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En 1990, le monde communiste s’étant écroulé, l’Occident libéral semblait rester le seul maître de la planète. En 1991, la poussière de cet écroulement immense n’était pas encore retombée qu’au sud et à l’est de la méditerranée des cris étranges retentirent : « Allah Akbar ! », « Allah Akbar ! » (Dieu est grand). Le monde moderne se souvient d’avoir cru en Dieu jadis ; certains de ses enfants l’invoquent même encore. Mais pour la plupart des Occidentaux ce cri est inouï. Au moment même où l’on célébrait chez les intellectuels branchés l’affadissement des idéologies et la « fin de l’Histoire » voilà que surgissait, du fond de treize siècles d’Histoire, une idéologie forte… Plus encore : bien éloignés de rendre hommage à la modernité occidentale (…), beaucoup de musulmans, ceux qu’on entend le plus aujourd’hui, prétendent s’opposer à elle… »[[De l’Islam en général et du monde moderne en particulier, Le Pré aux Clercs, 1991, p.11.]]. Ce panorama brossé à grands traits par Jean-Claude Barreau en 1991 demeure vrai aujourd’hui. A l’heure du village planétaire, deux conceptions de l’homme (Islam/libéralisme) s’affrontent politiquement, économiquement, culturellement, voire militairement[[Lors de la dernière réunion du G8, G. Bush a affirmé clairement sa volonté d’imposer la démocratie aux nations du Moyen Orient.]]. Deux conceptions totales qui ne peuvent s’entendre.

La pédagogie des faits

La France n’échappe pas à cette confrontation. Bien que notre diplomatie se soit faite la gardienne d’un certain équilibre en refusant toute vision manichéenne, sur son sol les choses sont différentes : notre pays, qui proclame par la voix de sa Constitution qu’il est « une république laïque »[[« La France est une république indivisible, laïque, démocratique et sociale » : article 1er de la Constitution de la Ve République.]], est soumis à une immigration musulmane de masse. Et, contrairement aux idées reçues, « la pression migratoire n’est pas derrière nous mais devant nous », selon les prévisions de l’Institut de géopolitique des populations[[Colloque d’octobre 2003. Cité par Jean Sévillia, Le terrorisme intellectuel, Tempus, janvier 2004, p. 265.]]. Certains ont espéré que le temps éroderait les aspérités culturelles et que les fils d’immigrés nés sur notre sol finiraient par se fondre dans le paysage. Pourtant, tout semble indiquer qu’il n’en est rien. Au début des années 80, rappelle Eric Conan de L’Express dans un essai corrosif[[La gauche sans le peuple, Fayard, mars 2004, p.126.]], certains spécialistes parlaient de « désislamisation »[[L’islamologue Bruno Etienne estimait que le taux de pratique religieuse des musulmans à Marseille ne dépassait pas 5% en 1980. In Etre français aujourd’hui, Edition 10/18, 1988.]]. Or, on constate aujourd’hui un retour qu’illustre un récent sondage de la Sofres mené auprès des « jeunes de 18 à 30 ans nés en France de parents algériens, marocains ou tunisiens » et publié dans L’Hebdo des socialistes[[La marche de l’égalité : vingt ans après, qu’est-ce qui a changé ?, 6 décembre 2003.]]. Les sondeurs ont posé exactement les mêmes questions que celles d’un précédent sondage de 1993 : les réponses sont éloquentes et montrent une nette dégradation en dix ans : 45% des jeunes Français de parents maghrébins se sentent « plus proches du mode de vie et de culture des Français » contre 71% en 1993, tandis que 39% se sentent « plus proches du mode de vie et de culture de [leur] famille » contre 20% dix ans auparavant.

