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Tout est lié pour qu’Il règne

Raisons d’espérer

Jean Ousset

Tout est lié pour qu’Il règne

Tous ces textes sont tirés de l’ouvrage Raisons d’Espérer – Jean Ousset édité par Ichtus

Tout n’est pas perdu (…), parce que les êtres humains, capables de se dégrader à l’extrême, peuvent aussi se surmonter, opter de nouveau pour le bien et se régénérer, au-delà de tous les conditionnements mentaux et sociaux qu’on leur impose. Ils sont capables de se regarder eux-mêmes avec honnêteté, de révéler au grand jour leur propre dégoût et d’initier de nouveaux chemins vers la vraie liberté. Il n’y a pas de systèmes qui annulent complètement l’ouverture au bien, à la vérité et à la beauté, ni la capacité de réaction que Dieu continue d’encourager du plus profond des cœurs humains.

Pape François, Laudato Si’, 205


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Présentation

On trouvera regroupés ici plusieurs textes de Jean Ousset dont le chapitre Ecce Homo de son ouvrage le plus connu Pour qu’Il Règne

Pourquoi reproduire ces écrits dans un seul ouvrage ? 

Les idées qui y sont exprimées peuvent sembler à première vue, disparates. Mais un examen plus attentif dégage un fait frappant : les développements successifs d’un article à l’autre apparaissent en réalité comme une variation autour d’un thème majeur : le réel se découvre et s’impose comme un tout indissociable. 

Théorie et pratique, raison et histoire, naturel et surnaturel, doctrine et expérience, foi et raison, cœur et intelligence, esprit et méthode, prière et action : autant de liens étroits, à l’écart de toute illusion, qui donnent des RAISONS D’ESPÉRER dans la fécondité d’une action culturelle, sociale et politique. 

Tout est lié, nous dit le Pape François, pour que le Christ règne et que Sa volonté soit faite sur la terre comme au ciel

Jean-Ousset a marqué plusieurs générations en leur faisant aimer le plan de Dieu pour l’homme. Il nous mobilise pour aller aux périphéries et trouver les arguments qui puissent être entendus sans en appeler toujours à l’argument d’autorité. Ses écrits sont un antidote à la morosité et au désespoir. Ils ont le talent pour nous convaincre de ce que le christianisme est le seul humanisme authentique et que le Christ, vrai Dieu et vrai homme est le seul Sauveur des hommes. 

Reprenant l’enseignement de l’Église et de l’histoire, la leçon des faits et le témoignage des incroyants, Jean Ousset est toujours catholique et fidèle à l’Église. Il nous fait partager son émerveillement devant l’ordre des choses créées, la fécondité de l’Église et les beautés de la civilisation chrétienne qu’il ne faut jamais avoir peur de comparer.

Il s’adresse à tous ceux qui ont au cœur l’amour de la patrie et le souci de penser leur action. Ils seront impressionnés de découvrir, formulée par un simple laïc catholique et comme par anticipation, la cohérence des traits marquants de l’enseignement de Jean-Paul II, Benoît XVI et du Pape François. Humanisme vrai, dignité de la personne humaine, ordre des choses, charité dans la vérité, responsabilité politique, sociale et culturelle des chrétiens, la manière de conduire une action médicinale qui soigne le corps social au lieu de le diviser, la nécessité d’aller vers ceux qui se croient perdus, la miséricorde divine pour tous : tout est lié, tout se tient et c’est l’honneur des chrétiens, mais pas seulement eux, de rendre témoignage à la Vérité, de vouloir être collaborateurs de la Vérité, pour reprendre la devise de Benoît XVI. 

Ces textes écrits entre 1956 et 1980 sont d’une actualité brûlante au moment où la sécularisation, l’humanisme athée, l’esprit de mai 68 et le multiculturalisme, semblent fragiliser les fondements de la Cité nécessaires pour faire vivre ensemble des citoyens divisés de croyances et de cultures. Sur quelles fondations et comment bâtir la maison commune pour vivre en paix ? Quelle est notre espérance ? Quelles sont les raisons et les exigences de notre espoir ?

Il s’agit, plus que jamais, de ne pas dissoudre le christianisme et d’agir, sans avoir peur, à la manière de Jésus-Christ. 

Tout se tient ! Tout est lié !

Bruno de Saint Chamas

1. Sauver ceux qui se croient perdus

Que faut-il dire à ceux qui se croient perdus au point de désespérer ?

Telle a été l’obsession constante de Jean Ousset, tant il était convaincu que ce n’est pas en « jetant des pierres »  faites avec la « doctrine » du haut de la cathédre de Moïse que l’on peut toucher les cœurs et faire aimer Dieu et sa Loi d’amour. Il cherchait la manière de transmettre un trésor « pour répandre la liberté des enfants de Dieu, pour transmettre la beauté de la Nouveauté chrétienne, quelquefois recouverte par la rouille d’un langage archaïque ou simplement incompréhensible », pour reprendre les mots forts du Pape François dans son message de clôture du Synode. 

Même si cette Loi est le chemin du bonheur de l’homme puisque « Dieu a créé le monde en y inscrivant un ordre et un dynamisme que l’être humain n’a pas le droit d’ignorer[1]», il faut annoncer la Miséricorde à partir de l’Évangile. La finesse de Jean Ousset n’a rien perdu pour aujourd’hui dans cette atmosphère où malheureusement même des catholiques se permettent de juger l’Église avec les catégories du monde. Le texte qui suit n’a été écrit par Jean Ousset que pour essayer d’aider ceux qui n’ont aucune confiance en leur propre justice, en leurs propres mérites, parce qu’ils sont et qu’ils se reconnaissent pécheurs.

La miséricorde l’emporte sur la justice

Nous avons une « suprême méconnaissance de la justice » de Dieu « par un évident mépris de sa miséricorde » parce que nous lui préférons « ces morales à allure comptable » qui (…) écartent plus qu’on ne le croit de la seule morale, parce que seule morale ordonnée aux seules exigences du seul salut. Le salut en Jésus-Christ. Le salut par Jésus-Christ. Le salut par et dans l’amour de Jésus-Christ.

Il suffit pour en saisir le tour d’esprit d’évoquer cette parabole incomprise s’il en est, de « l’intendant infidèle ». Parabole qui scandalise même, tant nous craignons d’y voir une inquiétante condescendance de l’Evangile pour les escrocs. 

Incompréhension d’autant plus désastreuse qu’en cette parabole est caché le secret de cette miséricorde dont les pécheurs que nous sommes ont tant besoin. 

