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Malheureusement moins connue que Les noces de Cana dont la taille et la composition magistrales ont garanti la renommée, la Judith et Holopherne de Véronèse, œuvre tardive du grand maître italien du XVIe siècle, peut néanmoins être considérée comme l’un de ses chefs d’œuvre. L’on y découvre toutes les composantes de son immense talent : la somptuosité de sa palette dorée rehaussée d’élégants contrastes de couleurs, l’originalité de sa composition en oblique, la beauté plantureuse et sensuelle de ses personnages féminins à la chevelure blond vénitien, l’intensité du sujet traité soutenue par un travail en gros plan, le traitement en “instantané” d’une scène saisie dans son mouvement qui donne au spectateur le sentiment d’en être le ­témoin et de s’immiscer dans l’intimité des protagonistes.

Les contemporains de Véronèse connaissaient certainement mieux que nous le passage de l’histoire biblique (Livre de Judith) dont ce tableau est le résumé tragique. L’héroïne juive Judith, pour sauver la ville de Béthulie de la destruction par l’armée assyrienne, séduit Holopherne, général commandant les troupes ennemies, et lui tranche la tête pendant son sommeil, désorganisant ainsi totalement les rangs des assaillants.

Un talent authentiquement chrétien

Le choix par l’artiste de la composition est ici décisif. C’est lui qui va faire de cette scène biblique un tableau authentiquement chrétien, une méditation sur la souffrance démunie de l’homme face à la faiblesse de sa nature.
Il nous présente Judith en gros plan, tenant entre ses mains la tête du général qu’elle vient d’assassiner, et dérangée par l’arrivée de sa servante. Cette dernière lui apporte avec complicité un linge qui permettra d’envelopper la tête de la victime, mais son attitude ne laisse aucune équivoque sur l’effroi que lui inspire le geste de sa maîtresse. La servante regarde le visage d’Holopherne dont les yeux encore ouverts donnent l’impression qu’il la prend à témoin de l’injustice de son sort. Judith, elle, a relevé la tête pour faire face à sa servante, mais son regard se perd dans le vague. Dans le triangle qui relie les trois visages de cette œuvre s’inscrit toute son intensité dramatique. Les spectateurs que nous sommes sont immédiatement saisis par la cruauté mais surtout par la souffrance qui se dégage de cette scène.

Après avoir séduit le général ennemi, Judith s’est donnée à lui pour endormir toute sa méfiance, elle lui a offert sa tendresse pour l’entraîner dans le sommeil et tandis qu’il était abandonné auprès d’elle, totalement démuni, elle l’a assassiné… pour sauver son peuple assiégé par les troupes assyriennes que son amant commandait.

Même s’il fut inspiré par le patriotisme, son acte est un meurtre perpétré contre un être sans défense à l’instant de sa mort. Peut-être a-t-elle elle-même succombé au charme de cet homme qu’elle vient de trahir. C’est ce que laisse entendre la façon dont ses deux mains enserrent la tête de sa victime; il y a de la tendresse dans la façon dont ses paumes caressent la tête qu’elles tiennent et semblent attirer contre la poitrine de la meurtrière. L’arrondi sensuel de ses bras confirme ce sentiment; nulle raideur, nulle crispation dans l’attitude de Judith; la criminelle a les mêmes gestes que l’amante. Par ce choix de composition, Véronèse nous entraîne dans une méditation sur l’ambiguïté de la nature humaine.

Véronèse associe le spectateur à sa propre méditation

La lumière douce, presque diffuse, qui vient de la droite du tableau, dans le dos de la servante, se pose sur le superbe visage de Judith, nous révélant la bouleversante expression de celui-ci. Comment ne pas être profondément touché par ce regard perdu, mouillé de larmes, aux paupières légèrement baisées ? L’expression de ses yeux à la fois confus, peinés, honteux, se retrouve sur les commissures de ses lèvres à peine entrouvertes pour laisser échapper un repentir qui ne sait comment s’exprimer. Véronèse associe ici le spectateur que nous sommes à sa propre méditation en le laissant libre de s’interroger sur la nature de ce repentir.

Une fois son geste accompli, un fois son peuple délivré de la menace qui pesait sur lui, elle se retrouve seule face à sa propre responsabilité, à la cruauté et à la perfidie de son acte et… de sa nature. Ses gestes sont ceux de la tendresse, son visage confus et douloureux est celui du repentir, et pourtant, si c’était à refaire… elle le referait.

Nous voici placés, à travers elle, devant notre propre ambiguïté, face à notre nature limitée et pécheresse qui répond si souvent au mal par le mal et n’est capable que de regretter des actes que nous sommes inconsciemment convaincus de commettre à nouveau si besoin est.

Douloureuse réflexion sur nous-mêmes qui avons toujours de bonnes raisons de commettre des iniquités. C’est le sort de la nature humaine, rares sont ses membres qui font le mal pour le mal; nous commettons tous des injustices, des  cruautés … avec la certitude qu’il n’y avait rien d’autre à faire et que c’était pour un plus grand bien.

Un mal commis contre autrui et la volonté de Dieu

Vient alors la honte de l’acte commis qui, quelles que soient nos raisons, nos bonnes intentions, restent un péché, un mal commis contre autrui et la volonté de Dieu.
Seul l’amour de ce Dieu pouvant racheter la misère de notre nature. C’est la conclusion vers laquelle nous achemine la méditation chrétienne de Véronèse ainsi que l’émotion profonde qu’il a su faire naître en nous.

Judith la mercenaire

Autre pays, l’Allemagne. Autre peintre, Kranach. Autre religion, le protestantisme. Même sujet… mais traité dans un esprit totalement différent ! Encore une fois, c’est la composition qui nous l’indique. Raidie dans la fierté de son acte, la Judith de Kranach n’a aucun remords. L’épée fièrement dressée dans sa main droite, la main gauche crispée pour tenir la tête tranchée de celui qu’elle vient d’assassiner, elle apparaît comme la “justicière” qui n’a fait que son devoir. Les moyens employés et le sang traîtreusement répandu ne lui importent pas. Tout respire la dureté dans cette œuvre à la palette fortement dominée par le noir et le rouge… sang. L’on retrouve les mêmes sentiments implacables dans
la poigne de fer qui tient le pom­meau de l’épée, dans les doigts agrippés à la chevelure du décapité tels les serres d’un oiseau de proie, dans le regard dur, la mâchoire serrée et les lèvres pincées de cette héroïne macabre, sans état d’âme. Le crime, sans le repentir, n’est-ce pas la pire façon de concevoir son devoir ?

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