D’où la grande interrogation du moment : l’Islam est-il soluble dans la République ? Question de méthode : comment mettre un terme au communautarisme – notre République est dite « indivisible » – qui se répand en France parmi les musulmans et favoriser ainsi l’émergence d’un Islam de France ? Le constat fait en effet l’unanimité : « les revendications identitaires ou communautaires s’affirment ou s’exacerbent », affirmait, au lendemain de la publication du rapport Stasi, Jacques Chirac dans son discours « relatif au respect du principe de laïcité dans la République »[[Le 17 décembre dernier.]].

Mais surtout question de fond : la religion musulmane est-elle compatible avec les valeurs républicaines ?

Et chacun de s’interroger gravement sur ce qu’enseigne réellement le Coran : le djihad est-il une conversion, un « effort »[[Traduction littérale.]] personnel ? Une guerre sainte contre l’infidèle ? Quelle place l’Islam offre-t-il aux femmes[[« Les hommes sont supérieurs aux femmes à cause des qualités par lesquelles Dieu a élevé ceux-ci au-dessus de celles-là », affirme un verset du Coran (4, 38).]] ? Le voile est-il cultuel (et obligatoire) ou culturel (et facultatif) ? Comment l’Islam définit-il la nature du pouvoir politique par rapport au spirituel ?

Et chacun de répondre à ces questions en fonction de sa lecture du Coran et de ses références : Dalil Boubakeur, recteur de la mosquée de Paris, tenant d’une ligne modérée ; Tariq Ramadan, petit-fils d’Hassan al-Banna, fondateur en 1928 des très radicaux Frères musulmans, habile et charismatique défenseur de l’Islam intégral[[Tariq Ramadan est réputé roche de l’Union des Organisations Islamiques de France (UOIF) qui remporta les élections au CFCM.]] ; ou Fadéla Amara de « Ni putes, ni soumises », association en pointe contre le sexisme des banlieues.

Autant de questions fondamentales pour l’avenir de notre société ou l’Islam est devenu la deuxième religion alors que la première semble appartenir à une histoire révolue – le lien entre ces deux phénomènes étant évident. Autant de questions fondamentales auxquelles les partis de gouvernement veulent répondre positivement. Quitte à se voiler la face en pensant qu’une interdiction des signes religieux à l’école résoudra le problème de fond. Or, le port du voile, s’il se développe – et sans doute une telle loi risque-t-elle de le favoriser in fine – n’est en réalité qu’un épiphénomène. Ce n’est que l’arbre qui cache la forêt : les quelques centaines de jeunes filles voilées masquent les millions de musulmans inassimilés.

Ces questions fondamentales, il est bien tard pour se les poser. Il aurait fallut y réfléchir avant. Avant d’autoriser, au mépris de toute prudence politique élémentaire, des millions de musulmans à s’implanter sur notre sol avec femmes et enfants. Avant, surtout, de détruire la culture chrétienne au nom d’une fausse conception de la laïcité. C’est là, en effet, l’origine du mal : nous demandons aux musulmans de s’assimiler mais quel modèle pourrions-nous leur proposer si ce n’est le néant relativiste imposé sous couvert d’émancipation ? « Voilée ou pas, l’important c’est de s’émanciper », proclame, en Une de notre numéro, le panneau brandi par ces jeunes musulmanes. Mais quelle émancipation voulons-nous ? Celle de la pure liberté individuelle, assise de notre société relativiste, celle de l’Islam, celle du christianisme ? Tel est le fond du problème car ces trois conceptions sont radicalement divergentes et ne peuvent cohabiter…

Cacher ce voile que je ne saurais voir…

A l’occasion du débat parlementaire sur le port de signes religieux à l’école, le gouvernement a voulu marquer la solennité du moment : le temps était venu de mettre de côté les querelles partisanes. Après concertations, droite et gauche ont trouvé un terrain d’entente sur cette question[[Quelques amendements proposés par l’opposition ont été votés.]] et ont affiché la quasi unanimité des grands jours. En dépit de cette unanimité sur le pacte républicain, ce « front républicain » est d’un genre nouveau. On l’a connu plus franc du collier. L’opposition était de principe. Aujourd’hui, l’adversaire est l’Islam mais ce n’est qu’implicite. S’attaquer au communautarisme, oui ! mais en prenant garde de ne point nommer la communauté concernée. De ne point porter de jugement de valeur. Bref, à part Claude Imbert qui fit une sortie aussi tonitruante qu’excessive en avouant sans complexe qu’il était « islamophobe », chacun cherche à préserver son brevet de bien-pensance.