Puisqu’en effet, c’est au moment où le Seigneur nous assimile à un abominable escroc qu’Il nous livre la formule d’un incroyable espoir. En nous révélant comment échapper à Sa justice ! Comment abuser de Sa bonté. (…)

Sachons qu’au regard de la justice de Dieu nous sommes tous des escrocs, gaspillant, dilapidant, détournant les biens, les dons dont ce Dieu nous a comblés, dont ce Dieu nous a pétris.

Car l’Evangile nous le dit sans la moindre équivoque, Dieu, comme le maître odieusement grugé de la parabole… Dieu, dans son infinie miséricorde, va jusqu’à se réjouir de ce qu’on sache l’escroquer pareillement. Puisqu’il est bien écrit : « Et le maître loua l’intendant infidèle de ce qu’il avait agi ainsi ».

Paroles effarantes. Mais ineffable exemple d’une miséricorde l’emportant sur la justice

Quelle merveille ! Et quel remède contre le désespoir cette parabole devrait être, pour les escrocs que nous sommes ! Car, bien comprise, cette parabole (…) devient, par excellence, la révélation la plus bouleversante sans doute de l’inconcevable excès de la miséricorde de Dieu à notre égard ! Miséricorde dans laquelle Dieu Lui-même se trahit, en quelque sorte. 

A notre seul profit ! Et comme au mépris d’une justice dont l’implacable rigueur ne cinglera que le Crucifié, ayant accepté, Lui, de payer pour nous.

Ne pas désespérer de la miséricorde

Impérieuse nécessité de persuader (les pécheurs) que quelle que soit leur impuissance (réelle ou supposée), ils ne doivent rien lâcher de ce qu’ils peuvent tenir, qu’ils doivent tout faire de ce qui leur est encore possible. Pour au moins essayer d’émouvoir l’Infinie Miséricorde, en Lui montrant qu’ils n’ont pas encore commis l’épouvantable blasphème qui consiste à désespérer d’Elle. Car rien n’est pire que de désespérer de la bonté de Dieu. (…)

Devoir donc d’espérer, contre toute espérance, en la Miséricorde !

Car est-il vertu plus méconnue que la vertu théologale d’espérance ? Vertu mineure aux yeux d’un très grand nombre, coincée qu’elle est entre la foi et la charité, qu’on explique, qu’on médite, et sur lesquelles on insiste beaucoup plus. 

Alors que c’est en péchant contre l’espérance que se perdent plus sûrement les plus pauvres, les plus pitoyables d’entre les pécheurs.

Péché contre l’espérance qui, en un sens, est plus offensant pour Dieu que les péchés contre la foi et la charité. Car, répétons-le, comme tels, ces derniers L’insultent moins dans ce qui devrait précisément nous Le rendre plus aimable : l’infinie bonté pour nous de Sa Miséricorde.

Donc ne jamais consentir à pécher contre l’espérance. Ne jamais s’abandonner à cette « cohérence dans la culpabilité » qui tend à faire croire qu’à partir du moment où l’on est un pécheur sévèrement condamnable, le « un-peu-plus » ou le « un-peu-moins » n’importe guère. Nous efforcer, au contraire de faire avec un zèle accru ce qui, par ailleurs et de toutes façons, reste la Loi. 

Et comme l’on comprend alors le « misereor super turbam », le « j’ai pitié de cette foule », tombé des lèvres de Jésus-Christ, Notre-Seigneur.

C’est sur l’amour que nous serons jugés

Si, comme l’a dit saint Jean de la Croix :  « c’est sur l’amour que, finalement, nous serons jugés », cela ne permet certes pas de récuser la Loi, mais cela peut et doit aider à faire comprendre qu’il importe, par dessus tout, de se dépenser généreusement, de rester fidèle, de tenir en tout ce qu’on peut tenir, de ne jamais perdre l’adoration due à l’infinie miséricorde, puisque de tous les caractères divins, c’est celui qui est, en quelque sorte, « fait pour nous » !

Même si l’on se sait en contradiction grave avec la Loi (et, par là-même, exclu des sacrements) ne pas cesser d’être fidèle en tout ce que l’on peut. Sans se plaindre. Sans cesser de se reconnaître pécheur. Sans chercher surtout à semer le doute sur la sainteté de la Loi  en suggérant, comme beaucoup tendent à le faire aujourd’hui, qu’elle serait trop sévère ! Sans insinuer, que l’on vaut ceux qui la respectent… Ne jugeons pas si nous ne voulons pas être jugés. (…)

Et comme l’on comprend le « misereor super turbam », le « j’ai pitié de cette foule », tombé des lèvres de Jésus-Christ, Notre-Seigneur.

Le don d’un seul verre d’eau !

Si, comme l’écrivait, le Père de Cochem, le Dieu très libéral a promis une récompense au verre d’eau donné en son nom, comment laisserait-il sans récompense l’offrande du calice plein du sang de son Fils ?

Or, précisément, nous avons toujours pensé que cet exemple du « verre d’eau » était un trait de l’Evangile que les « pécheurs » auraient intérêt à méditer un peu plus.

Son donneur, est-il écrit, ne perdra pas sa récompense ! Preuve que le don de ce seul verre d’eau saura toucher assez le cœur de Dieu pour lui faire oublier les éventuels péchés du donneur ; car il n’est pas stipulé que la récompense ne sera accordée que si le donneur est par surcroît impeccable. Ce qui supprimerait pour une part (sinon pour le tout) l’importance et l’intérêt (pourtant si rigoureusement annoncés) du don de ce verre d’eau.

Et donc, O misérables pécheurs, Mes Frères, tâchons de prendre au mot, une fois de plus, le Seigneur tout Miséricordieux. Car ce ne sont même, plus comme dans la parabole de « l’intendant infidèle », de simples amis à nous faire dans le Ciel que le Seigneur nous propose… 

C’est Lui-même qui s’engage dans le plus inconcevable des marchés ! Pour un verre d’eau !

Etant bien entendu que si nous parvenons à substituer à cette flotte une sérieuse dose de muscat, la récompense (c’est absolument sûr !) n’en sera que plus chaleureuse. La récompense n’en sera que plus Miséricordieuse infiniment !

Et l’on comprend le « misereor super turbam », le « j’ai pitié de cette foule » tombé des lèvres de Jésus, Notre-Seigneur !

2. Crimes de pensée et crimes de fait

Permanences n° 103, Edito, octobre 1973, p. 5 à 13. (sous le pseudonyme de Laurent Morteau)

  • De défaillance en défaillance, il ne reste plus que la police pour maintenir l’ordre
  • Le crime est puni par la loi, non l’apologie du crime : inconséquence grave
  • Où conduit le respect de toutes les opinions
  • Le reproche de pharisaïsme

Il ne reste plus que la police pour maintenir l’ordre

Si pour être vraiment homme, il faut conformer ses actes à sa raison, qu’importe, inversement, la façon d’agir, si la façon de penser importe peu ? 

