Cette scène rustique de liesse relate l’ouverture d’une kermesse villageoise au son de la cornemuse et sur les pas des danses traditionnelles. Encadrés par les façades des demeures villageoises, les différents plans du tableau se multiplient entraînant l’oeil du spectateur jusqu’au coeur du petit bourg où trône l’Eglise dont le clocher se détache sur le ciel blanc. Entre les premiers plans et le point de fuite du regard qui se bloque sur la façade de la petite église, l’on discerne toute la population d’un village qui se réunit pour festoyer au sein du cadre familier de sa vie quotidienne, toutes générations confondues.

Main dans la main, au premier plan à droite un homme et une femme se précipitent pour rejoindre les deux couples du second plan qui ont entamé les premiers pas d’une danse apparemment endiablée. Au premier plan à gauche, de nombreux personnages retiennent notre attention. Assis sur un banc et adossé à une table où se regroupent quelques convives, un musicien emplit de l’air contenu dans sa large poitrine le ventre d’une cornemuse dont la musique soutient l’élan des danseurs qui le côtoient, tandis que son voisin, un pichet sur le genou, lui confie un propos dont nous ignorerons toujours le contenu.

Plus près de nous encore, à la droite du musicien, deux fillettes tentent d’esquisser un pas de danse. Sur la table couverte de pichets, à l’extrême gauche, deux personnages face à face, le regard perdu dans le vide, tentent de se rapprocher l’un de l’autre en se tendant les mains. Deux aveugles, deux simples d ‘esprit, deux ivrognes ?… seuls les deux témoins de la scène auraient pu nous le dire. Derrière ce groupe attablé, deux amoureux enlacés s’embrassent sur les lèvres, tandis que sur le pas de la porte de la chaumière décorée d’un étendard, un homme tente vigoureusement d’entraîner sa compagne à festoyer.

Plus loin encore, la foule des participants à la kermesse. Si notre regard ne les voit qu’à peine, notre complicité les imaginent discutant haut et fort, riant des blagues parfois lestes de la campagne, discutant ferme des aménagements du labeur qui les attend, de leurs projets personnels, familiaux, communautaires, du développement de leur petit bourg, du commerce qu’il convient de développer… la simple et belle vie des hommes en somme, cette aventure d’ici-bas qu’il est tellement plus aisé d’envisager ensemble.

Les pichets sont généreux de leur bière ou de leur vin, ou des deux, de ces breuvages qui, dit-on, réjouissent le cœur des l’hommes et leur font apprécier la beauté des femmes.

Les draps sont épais et lourds qui coulent en jupes sur les hanches des femmes et en vestes sur le épaules des hommes. Ce sont les humbles atours des êtres de la terre, mais nous sommes très loin de la pauvreté, et surtout de cette misère que l’ignorance de notre temps veut absolument plaquer sur la vie rigoureuse mais prospère de ces temps anciens.

A bien scruter les visages, la fête qui les fait danser, chanter et boire ensemble n’esquisse qu’à peine un sourire sur les lèvres ou au coin des yeux. Et l’on se prend malgré soi à fredonner, en voyant les couples virevolter au son de la cornemuse, les paroles d’une chanson de Jacques Brel, cet autre homme du plat pays, qui semble avoir été écrite pour ce tableau : «Les flamandes dansent sans sourire, sans sourire au dimanche sonnant, les flamandes ce n’est pas souriant. Elles dansent parce qu’elles ont trente ans, et qu’à trente ans il est bon de montrer que tout va bien, que poussent les enfants, et le houblon et le blé dans le pré…».

La curiosité du spectateur est comme stimulée par la diversité des personnages que son regard découvre peu à peu et qui sont tous en situation, savourant avec sérieux, chacun pour sa part, mais tous ensemble, le plaisir de la fête et du bonheur de vivre. C’est qu’en ces temps qu’il convient aujourd’hui de considérer comme obscurs, où la vie n’était peut-être pas aussi aisée que la nôtre, la fête était d’abord l’expression sociale d’un bonheur d’exister, d’un savoir savourer chaque seconde d’une existence que l’on savait destinée, malgré sa rudesse, à vous conduire vers la joie éternelle. A qui sait où il va, le chemin participe déjà du bonheur qui l‘attend à l’arrivée.

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