Si Bernard Stasi a été propulsé président de la Commission sur la laïcité, c’est que la nomination de cet ardent défenseur de « l’immigration-une-chance-pour-la-France ! »[[Titre du livre qu’il publia en 1984.]], devait permettre d’éviter la stigmatisation d’une communauté. Peine perdue, chacun sait – mais le tait – que cette loi ne vise que l’Islam. Quant aux propositions de sa commission – retoquées au final par Jacques Chirac – , elles visent aussi à sauver les apparences : chômer les jours de l’Aïd-El-Kébir et, pour ne pas perdre l’équilibre entre les communautés, les jours de Kippour. Sur les plateaux et dans les studios, mêmes voltiges cousues de fil blanc : les invités principaux étaient des représentants de la communauté musulmane que l’on appelait à la barre pour qu’ils apportent des preuves de leur bonne foi républicaine ; les autres jurant « leurs grands dieux » que l’Islam n’était pas en accusation.

Quant au débat proprement dit, il refuse d’évoquer ostensiblement le voile. On préfère le noyer au milieu d’autres signes religieux, à savoir kippas et « grandes » croix. Bien sûr, personne n’est dupe : a-t-on vu beaucoup de kippas en dehors des écoles confessionnelles juives ? Quant aux « grandes » croix – grandes comment ?, personne ne le sait – qui peut dire qu’il en a déjà vu une seule ? Bref, tout le monde sait que ce n’est pas du port de kippas et de croix dont les enseignants devront juger au cas par cas mais bien du port du Hijâb ; que ce n’est pas de la montée des revendications religieuses dont s’inquiètent nos gouvernants mais du poids de l’islam sur la vie publique (voile à l’école, demandes d’horaires réservés aux femmes dans les piscines municipales, refus de l’auscultation par des médecins hommes à l’hôpital, commerces ne proposant plus que des produits hallal[[« Licite », selon la tradition islamique.]]…). Pour qui douterait de l’objet réel de la loi, la question du port de la barbe abordée par l’ancien ministre de l’Education, Luc Ferry, est une nouvelle preuve. Et on imagine un débat kafkaïen entre un professeur socialiste, militant de l’idéal démocratique, hussard noir de la République et donc porteur de barbe et un jeune islamiste : au nom de sa barbe, le premier exclurait le second parce qu’il la porte aussi !

Toujours dans l’optique de ne pas froisser la communauté musulmane, « ostensible », moins connoté, fut préféré à « ostentatoire ». Habileté sémantique atténuant ainsi la mise en accusation en visant moins ostensiblement l’Islam, Jacques Chirac expliquant tout de même, lors de son discours du 17 décembre, qu’on entendait par signes ostensibles « ceux dont le port conduit à se faire remarquer et reconnaître immédiatement à travers son appartenance religieuse ».

On pourrait comprendre toutes ces acrobaties intellectuelles s’il s’agissait de prudence politique. On pourrait même comprendre que ces dispositions législatives ne visent pas directement l’Islam puisque l’objet même d’une loi est d’être général et impersonnel, c’est-à-dire de ne viser personne en particulier : nécessaire protection des libertés individuelles conforme à l’idée classique de la loi. Cependant on sait que, derrière cette manière d’être, se profile le refus de voir les choses telles qu’elles sont. Nos responsables politiques sont, en effet, les dernières victimes du politiquement correct qu’ils ont largement contribué à alimenter en interdisant, au nom de présupposés idéologiques, tout débat sur l’immigration et sur l’islamisation : les voici pris dans leurs propres filets.