Dans un article que Permanences a publié dans son numéro de mai 1971, Jean Cau écrivait : 

Si peu à peu se débilitent et s’effritent les cadres d’une société grâce auxquels s’instaurait et se vivait une pratique morale moyenne, il est évident que de défaillance en défaillance, de crise en crise, de doute en doute, il ne reste plus que la police pour, de manière formelle (et non plus morale) sauver et maintenir l’ordre.

Au terme – et voilà qui est d’une immense gravité – morale, ordre et police se confondent. 

Fait d’époque, sans doute ! 

Fait de civilisation, certainement. 

Naguère encore, la société possédait ses « policiers » – si j’ose dire et si j’ai recours au sens étymologique – spontanés. C’était, par exemple, le père, le chef aux mérites acquis et reconnus, le prêtre enfin…

L’ordre n’était pas tellement imposé[1] que consenti et vécu et tirait sa légitimité dernière d’une transcendance… 

Le crime est puni par la loi, non l’apologie du crime : inconséquence grave

« L’ordre tirait sa légitimité dernière d’une transcendance » ! ! ! 

Observation capitale ! 

Autant dire que la légitimité de l’ordre reposait sur un certain nombre de certitudes que seul l’esprit pouvait atteindre, défendre, proposer. 

Or, aujourd’hui, c’est au plan de l’esprit, au plan des idées et des doctrines que tout est d’abord contesté, ébranlé, anéanti. Comment tout le reste ne s’effondrait-il pas ? 

Le crime est puni par la loi, mais non l’apologie du crime. 

« Un soldat qui insulte un officier ou refuse d’obéir est traduit en conseil de guerre, écrit Gustave Thibon, mais on a représenté à la Comédie Française, théâtre subventionné par l’Etat, une pièce où les chefs militiares sont traînés d’un bout à l’autre dans la boue. 

Alors qu’on châtie les pourris, on laisse en paix ou on récompense ou on décore les pourrisseurs ».

Il faut avouer qu’il y a là une inconséquence… Une inconséquence grave. Une inconséquence corruptrice… Parce qu’elle atteint l’homme dans ce qu’il a de plus essentiel, de plus fondamental : sa nature même d’animal raisonnable. 

L’homme est tel, ou il ne l’est pas.

S’il l’est, il appartient à sa nature… les principes mêmes de sa morale d’animal raisonnable exigent que pour être vraiment homme il conforme ses actes à sa raison. 

D’où le mot de Pascal : « Travaillons à bien penser, c’est le fondement de la morale ».

Car si la façon de penser importe peu, peu importe aussi la façon d’agir. 

Autrement dit : pas de crime d’action si l’on ne pose au moins le principe des crimes de pensée. 

Sans quoi toute coercition, toute poursuite, tout châtiment ne sont plus que contraintes d’une autorité sociale arbitraire, contre laquelle l’individu peut se révolter légitimement et contre laquelle les anarchistes ont raison de s’élever. 

Comme l’a écrit Joseph Folliet : 

Beaucoup d’intellectuels assument sans le vouloir ni même sans le savoir des responsabilités indirectes mais réelles dans les batailles d’hommes, avec du sang et des larmes, provoquées par ce qui n’était pour eux que des batailles d’idées (…) Combien de têtes sont-elles tombées sous le couperet de la guillotine, par la faute d’Hebert, ce petit bourgeois élégant qui rédigeait « Le Père Duchesne »[2].

Rapport indissoluble de la pensée et de l’acte : voilà ce qu’il importerait de ne pas trop oublier et de rappeler au besoin.

Or, combien de catholiques, eux-mêmes, prétendent qu’il ne saurait y avoir de crime de pensée. 

S’il est, au contraire, quelque chose d’évident, écrivait naguère le Père Ramière, c’est l’indissoluble liaison entre les croyances et les mœurs, entre les convictions de l’intelligence et les déterminations de la volonté. 

L’homme peut ne pas accomplir tous les devoirs qu’il connaît, mais il est impossible que sa volonté soit efficacement liée par un devoir que ne reconnaît pas son intelligence… S’il n’y a pas de crime de pensée, il n’y a pas non plus de crimes d’action. 

Un crime n’est un crime, en effet, que parce qu’il viole un droit certain. S’il n’y a pas de droit certain, si l’on admet que le droit peut être légitimement nié, on ne peut plus voir dans la violation de ce droit douteux un crime certain. Et, par conséquent, on n’a plus le droit de punir. Si on reconnaît au Mormon le droit d’enseigner, d’écrire, de publier que la polygamie est légitime, on commet envers lui une flagrante injustice en le punissant lorsqu’il exerce son droit supposé ou qu’on lui a du moins reconnu !

Si Proudhon n’a fait qu’exprimer une opinion libre et légitime en disant : « la propriété c’est le vol », celui, qui en vertu de cette doctrine, vous empêche de commettre ce vol, en vous dépouillant de votre propriété, acquiert un incontestable mérite[3].

Où conduit le respect de toutes les opinions

Tel est donc le résultat inévitable de ce « respect pour toutes les opinions » dont font profession tant des nôtres. Il conduit logiquement à la justification, sinon à la liberté morale de tous les crimes. 

L’indifférence envers l’erreur, en se répandant au sein d’une société porte à la morale publique un préjudice incomparablement plus grave que les plus énormes attentats. 

Ceux-ci créent des brèches certes. Mais des brèches relativement réparables. Car elles ne font qu’arracher quelques pierres aux solides remparts de la Cité. 

Tout au contraire, l’indifférence pour l’erreur supprime jusqu’à la possibilité d’un rempart solide. Elle détruit jusqu’aux fondements de la muraille et en prépare l’universel effondrement. 

Les grands crimes produisent dans le corps social un désordre local et momentané. L’indifférence pour l’erreur atteint et tarit les sources mêmes de la vie morale… Et religieuse ! 

Les grands crimes, dans une société animée de l’amour de la vérité et de la justice, provoquent une énergique réaction et amènent un redoublement de vie. 

L’indifférence pour l’erreur rend, au contraire, toute réaction impossible. Comme une fièvre lente, elle conduit une société à la mort par un progrès d’autant plus irrésistible qu’il est moins perçu.

En se fondant sur le principe faux de la liberté absolue de penser, de parler, d’écrire, la société moderne s’est mise hors d’état d’opposer une barrière des plus pernicieuses erreurs suivies de leurs innombrables désordres moraux et sociaux.

