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Voir l’oeuvre de Rembrandt

Tel ne sera pas le choix de Rembrandt[[- Cette huile sur toile de 142×142 cm date de 1654 et se trouve aujourd’hui au Musée du Louvre à Paris.]], compatriote de Rubens, qui quelques années après lui, aura l’originalité de représenter l’une des rares Bethsabée nues… pour traiter de surcroît du désarroi pathétique dans lequel la plonge l’amour que lui porte le roi David. Le nu est du reste très rare dans la peinture de la Hollande, protestante et puritaine, de la seconde moitié du XVIIè siècle et la toile de Rembrandt y fera scandale.

Le thème est travaillé en gros plan avec une palette pratiquement monochrome. Ces deux procédés étant délibérément choisis par l’artiste pour à la fois porter et accroître l’intensité dramatique du sujet traité. Effet encore renforcé de nos jours car la toile a goudronné, faisant ainsi pratiquement disparaître le second plan, dans un ocre-brun très sombre virant au noir, où l’on ne distingue presque plus l’étagère du fond et assez mal le volume somptueux de l’étoffe or de la toilette entassée qui revêtait, quelques instants auparavant, Bethsabée.

Une lumière diffuse arrive par la gauche du tableau pour s’accrocher sur le grenat de la coiffe de la servante, modeler la poitrine et le ventre de Bethsabée qui nous fait pratiquement face et sculpter le drapé du linge blanc sur lequel elle est assise. Eléments lumineux discrets qui accroissent la réalité charnelle de ce nu. Rembrandt est ici au sommet de son art. Ce corps nu doré, nimbé d’une lumière qui semble émaner de lui, se dégage comme par magie de l’ombre qui l’entoure. L’épaisseur impressionnante de la matière picturale, qui se superpose ici en d’innombrables couches alternées de différentes couleurs et de vernis, accroche la lumière pour devenir diaphane et restituer la transparence de cette peau dorée qui révèle le relâchement naissant de la chair.

La beauté du clair-obscur flatte le corps d’Hendrickje Stoffels, servante et compagne de Rembrandt qui lui sert de modèle, pour en faire une évocation biblique de la beauté de la femme. L’alchimie du talent de l’artiste rend belle cette femme qui n’est pourtant pas jolie ! Surtout si on la considère avec les critères de la mode actuelle qui accorderaient aux formes de cette Bethsabée un xxl assassin ! Mais il n’est pas question ici de joliesse, laquelle ne considère que l’esthétique du dessin extérieur ; alors que la beauté résulte de la plénitude de l’être envisagé dans son entité. Virtuosité de Rembrandt qui est parvenu ici à peindre le corps d’une femme aimée dont la beauté transcende les imperfections et dont la chair s’illumine d’un rayonnement intérieur.

Mais si la somptuosité de la lumière et de la palette attire le regard du spectateur pour lui permettre d’envisager la beauté de cette Bethsabée, le recueillement et la gravité qui enveloppent cette scène retiennent son esprit et conduisent ses émotions.

Pensive, mélancolique, Bethsabée tient une lettre du roi David dans sa main droite qui, de toute évidence, la plonge dans une méditation profonde empreinte de tristesse. L’on peut s’interroger sur le contenu exact de la lettre ; le roi lui fait-il l’aveu de son amour ou lui apprend-il la mort d’Urie, général hittite, fidèle compagnon de David et époux de Bethsabée ? En fait, peu importe. L’amour éperdu que David éprouve pour Bethsabée implique la disparition d’Urie, et elle le sait, même si la mort de celui-ci n’est pas encore survenue.

Il nous faut savoir lire sur les traits bouleversés de Bethsabée que deux drames, tous deux pétris d’amour, se partagent ici le cœur et l’âme de Bethsabée : celui de l’adultère meurtrier, et donc de sa faute, dans lequel l’entraîne inexorablement l’amour que lui porte David ; et celui de la tragédie du destin humain inscrit dans le plan de Dieu. Drame de notre destinée personnelle, et collective tout à la fois, qui laisse planer dans le regard de Bethsabée cette mélancolie, empreinte de la nostalgie d’une pureté perdue, qui s’abandonne à un destin qui la dépasse.

Rembrandt peintre ne fait pas seulement référence ici au désir de David pour Bethsabée, mais aussi à l’Histoire biblique de la Révélation divine et de la venue du Messie dans laquelle trouve sa place cette histoire personnelle de l’amour coupable de deux êtres. David et Bethsabée enfanteront en effet Salomon, dont la descendance protégée par Dieu conduit jusqu’à Marie, et donc à l’Incarnation du Christ. Ce destin hors normes, engendré par un adultère et un meurtre, mais insérer dans le plan divin, pèse lourd ici sur les épaules de Bethsabée, incline sa nuque et voile de larmes son regard éperdu et triste. Drame humain de la femme adultère, mobile et complice d’un meurtre ; mais aussi et surtout drame mystique de l’humanité imparfaite et souillée que Dieu choisit quand même pour être l’instrument indigne de son plan d’amour et du rachat de ses créatures.

A gauche du tableau, humblement agenouillée dans la pénombre aux pieds de sa maîtresse, une vieille servante fait la toilette de Bethsabée et la prépare pour la couche royale. Notre regard se déplace dans le sens de la lecture, de gauche à droite, de l’ombre vers la lumière, pour venir se poser sur le buste épanoui de Bethsabée puis, suivant le dessin lumineux de son épaule et de son bras gauches, pour s’attarder sur la main qu’elle pose fermement sur le linge blanc de la droite du tableau. Comme si, en passant par l’intermédiaire du destin tragique, mais fertile en descendance inscrite dans le plan de Dieu, de Bethsabée l’on passait des ténèbres de la misère humaine entachée de péché à la lumière de la gloire de l’homme racheté par le Christ.

Sans la fantastique maîtrise de son art et la foi longuement méditée de Rembrandt, ce chef d’œuvre bouleversant n’était pas possible. Nous approchons ici le mystère du génie de certains artistes qui ont su rendre la matière subtilement travaillée de leur œuvre transparente au divin.

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