Intégrer l’Islam ?

On nous laisse entendre qu’une entente cordiale entre la République et l’Islam serait envisageable si ce dernier acceptait de gommer les aspérités de sa doctrine pour l’occidentaliser. Or, Islam et République sont, par essence, deux doctrines radicales, deux systèmes englobant, deux idéologies totales n’admettant de ce fait aucune nuance et qui sont, qui plus est, diamétralement opposées : radicale confusion d’une part, séparation absolue d’autre part. A ce sujet, la distinction islam/islamisme est difficile à opérer et certains n’hésitent pas à aller jusqu’au bout du raisonnement. Ainsi en est-il de l’islamologue Anne-Marie Delcambre qui explique : « L’intégrisme n’est pas la maladie de l’Islam. Il est l’intégralité de l’Islam. Il en est la lecture littérale, globale et totale de ses textes fondateurs »[[L’Islam des interdits, Desclée de Brouwer, 2003.]]. Quant à la laïcité prônée par la République, et contrairement à l’idée reçue – l’idéal républicain serait la tolérance incarnée -, elle est radicale : elle n’est pas une bienveillante neutralité vis-à-vis des religions mais un parti pris philosophique, un présupposé idéologique qui n’autorise ni la demi mesure ni l’accord amiable. En ce sens, le débat sur les relations Islam/République est faussé à la base et si l’Islam se fondait dans la République, ce ne serait plus l’Islam : il y perdrait ipso facto sa substance.

Avant de poursuivre notre propos, précisons ce que nous entendons lorsque nous parlons de République et d’Islam. Nous parlons de la première en tant qu’idéologie (pensée porteuse d’un projet global pour l’homme qui n’est pas en accord avec la nature des choses) et non pas en tant que régime (l’Eglise enseigne que le mode de fonctionnement des institutions est laissé à la libre appréciation des hommes, se reporter en page 46 pour en savoir plus). D’autre part, nous parlons bien de l’Islam et non des musulmans. Cette précision ne constitue pas la marque de gages offerts au politiquement correct (comme certains peuvent le penser dès lors que l’on aborde ce sujet) mais l’expression de la réalités des êtres et des choses : il faut toujours distinguer, en effet, nature d’un système englobant et vie personnelle des hommes. Faute de quoi, emportés dans des raisonnements simplistes et lapidaires, nous risquerions de verser dans des dérives idéologiques.

Les hommes sont tous enfants de Dieu et appelés à la béatitude céleste quelles que soient leur race, leur religion, leurs travers et leurs égarements. Ce préalable posé, tout rejet épidermique, toute dialectique simpliste est incompatible avec le christianisme. Au plan humain, terrestre, temporel, cette distinction entre le système et les hommes a des répercussions politiques directes. Dans le cas de l’Islam, puisque c’est de cela dont nous parlons, il est impossible de l’intégrer en tant qu’entité mais l’assimilation au cas par cas n’est pas une utopie. C’est le sens de ce qu’écrivait Marie-Joëlle Guillaume dans Famille Chrétienne[[19 janvier 1998.]] et que Permanences reprenait au dos de son numéro Intégrer l’Islam ? de mars 2002 (n°389) : « Accueillir l’Islam et accueillir des musulmans, ce n’est pas la même chose. Fidèle à ses institutions, une terre chrétienne peut en offrir le bénéfice à des personnes de bonne volonté qui ne partagent pas sa foi, mais que ses valeurs et son mode de vie attirent par leur rayonnement propre (…). Encore faut-il que cette attirance existe en effet, et que les musulmans qui pourraient être accueillis sur une terre chrétienne ne rejettent pas la substance de la culture qui les accueille – soit par une forme de nihilisme, soit par esprit de conquête. Encore faut-il aussi que la terre en question soit réellement une terre chrétienne ».