Ce n’est que par une immanquable mais flagrante conséquence que les agents d’un pouvoir fondé sur de tels principes osent condamner des crimes qui trouvent pourtant dans ces mêmes principes leur entière justification. 

La culpabilité des crimes de pensée

Pas de crimes de fait, donc, si l’on refuse d’admettre qu’il puisse y avoir des crimes de pensée. 

Certes, le problème de la culpabilité, de la responsabilité subjective (de ceux qui commettent ces derniers) est difficile à résoudre. Car s’il est des esprits pervers cyniquement avertis de la malfaisance de ce qu’ils conçoivent, disent, écrivent, diffusent, etc… le nombre est immense des utopiques, des imbéciles qui n’ont qu’une conscience obscure de la qualité de ce qu’ils professent. D’où l’indulgence (relative) dont toute sottise doit être honorée a priori. 

Mais si le problème de la culpabilité subjective des « crimes de pensée » est difficile à résoudre, ces derniers n’en sont pas moins, COMME TELS, plus graves que les « crimes de fait ». Lesquels ne peuvent être que singuliers, localisés, temporaires. Alors que le « crime de pensée » commande, si l’on peut dire, tous les « crimes de fait » qui en découlent ou qu’il justifie. Et cela d’une façon perdurable, universelle. 

Considérations fondamentales. Indispensables. 

Pour peu qu’on tienne à aborder sérieusement le problème des culpabilités humaines. 

Car bien peu d’hommes parviennent non seulement à penser juste, mais à vivre selon la justesse de cette pensée. 

Saint Paul, lui-même, ne se plaignait-il pas de faire le mal qu’il détestait et de ne pas faire le bien qu’il aimait ? 

Misère de l’homme ! Puisque, seuls, les héros et les saints parviennent à mettre leurs actes en harmonie avec les exigences d’une juste pensée. 

Pour le plus grand nombre, au contraire, deux tendances se manifestent. 

Dire la vérité et le bien même si…

La première consiste à professer, à proclamer la « vérité » et le « bien ». Même si l’on est loin d’en vivre. 

La seconde consiste à n’admettre pour « vérité », à n’admettre pour « bien » que ce que l’on est à peu près décidé à pratiquer ; le reste étant exclu ou récusé comme excessif. 

Ainsi, dans la première attitude, quelles que soient la misère ou la faiblesse de l’individu, ce dernier n’en continue pas moins à reconnaître, à professer (ce qui est façon d’honorer) une « vérité » et un « bien » dont il est l’indigne serviteur. 

Tandis que dans la seconde tendance, pour se donner bonne conscience à moindres frais, on n’hésite pas à réduire aux dimensions de sa paresse, ou de son impuissance, les notions de « vérité » et de « bien ». Catégorie où la moralité n’est admise qu’ajustée, ramenée au degré de nos seuls appétits ou convoitises. 

Ce qui, pourtant, chose curieuse, est moins âprement condamné que l’inconséquence de la première tendance. Communément taxée de « pharisaïsme ». Bien que soit évidente la sagesse de la maxime : « Nul ne se repent d’adhérer à des idées meilleures que soi ».

Inconséquence, dira-t-on ! 

Certes !

L’ennui est que le seul comportement conséquent est celui des héros et des saints, que l’espèce de ces derniers est très rare, et que le reste de l’humanité est surtout composé d’indignes, de pécheurs. En un mot : d’inconséquents. 

Dès lors, pour ce qui nous arrête ici, le problème n’est point tant d’épiloguer sur la réalité, trop évidente, de tant d’inconséquences. Le problème est de savoir de quel côté ces inconséquences sont plus graves et dangereuses ; de quel côté elles le sont moins. 

Le mauvais reproche de pharisaïsme

A ceux qui pratiquent mal une « vérité » et un « bien » qu’ils se font quand même un point d’honneur de professer, le reproche est lancé de « pharisaïsme ».

N’est-ce pas trop vite dit ? 

Certes le Pharisien est un homme qui reconnaît et professe une vérité qu’au fond il ne vit pas. Mais est-ce bien en cela que réside le pharisaïsme ? N’est-il pas plutôt dans le fait que, loin de tirer l’humilité de son inconséquence, loin de se sentir misérable et indigne, loin de se reconnaître pécheur, le Pharisien s’estime justifié par son apparence toute extérieure d’homme de bien, d’homme véridique. 

Mais a-t-on jamais pensé que si seuls les impeccables, les parfaits, avaient le droit de professer la « vérité » et le « bien »… nul n’en parlerait plus. Personne n’en saurait rien ! Ou si peu ! 

En réalité, le péché de pharisaïsme n’est point tant dans la contradiction inhérente à tout péché, il tient essentiellement à l’autosatisfaction du Pharisien. Car le Publicain aussi est en état de contradiction évidente. Lui aussi professe une vérité qu’il ne vit pas. Comment lui serait-il donné sans cela de se reconnaître pécheur ? Sa différence avec le Pharisien est qu’il avoue sa contradiction, qu’il s’en accuse ; qu’il ne se croit pas justifié par l’apparence d’une profession toute extérieure de la vérité. Le Publicain, lui, ne cherche pas à « paraître », pour cette seule raison qu’il pense vrai et parle juste. 

Alors que le Pharisien tient à sa réputation, à la considération du monde, le Publicain ne craint pas de se dire pécheur, de s’avouer « pauvre type », au regard de cette loi qu’il connaît et respecte autant, si ce n’est plus, que le Pharisien. 

Telles sont les deux figures de la première tendance : celle qui consiste à professer ; à reconnaître la « vérité » et le « bien ». Même si l’on est loin d’en vivre. 

Réduire le bien et le vrai à ce que je fais

Reste la seconde tendance : celle qui consiste à n’admettre pour « vrai », à n’admettre pour « bien » que ce qu’on est décidé à en garder, à en pratiquer. 

Chose curieuse, ou plutôt significative, cette attitude est moins complaisamment critiquée que la précédente. 

Serait-ce parce qu’une certaine cohérence paraît s’y établir entre ce qu’on pense, ce qu’on dit et ce qu’on fait ? 

Peut-être.

Mais à quel prix ? 

Au prix du sabordage de la vérité. 

Autrement dit : au lieu de tendre à s’élever soi-même à la hauteur de la plénitude morale, au lieu de reconnaître la magnificence de celle-ci, on ramène tout aux dimensions de sa faiblesse ou de ses objections. 

Comportement qui est le pire. 

Parce qu’il implique à la fois un péché contre l’esprit et un péché de pharisaïsme. A peine camouflés ! 

D’abord : péché contre l’esprit. N’en est-ce pas un en effet, que de tripatouiller la loi pour l’adapter à son gré ? 

Péché de pharisaïsme ensuite. Car, au fond, ce que cette tendance cherche à écarter c’est l’humiliation intime et publique de cette incohérence qu’est essentiellement le péché. Et cela parce que dans cette tendance, autant et plus sans doute que dans l’autre, on recherche ce qui est propre au pharisaïsme : la satisfaction de soi. C’est parce qu’on n’est pas assez généreux pour régler sa vie selon les vrais principes qu’on croit sauver prestige et honneur en adultérant les principes à son gré. 

Anarchisme de pensée qui ne veut, qui ne cherche que la considération du monde ! 

Ainsi veut-on l’avortement, mais avec la bénédiction de la loi, et son remboursement de la Sécurité Sociale.

Pauvres gens qui pensent que la morale et l’impeccabilité se mesurent aux dimensions des conventions mondaines, ou que le légal est forcément moral. 

Pauvres gens qui ne croient en rien, sinon à ce à quoi il est plus fou de croire : l’honneur mondain, la peur du « qu’en dira-t-on ».


[1] Autrement dit : l’ordre n’était pas le résultat d’une pression violente ; il trouvait son équilibre dans la disposition interne de ce qui en assure le bienfait, le père, le chef aux mérites acquis, le prêtre, etc… Telle est la force de l’ordre vrai. Ordre où la part de la violence est réduite au minimum. Ordre qui se maintenait par sa vertu propre et où le recours à l’appareil coercitif de la police était infime au regard de ce que connaissent nos actuelles société. (Note d’A. Roche alias Jean Ousset dans l’édito Force et Violence, in Permanences n° 81, juin-juillet 1971, où il reprend cette même citation p. 13).

[2] Cf. article : Responsabilité sociale des intellectuels, M. Creuzet, Permanences n° 86, janvier 1972.

[3] Le règne social du Coeur de Jésus, p. 122 à 124.

 

3. Lois du réel ou ordre naturel des choses


Permanences
 n° 67, Objections et réponses,

février 1970, p. 29 à 39.

Monsieur, 

Vous êtes loin d’être le premier à souhaiter que nous rédigions une « étude claire, courte, facile et percutante » sur les notions de droit naturel ou de loi naturelle. Nombreux sont les amis qui nous l’ont déjà réclamée, invoquant la difficulté qu’ils ont à faire admettre ce qui leur semble pourtant si simple, si élémentaire, si fondamental : l’existence d’un ordre vraiment gravé dans la nature des choses. 

Hélas, je ne crois pas que la plaquette désirée suffise à obtenir le résultat souhaité. Plus exactement, je ne crois pas que cette plaquette ait à être ce que vous demandez qu’elle soit. 

Je puis me tromper. Mais je crains fort qu’il y ait grande illusion à croire que sur ce sujet si important des fondements du droit (car c’est bien de cela qu’il s’agit…) je crains, dis-je, qu’il y ait illusion à croire qu’une simple plaquette suffise à garantir une victoire que les plus gros traités, les plus doctes développements, voire… une expérience historique ont été impuissants à remporter. 

Au reste, ce que vous demandez existe. 

Articles, études, plaquettes ne manquent pas. 

Je pense à tel essai du chanoine Vancourt sur « la loi naturelle »[1]

Je pense au rapport introductif de Jean Madiran au IIIe Congrès de Lausanne[2]

Je pense plus encore, peut-être, à la traduction de l’admirable texte de notre ami Juan Vallet de Goytisolo sur : « la crise du droit ». Etude qui a l’avantage non seulement d’éclairer la question mais d’en montrer les difficultés. Un bref aperçu y étant donné des thèses qui s’affrontent, avec une excellente conclusion, en quatre ou cinq pages, sur le droit naturel et ses diverses conceptions, sur les fondements métaphysique et théologique du droit. 

C’est ce même ami Juan Vallet, qui, à une demande comparable, me fit part de sa surprise de voir des Français poser question pareille à un espagnol, attendu qu’à ses yeux, la France possédait en Michel Villey, un des maîtres contemporains les plus éminents du droit naturel. 

Une aussi courte énumération n’étant certainement pas exhaustive, vous admettrez que ce ne sont point tant les études souhaitées qui doivent manquer. 

Nous nous y prenons mal pour convaincre

Je suis persuadé que la difficulté de convaincre que vous déplorez tient moins à un manque de documents (courts traités sur le droit naturel) qu’à une certaine façon de nous y prendre. Façon inadaptée au tour d’esprit de ceux que nous voudrions gagner. 

Autrement dit : ce ne sont point tant les armes, les munitions qui manquent. C’est nous qui sommes de mauvais tireurs. Car, si pour être efficace un tir suppose une connaissance suffisante de l’objectif, (position de l’adversaire, nature de ses retranchements, dispositifs de sa défense) il est évident que notre façon d’invoquer le droit naturel, la loi naturelle est faite le plus souvent sans souci de l’état d’esprit de l’interlocuteur, sans souci des positions intellectuelles qui sont les siennes.

Pour nous chrétiens qui croyons en un Dieu créateur, ordonnateur, il va comme sans dire que, puisque Dieu a mis un ordre dans sa création, cet ordre est une expression de la volonté divine à notre égard. Sorte de « révélation seconde », ira jusqu’à dire Pie XII. La révélation première ou « Révélation » tout court étant la Parole même de Dieu transmise par les Saintes Ecritures. 

Donc, pour nous chrétiens, il est normal que droit divin et droit naturel paraissent inséparables. Et comme au chapitre du droit, l’autorité, la personnalité du législateur, la soumission qui lui est due, sont choses décisives, il est normal que nous tendions à parler spontanément de Dieu et de son Christ même en matière de droit naturel. Il est normal que nous ayons l’habitude de justifier par ces éminentes références ce droit dont les prescriptions peuvent n’être que données du sens commun, arguments de raison, fruits d’une très élémentaire expérience.

Reste que nous ne prenons pas assez garde aux répercussions psychologiques qu’une telle attitude ne laisse pas d’avoir sur ceux qui n’ont pas d’abord cette conception divine de l’ordre. 

Parce que l’Église reste seule aujourd’hui[3] à enseigner et à défendre non seulement l’existence, mais les impératifs moraux d’un ordre, d’un droit naturel, il n’est pas surprenant que pour l’interlocuteur moyen toute référence à cet ordre et à ce droit, dits « naturels », passent pour arguments spécifiquement catholiques, arguments « confessionnels ».

Ce qui fait qu’en pareille matière le grand nombre est prévenu, sensibilisé… pratiquement inapte à comprendre une démonstration qui, pense-t-il, relève d’une foi religieuse. 