Nous entendons déjà la remarque que l’on pourrait nous faire : à savoir, qu’il est aujourd’hui, en l’état actuel des choses, impossible d’assimiler au cas par cas. Comme si cette juste appréciation remettait en cause le principe posé ci-dessus. Bien au contraire, c’est une preuve a contrario de ce que nous disions : en n’exigeant des musulmans s’installant sur notre sol aucune assimilation et de nos lois et de nos mœurs et en refusant de limiter cette immigration, nous avons permis à l’Islam, en tant qu’entité, de se reconstituer chez nous. Et, les hommes étant tributaires du système, nous avons de moins en moins les moyens de les assimiler à mesure que le temps passe.

Bref, c’est de cette distinction système/hommes que découle notre conception de l’immigration qui, comme toute chose, exige de la mesure et de l’équilibre plutôt que de la radicalité : reconnaissance du droit naturel à l’émigration (devoir du pays accueillant), ce droit devant être subordonné à l’assimilation (devoir de l’immigrant).

De ce devoir d’assimilation découle la nécessité de soumettre le phénomène migratoire (comme toute chose d’ailleurs) à la mesure et au respect de l’harmonie sociale, culturelle et politique. En effet, nul besoin d’avoir fait l’ENA pour comprendre que plus l’immigration d’une population donnée est importante, moins on accueille de personnes, plus on importe un système, ce qui entraîne « une transformation fondamentale de la société française »[[Marcel Gauchet, philosophe. Cité par Eric Conan, p.108.]]. Argument frappé au coin du bon sens dont on aimerait qu’il soit admis une fois pour toutes.

Deux visages d’une même confusion

Cette précision faite, revenons à notre sujet. Entre l’absolu de la séparation nature/surnature et l’absolu de la confusion temporel/spirituel, aucun compromis n’est donc possible. Pour cette raison, l’affaire du port du voile n’est pas une tension passagère appelée à ne durer que le temps que chacun dans le couple (République/Islam) trouve ses marques mais un véritable bras de fer. La République vient de remporter la seconde manche en faisant voter à la quasi unanimité cette loi contre les signes religieux mais, on oublie, un peu rapidement, qu’elle avait perdu la première à l’occasion de l’installation du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM).

Reprenant à son compte le projet de J.P. Chevènement, ministre de l’Intérieur du gouvernement Jospin, de création d’un conseil représentatif des musulmans de France, Nicolas Sarkozy, alors Place Beauvau[[Ministère de l’Intérieur.]], le mena à son terme. Mais, cette opération aboutit aux effets inverses. Le raisonnement était pourtant simple : en dépit de son absence d’unité, il fallait doter la communauté musulmane d’une institution pour, selon les propres mots de Nicolas Sarkozy, « en finir avec l’Islam des caves et des garages qui a nourri l’extrémisme et le discours de violence »[[Permanences , janvier-février 2004, Ecole, état d’urgence, p. 65.]]. Et, il est vrai, qu’au sein du système officiel, on n’est plus naturellement porté à la pondération et à la modération. Mais, à la grande surprise de nombreux observateurs, les élections au CFCM permirent l’émergence de l’Union des Organisations Islamiques de France, courant radical qui remporta haut la main le scrutin.

Nul ne sait ce qu’il adviendra de cette institution mais la troisième manche Islam/République pourrait bien se dérouler à la rentrée scolaire. De nombreuses jeunes filles vont sans doute tester l’application de la loi et la réactivité de l’institution scolaire et des pouvoirs publics. Rendez-vous donc à l’automne prochain…

Le ministre de l’Intérieur du gouvernement Raffarin II tenta d’atténuer les résultats de ce scrutin en imposant à la tête du CFCM le très modéré – mais peu représentatif – recteur de la Mosquée de Paris, afin de donner à cette représentation officielle de l’Islam une image affable. Ce qui ne masque rien de la réalité de l’Islam en France[[Aux prises avec l’aile radicale, Boubakeur menaça de démissionner.]], objet de reprises en main de la part d’imams subversifs – tel l’imam de Vénissieux qui s’est déclaré favorable au châtiment de l’épouse infidèle – et d’associations dont l’objet culturel ou éducatif n’est qu’une vitrine. Dans sa Lettre au Président à propos de l’immigration, Thierry Desjardins cite en guise d’exemple, le rapport parlementaire du Sénateur Larcher sur les banlieues : « les pouvoirs publics cèdent au chantage des islamistes qui se présentent comme les meilleurs acteurs sociaux, capables de maintenir l’ordre dans des quartiers difficiles où aucun policier n’ose s’aventurer »[[Fixot, 1996, p. 193.]]. Depuis, les choses ne se sont pas arrangées. D’où l’intervention du Président de la République le 17 décembre dernier : « un nouveau pas sera également franchi quand la formation d’imams français sera assurée et permettra d’affirmer la personnalité d’un islam de culture française »[[90% des 900 imams sont étrangers et ont été formés dans les universités coraniques du Maghreb. G. Mermet, Francoscopie 2003, Larousse.]].

Au-delà de l’opposition apparente, l’Islam et le laïcisme républicain se retrouvent dans une confusion de la sphère spirituelle et de la sphère temporelle : ce sont deux frères ennemis. Certes, l’une sépare tandis que l’autre confond. Mais c’est dans l’ordre des moyens et in fine les deux confondent : l’Islam est une religion politique (au sens où la sphère spirituelle est exacerbée jusqu’à ne laisser aucune autonomie au politique) et l’idéal républicain est une politique religieuse, une métaphysique (au sens où le politique prétend faire le bonheur de l’homme sur cette terre et écrase ainsi la sphère spirituelle). En confondant la sphère religieuse avec la sphère politique, l’Islam perd toute notion du caractère relatif des choses humaines. Le relatif est écrasé sous le poids d’un universel mal placé dans l’ordre des choses. A l’inverse, en séparant les deux sphères, le laïcisme proclame que le relatif est le seul universel acceptable[[Au mépris d’ailleurs de toute logique intellectuelle : expliquer qu’il n’y a pas de vérité, c’est en énoncer une.]] : l’universel est alors écrasé sous le poids d’un relativisme absolu. En résumé, une même confusion les unit.

Fils spirituel du laîcisme

Ce sont les dignes fils du laïcisme. Ils n’ont pas la « foi républicaine » de leurs pères. Ils sont moins fougueux, moins virulents. Leur discours est plus policé mais ils assument l’héritage. Un petit nombre s’en revendique ouvertement. Les autres ne voient pas comment on pourrait faire autrement : il faut vivre avec le postulat émancipateur que pose la séparation du temporel et du spirituel. Les passions républicaines se sont tues, mais le laïcisme n’a pas disparu pour autant. Il a juste changé de visage pour prendre celui du relativisme et de l’indifférentisme. Nos responsables politiques sont ainsi. Et ils s’étonnent pourtant d’avoir, aux portes de la cité, un Islam conquérant.

Le lien de cause à effet est pourtant clair : le laïcisme est la matrice du relativisme, le relativisme la matrice du multiculturalisme.

1 – Le laïcisme refuse une loi morale supérieure valable pour tous. Chacun pense ce qu’il veut et toutes les opinions se valent : ainsi naît le relativisme et l’individualisme.

2 – Puisque tout se vaut, le relativisme refuse d’imposer aux immigrants, qu’ils encouragent d’ailleurs à venir s’installer sur notre sol au nom de l’universalisme qui est le sien, le respect des mœurs, coutumes et traditions qui sont les nôtres : ainsi naît le multiculturalisme.

3 – L’homme ne pouvant vivre sans système de valeurs – il a besoin d’un sens à donner à sa vie -, les immigrés ont conservé leur code : ainsi naît le communautarisme. Dans Le guide républicain qui vient d’être publié par le ministère de l’Education, Alain Renaut souligne bien le lien de filiation entre individualisme et communautarisme, ce dernier naissant en rejet du premier.