Equivoque déplorable et dont les effets, pour une grande part, sont à l’origine de ces difficultés que vous souhaiteriez vaincre à coups de plaquette. 

Faire voir l’ordre de l’univers

Que faire donc ? 

Bien se dire d’abord qu’on se heurte moins ici à un ensemble d’arguments sérieux qu’à un état d’esprit. Etat d’esprit de réaction psychologique contre l’emploi de certains mots systématiquement déconsidérés par la propagande moderniste. 

Sachant, dès lors, que certaines étiquettes font fuir les gens à quoi bon les employer ? Au moins dans les premiers contacts. 

Ni concession, ni capitulation pourtant. 

Car s’il est vrai que saint Paul a pu dire[4] que les perfections « invisibles (de Dieu) sont devenues visibles depuis la création du monde, par la connaissance de ses œuvres », c’est bien là une preuve de la légitimité de cette démarche qui consiste à faire prendre conscience d’un ordre existant avant deconclure à l’existence de l’Etre ordonnateur. 

Les formules de loi naturelle, de droit naturel étant source immédiate de contestation, je tends à croire plus sûre autant que plus logique la progression qui consiste à ne pas afficher d’abord ces étiquettes. 

Comment se pourrait-il, en effet, que soient admises d’emblée les notions de loi naturelle, de droit naturel, quand il est évident que l’interlocuteur en est encore à refuser la notion d’un ordre dans l’univers. 

L’idée d’un droit naturel est un sommet auquel certes un catholique (orthodoxe) accède de plain-pied. Idée qui lui semble être par là même fondamentale. Mais fondement qui, pour l’incroyant, n’en est pas moins établi sur un socle à plusieurs degrés. 

Sous peine d’être absolument en l’air la notion de droit naturel suppose la notion d’ordre naturel. Laquelle suppose à son tour l’intelligence suffisante d’un ordre des choses, d’un certain ordre dans l’univers. 

C’est à ce degré, pensons-nous, qu’il ne faut pas craindre de descendre chaque fois que, dans une discussion, nous nous heurtons à un refus des notions de loi naturelle ou de droit naturel. 

Prétendre faire accepter ces deux dernières notions à un interlocuteur qui, le plus souvent, ne croit pas à l’existence d’un ordre objectif est pur enfantillage. Tant vaudrait expliquer le mouvement des marées à qui refuserait d’admettre l’existence de la mer. 

Surtout qu’on évite de s’en aller perdre en quelque débat sur l’évolution. Car un ordre condamné à évoluer n’en resterait pas moins un ordre. 

Autrement dit : même s’il fallait admettre que dans quelques millions d’années les cerisiers produiront des asperges, que les bébés naîtront dans les choux… une telle perspective ne permettrait pas de tourner le problème de cette tendance suffisamment établie depuis un certain nombre de siècles : savoir que les pommiers s’astreignent, par un entêtement curieux, à donner des pommes plutôt que des framboises, que les vaches persistent à ne vouloir faire que des veaux, jamais de rossignols, etc. 

Le tout selon un certain ordre, selon des processus scientifiquement étudiés et connus. L’insémination artificielle, par exemple, étant elle-même inconcevable sans une connaissance suffisante des principales exigences de l’insémination tout court, autant dire de ce qui n’a cessé d’être l’ordre naturel de reproduction animale depuis la nuit des temps. Etc.

La formule de Bacon étant assez connue : « on ne commande à la nature qu’en lui obéissant ».

Formule qui, jusqu’aux premiers hommes sur la lune, pourrait servir d’épigraphe à tous les progrès humains, depuis les plus modestes jusqu’aux plus grands. 

Ce qui devrait inciter à croire qu’un certain ordre existe, dont la science ne cesse de découvrir les lois. L’argument, soit dit en passant, étant sans valeur qui, sous prétexte de nier cet ordre, consiste à souligner qu’il est aussi beaucoup de désordre dans le monde. Argument sans valeur, car il suffit d’un très court instant d’honnête réflexion pour comprendre que la notion même de désordre serait inconcevable si la notion d’ordre ne la précédait. 

Autrement dit le fait d’un veau à cinq pattes ne nous paraît monstrueux que parce que nous savons que les veaux ont et doivent avoir quatre pattes. Tel est l’ordre. Le désordre d’un veau à cinq pattes ne nous paraissant tel que par opposition avec cet ordre bien connu de veaux ayant normalement quatre pattes. Et ainsi de tout. 

Encore une fois : le désordre ne nous frappe tant que parce que nous avons, au moins inconsciemment, une connaissance suffisante de ce qui doit être, de ce qui est l’ordre. 

N’est-il point paradoxal qu’on ait tant de mal à faire admettre l’existence de cet ordre des choses au moment même où l’humanité est parvenue à une connaissance si merveilleuse de ses lois ?

Sauf erreur, n’est-ce point un incroyant, René Barjavel qui a écrit ces lignes dont l’enseignement éclaire si bien notre propos : 

Je suis trop émerveillé par le spectacle de la Création, dans son équilibre infini et ses équilibres infimes, dans son ordre et son règlement, pour croire qu’elle est la fille du hasard. Le hasard fait une moyenne, il ne fait pas la différence. En mélangeant l’eau et la terre, il fait la boue, il ne fait pas une marguerite. Lorsqu’une cellule reproductrice femelle vient d’être fécondée, elle contient déjà le minuscule, l’invisible, tous les détails de l’être vivant qu’elle va fabriquer. Elle se divise en deux, puis en quatre, puis en huit, puis en milliards et en milliards de cellules qui vont constituer les organes et les tissus de l’individu. Et chaque organe sait quelle est sa place et quelle est sa fonction. Où est le hasard dans tout cela ?

Et qu’on ne dise pas qu’il s’agit là d’une connaissance purement matérielle, fort éloignée de ces impératifs moraux rassemblés sous les noms de loi naturelle ou de droit naturel. 

Pareille frontière est impossible à défendre. Et c’est continuellement que le plus élémentaire bon sens impose de la franchir. Autrement dit : c’est continuellement que l’homme en vient à déterminer sa conduite à partir de données strictement matérielles. 

Ainsi le fait matériel qu’un poêle allumé chauffe et brûle incite à ne point aller s’asseoir dessus. 

Ainsi le fait matériel de s’enrhumer à la moindre brise incite à fermer les fenêtres dès que le temps fraîchit. 

Ainsi le fait matériel de s’enivrer dès le deuxième apéritif incite le buveur raisonnable à limiter à un seul verre ce genre de libation. 

Ainsi le fait matériel de se trouver dans une poudrière ou un dépôt d’essence justifie pleinement l’interdiction de fumer qui ne manque pas d’être accrochée aux murs.

Ainsi le fait matériel de constater les progrès de la délinquance juvénile dans le sillage des foyers démantelés par le divorce amène-t-il des incroyants eux-mêmes à déplorer l’existence de cette institution.

Etc.

Pour enfantins qu’ils soient de tels exemples n’en sont pas moins d’authentiques prolégomènes à une intelligence convenable de la loi autant que droit naturel. 

Ce qui m’amène à répéter qu’au lieu d’aborder le problème de cette loi et de ce droit dès un premier temps, étiquette en avant, bannière déployée, il est indispensable – surtout dans les discussions difficiles dont il est question – de commencer par faire prendre conscience à l’interlocuteur de l’existence d’un ordre. 

Existence d’un ordre dans le monde. 

Existence d’un ordre des choses. 

Formules qui, l’expérience le prouve, exaspèrent moins les gens qu’une référence à la loi ou au droit naturels invoqués dès l’abord. 

C’est à partir de là, petit à petit et plus ou moins vite, selon les capacités de résistance ou d’accueil de l’interlocuteur, qu’il est plus facile de passer à l’idée de nature et d’ordre naturel, voire à l’idée de ce droit naturel qui en découle logiquement. 

N’est-ce point normal ? 

Et n’y a-t-il pas de notre part un certain illogisme à vouloir faire admettre droit naturel, loi naturelle à des gens qui, le plus souvent, ou ne se sont jamais posé le problème de l’existence d’un ordre, ou qui refusent d’y croire, ou qui n’y veulent voir qu’une construction arbitraire du vouloir humain. 

Comme si le succès d’une opération chirurgicale, le succès d’un aller et retour lunaire n’exigeait pas d’abord la connaissance et le respect de certaines lois. 

Redonner donc le sens de l’ordre, le sens d’un ordre des choses. 

Redonner le sens du réel. Redonner le sens de l’objet. 

C’est par là qu’il faut commencer. 

Et les difficultés que vous déplorez, avec tant d’autres, tiennent moins à une ignorance de ce qu’il importe de dire en fait de loi naturelle et de droit naturel, qu’à la méconnaissance préliminaire de cet ordre fondamental des choses sans lequel loi naturelle, droit naturel ne peuvent qu’apparaître notions gratuites, absolument en l’air. 

Tant que ce sens de l’ordre, ce sens du réel, ce sens de l’objet seront refusés, il est vain d’attendre l’acceptation de ce qui en découle. 

Si ce sens d’un ordre par contre, ce sens du réel, ce sens de l’objet sont rétablis, ce qui en découle logiquement sera beaucoup plus facile à faire admettre et ne manquera pas d’être accepté tôt ou tard. 

Car l’idée d’ordre conduit droit à l’idée d’une intelligence ordonnatrice, et donc d’un Être ordonnateur. Être qui dès lors ne peut pas ne pas être un principe du caractère obligatoire d’une loi naturelle, d’un droit naturel beaucoup plus faciles à comprendre désormais.

Ordre objectif du Droit, écrit Juan Vallet, découvert et non construit, perçu « dans les choses », par notre intelligence et riche d’un contenu « matériel » pas seulement « formel »[5].

Ce qui, étant dit et accepté, ne peut manquer de ramener à la conception aristotélicienne et thomiste du Droit. Conception fondée sur des principes universels, immuables, correspondant à ce que l’ordre des choses lui-même offre d’universel et d’immuable au chapitre des hommes et de leur vie publique ou privée. Mais conception qui sait aussi faire leur part aux différences dues à la diversité des conditions de temps, de lieu. 

Les normes, écrit encore Juan Vallet, doivent être appliquées, mais seulement dans la mesure où elles se révèlent adéquates. 

Et non par désir d’imposer leur texte littéral, qu’il soit adéquat ou non aux circonstances réelles de la situation juridique dont il s’agit[6]

Aristote ne disait-il pas déjà : « Nous tirerons le juste de l’observation de la nature ».

Méthode qui suppose une recherche préalable « en dehors de nous-même, dans le monde extérieur. Non pas abstraitement, mais concrètement ». Autrement dit : « on reconnaît d’abord l’existence d’un ordre objectif qu’il ne s’agit pas de créer ou d’inventer mais de décrire[7] ».

Les principes du droit naturel n’étant rien d’autre que l’ensemble des vérités directrices que la droite raison ne laisse pas de découvrir par une sage et prudente méditation de cet ordre des choses et des êtres, expression même de la volonté créatrice de Dieu. 


[1] Article publié dans Permanences n° 37, février 1967. 

[2] Jean Madiran, Actes du Congrès de Lausanne IIIRapport introductif sur la loi naturelle », Avril 1967, p. 15.

[3] Cf., entre autres, l’enseignement du premier Concile du Vatican, lequel a défendu contre les principaux courants de la philosophie moderne l’objectivité de la connaissance intellectuelle, rationnelle, donc naturelle de l’homme. 

Cf. Denzinger, 1290. On peut y voir que l’Église a condamné comme scandaleuse et téméraire l’opinion de ceux qui soutenaient qu’il pourrait y avoir un péché purement philosophique qui serait une faute contre la droite raison, sans être une offense à Dieu. 

[4] Saint Paul aux Romains : Ch. I, v. 20.

[5] Juan Vallet de Goytisolo, La crise du droit, p. 30.

[6] Ibidem.GroupeParagraphe

[7] Ibidem.

4. Surnature ou anti-nature

Permanences n° 104, Editorial, novembre 1973, p. 5 à 21. (sous le pseudonyme de Laurent Morteau)

Le surnaturel dispense-t-il du naturel ?

Certains pensent qu’il ne peut y avoir de surnaturel qu’à partir du mépris, voire du refus du naturel. Qu’en est-il exactement ?

Le surnaturel est-il anti-naturel ?

Le surnaturel suppose-t-il essentiellement, un mépris, sinon un refus du naturel ?

Interrogations qui n’ont jamais cessé d’être actuelles.

La réponse pourtant semble facile, suggérée qu’elle est par la construction même du mot : « sur-naturel » ; confirmée par l’enseignement théologique le plus traditionnel ; illustrée par les combats vingt fois séculaires de l’Église contre l’hérésie.

Ce n’est donc pas sans une triple violence faite à l’étymologie, à la théologie et à l’histoire que le « sur-naturel » est si souvent présenté comme s’opposant au naturel, comme dispensant du naturel.

Il est pénible d’avoir à rappeler des vérités aussi… classiques. Et souvent, à des amis.