4 – Enfin, les défenseurs du postulat laïcard se retrouvent ainsi face à l’Islam et la boucle est bouclée : ils récoltent ce qu’ils ont semés.

La situation est tellement paradoxale que c’est au nom de la laïcité que Nicolas Sarkozy s’est cru obligé d’organiser le culte musulman, au mépris de la loi de 1905 séparant le temporel du spirituel. Mais, comme le postulat laïciste n’est pas remis en cause, nos responsables n’ont pas les moyens de répondre au problème de fond posé par l’Islam.

Même Jack Lang, ardent défenseur de l’idéologie relativiste, s’est fendu, en 2003, d’une autocritique : « Dans les années 1980-1990, l’accent était mis sur le métissage, le mélange. L’idéologie qui nous animait était celle de la réconciliation fraternelle entre les enfants de toutes origines, sans réclamer d’eux qu’ils abolissent leurs différences, religieuses, culturelles ou autres. Nous étions peut-être un peu naïfs »[[L’Express, 30 avril 2003.]]. Un Mea culpa révélateur lorsqu’on relit ses propos irresponsables tenus dans l’exercice de ses fonctions de ministre de l’Education[[Dans un numéro du Monde de l’éducation.]] en avril 1995 : « Je trouve ces foulards très seyants. Ils mettent en lumière les beaux visages de ces jeunes filles ».

Raffarin: « il n’y a pas de place en France pour le communautarisme[[Devant le CFCM, le 4 mai 2003.]]

Venant de Claude Imbert, membre éminent de l’intelligentsia médiatique, ce « coming out » islamophobe est révélateur. Qui plus est lorsque l’on sait que ledit Claude Imbert n’est rien de moins qu’un des seize membres du Haut Conseil à l’intégration, institution installée en octobre 2002 par Jean-Pierre Raffarin et placé sous l’autorité directe du Premier ministre[[En décembre 2000, la démographe Michèle Tribalat démissionnait du Haut Conseil qu’elle accusait de faire le jeu des islamistes.]] ! C’est là une preuve flagrante de l’échec de l’assimilation. Notre pays qui refuse un code de valeurs autre que celui de la conscience individuelle n’est pas en mesure d’offrir l’assimilation aux musulmans qui s’y sont installés : on ne s’assimile pas au néant. « En encourageant le relativisme culturel, la gauche a contribué à la dégradation des conditions de l’intégration », fulmine Eric Conan[[La gauche sans le peuple, p.118.]]. A droite, Jacques Chirac n’a pas fait mieux en expliquant que « les racines de l’Europe sont autant musulmanes que chrétiennes »[[Le Figaro, 29 octobre 2003.]].

Les valeurs prônées par l’Islam sont, n’ayons pas peur de l’avouer, bien plus exaltantes que celles de notre société individualiste. D’où l’augmentation des conversions, de la pratique religieuse et de la radicalisation qu’observent les Renseignements généraux et les acteurs sociaux : « nous n’acceptons pas, s’insurge Dalil Boubakeur qui s’y connaît en matière d’Islam, que le talibanisme[[Vient de « tâleb » : étudiant en religion.]] devienne l’Islam de nos banlieues. Or, il y a un risque de voir l’Islam le plus radical trouver une écoute auprès d’une jeunesse fragilisée… »[[Libération, 29 octobre 2001]].

On comprend, en effet, que face à la décadence occidentale, les musulmans préfèrent se protéger et vivre entre eux. D’autant que le sens de la communauté est, chez eux, très fort : quel que soit l’endroit où il vit, et cela même s’il ne pratique pas, le musulman appartient à la communauté des croyants (l’Islam ne permet pas de renier sa foi). L’Oumma est pour lui l’unique communauté de rattachement, tout comme « le marxisme rejetait [l’Etat-Nation] au profit de l’unité du prolétariat international »[[Le choc des civilisations, Samuel Huntington, p. 192.]]. Il appartient à l’Oumma et à la « maison de l’Islam » (le Dahr el-Islam) tandis que le reste du monde constitue la « maison de la guerre » (Dahr el-Harb). Autant dire que cette vision manichéenne du monde entraîne explicitement ou non une dialectique très dangereuse : si les musulmans se réfugient dans le repli identitaire, c’est qu’ils se sentent en danger et ce ne peut être que contre la « maison de la guerre ».

Nous ne disons pas que cela soit formel pour tous. Dans l’immense majorité des cas, c’est un tour d’esprit implicite, un climat culturel dans lequel ils vivent. En témoigne la mise en garde de Lionel Jospin devant les préfets réunis au ministère de l’Intérieur quelques jours après le « 11 septembre », contre ce qu’il appelait, les « réactions irréfléchies de solidarité instinctive » dans nos banlieues[[Le 20 septembre 2001.]], ou le match France-Algérie, le 6 octobre 2001, qui donna lieu, chez les jeunes beurs, à un « hooliganisme » culturel et religieux. Les résultats des dernières « européennes » témoignent aussi de ce repli communautaire. La liste « Euro-Palestine », du très controversé Dieudonné, a fait ses meilleurs scores dans les quartiers à forte population immigrée : 10,75% à Garges-lès-Gonesses, 8,62% à Trappes, 7,75% à Gennevilliers ou 7,19% à La Courneuve.

En résumé, avec notre relativisme, nous sommes bien mal placés pour leur demander de s’assimiler et, dans cette situation, nous aurions beau être armés de la meilleure volonté politique en la matière, nous n’aurions toujours pas les moyens de cette politique.

Certains, estimant à juste titre que les Français d’origine musulmane sont des laisséspour-compte de la croissance économique, espèrent qu’un partage plus équilibré de la richesse nationale permettra aux musulmans de se fondre dans la société, ainsi qu’il en a été du prolétariat. Mais l’homme vit-il seulement de pain ?

Inch’ Allah ?

Face à cet introuvable compromis entre une forte population musulmane et une nation fortement laïcisée, à cette incompatibilité de nature entre le greffon islamique et la moelle républicaine, il n’y a pas trente six solutions. Entre confusion et séparation, il ne reste que la distinction harmonieuse des deux domaines.

C’est le chemin proposé par le Christianisme. Bien que prit entre deux feux sur la question de la laïcité, dont il faudra d’ailleurs se réapproprier le terme car il nous revient de fait, les chrétiens sont donc force de proposition en ce domaine. D’autant qu’un grand nombre de personnalités reconnaissent la place du christianisme en France comme le rabbin Josy Eisenberg : « Il serait choquant que la France, pour avoir, par intérêt ou par générosité, accueilli des populations allogènes, soit contrainte de voir altérées ses traditions et ses manières de vivre. (…) Le christianisme est partie intégrante de l’identité de la France ; ses églises appartiennent à son paysage et ses fêtes, qu’elles soient plus ou moins célébrées, à sa civilisation »[[Le Monde, 30 mai 2003.]].

Dans ces conditions, nous n’avons le choix qu’entre deux voies : celle du repli, estimant que nous sommes susceptibles de prendre un mauvais coup ; celle de la proposition, considérant que nous pouvons mettre tout le monde d’accord (catholique veut dire universel).

La première voie aboutira à la mort de la laïcité qui tombera sous les balles perdues de cette lutte acharnée entre Islam et République. La seconde à la renaissance chrétienne de notre pays. Cependant, et ce point est fondamental, c’est moins grâce à de belles démonstrations intellectuelles que nous remettrons la laïcité à l’honneur, qu’en vivant activement et efficacement notre condition de laïcs chrétiens. Nos contemporains auront alors devant les yeux la preuve des bienfaits de la distinction entre le pouvoir des clercs et celui des laïcs.

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