Comme si, étymologiquement, le « sur-naturel » était concevable sans être greffé « SUR-LA-NATURE », bien loin de l’écarter ou annuler !

Enseignement de la théologie

Quant à la théologie, c’est dès le premier bulletin de Verbe, page 15[1], que nous avons tenu à retranscrire la longue citation du cardinal Pie, qu’il n’est jamais inutile de relire :

Non ! Mille fois non ! Vous n’enseignerez jamais que les vertus NATURELLES sont de fausses vertus, que la lumière NATURELLE est une fausse lumière. Non ! Vous n’emploierez pas d’argumentation rigoureuse contre la raison pour lui prouver par des raisons péremptoires qu’elle ne peut RIEN sans la foi. Si nous avions le malheur d’enseigner pareilles propositions, nous tomberions sous le coup des censures de l’Église, dépositaire de toute vérité, et qui n’est pas moins attentive à maintenir les attributs certains de la nature et de la raison qu’à venger les droits de la foi et de la grâce.

L’argumentation rigoureuse contre la raison pour lui prouver péremptoirement qu’elle ne peut rien sans la foi, elle s’est trouvée, en ce siècle, sous la plume d’un prêtre célèbre[2] et de quelques-uns de ses disciples. Les encycliques romaines sont venues leur apprendre qu’EN DÉMOLISSANT LA RAISON, ILS DÉTRUISAIENT LE SUJET AUQUEL LA FOI S’ADRESSE ET SANS LA LIBRE ADHÉSION DUQUEL L’ACTE DE FOI N’EXISTE PAS ; qu’en niant tout principe humain de certitude, ils supprimaient les motifs de crédibilité qui sont les préliminaires nécessaires de toute révélation.

Et, pour ce qui est des vertus naturelles, Baïus ayant osé soutenir que les vertus des philosophes sont des vices, et que toute distinction entre la rectitude naturelle d’un acte humain et sa valeur surnaturelle et méritoire du royaume céleste n’est qu’une chimère, ce novateur a été formellement condamné par le pape saint Pie V.

Vous enseignerez donc que la raison humaine a sa puissance propre et ses attributions essentielles.

Vous enseignerez que la vertu philosophique possède une bonté morale et intrinsèque que Dieu ne dédaigne pas de rémunérer, dans les individus et dans les peuples, par certaines récompenses naturelles et temporelles. Quelquefois même par des faveurs plus hautes.

Mais… vous enseignerez aussi et vous prouverez par des arguments inséparables de l’essence même du christianisme que les vertus naturelles, que les lumières naturelles ne peuvent conduire l’homme à sa fin dernière qui est la gloire céleste. Vous enseignerez que le dogme est indispensable, que l’ordre surnaturel dans lequel l’auteur même de notre nature nous a constitués par un acte formel de sa volonté et de son amour est obligatoire et inévitable. VOUS ENSEIGNEREZ QUE JÉSUS-CHRIST N’EST PAS FACULTATIF et qu’en dehors de sa loi révélée, il n’existe pas, il n’existera jamais de juste milieu philosophique et paisible où qui que ce soit, âme d’élite ou âme vulgaire, puisse trouver le repos de sa conscience et la règle de sa vie. Vous enseignerez qu’il n’importe pas seulement que l’homme fasse le bien, mais qu’il importe qu’il le fasse au nom de la foi, par un mouvement surnaturel. Sans quoi ses actes n’atteindront pas le but final que Dieu lui a marqué, c’est-à-dire le bonheur éternel des cieux (…).

La prétention qu’a le naturalisme de vivre de la vie de la raison sans participer à la vie surnaturelle est une prétention pratiquement chimérique et impossible. Car, depuis le péché du premier père, l’homme a été blessé dans sa nature. Il est malade et dans son esprit et dans sa volonté.

Sans doute, il lui reste assez de lumière pour connaître plusieurs vérités naturelles, assez de force pour pratiquer plusieurs vertus morales : le baïanisme, le jansénisme, le quesnellisme (et ce sont ces hérésies, pour le dire en passant, que la philosophie contemporaine, à laquelle aucune inconséquence ne coûte, a honoré de ses plus chaudes sympathies) ont été condamnés par l’Église parce qu’ils attribuaient à la nature et au libre arbitre de l’homme déchu une impuissance complète.

Mais il est certain pareillement que, dans son état actuel, l’homme n’est capable par lui-même ni de connaître toute la vérité, ni de pratiquer toute la morale, même naturelle ; encore moins de surmonter toutes les tentations de la chair et du démon sans une lumière et une grâce d’en haut.

Je sais que Dieu ne refuse pas toujours ce secours à ceux qui ne sont pas encore régénérés en Jésus-Christ. Je sais que c’est une proposition condamnée de dire qu’il n’y a pas de grâce hors de l’Église. Mais je sais aussi que cette grâce, Dieu se lasse de l’offrir à ceux qui, soit avant, soit après le baptême, persistent à repousser et méconnaître le principe même et la source de la grâce qui est notre Seigneur Jésus-Christ…[3]

Tel est nous semble-t-il, le résumé le plus complet, le plus court, le plus clair que l’on puisse trouver de la plus sûre doctrine catholique sur les rapports du naturel et du surnaturel.

Pour combattre le naturalisme moderne, autant que le naturalisme de toujours, le cardinal Pie y rappelle, en termes magnifiques de force et de lumière, que « Jésus-Christ n’est pas facultatif, et qu’en dehors de sa loi révélée, il n’existe pas, il n’existera jamais de juste milieu philosophique et paisible où qui que ce soit, âme d’élite ou âme vulgaire puisse trouver le repos de sa conscience et la règle de sa vie ».

Mais « cela dit », Mgr Pie n’est pas moins ardent à rappeler les non moins catholiques condamnations de ceux qui ne reconnaîtraient pas que « la raison humaine a sa puissance propre et ses attributions essentielles (…) que la vertu philosophique possède une bonté morale et INTRINSÈQUE que Dieu ne dédaigne pas de rémunérer dans les individus et dans les peuples, par certaines récompenses naturelles et temporelles. Quelquefois même par des faveurs plus hautes… ».

Impossible donc de trouver dans cet admirable passage le moindre argument qui, au nom du surnaturel, inciterait à mépriser (ou simplement sous-estimer) le naturel. Car, ainsi que le souligne encore l’illustre évêque de Poitiers[4], en démolissant la raison (et donc la nature) on ne peut manquer d’aboutir à la négation de tout principe humain de certitude et, par là-même, de « supprimer les motifs de crédibilité qui sont les préliminaires de toute révélation ».

Exemple historique de Luther

Mais nous avons parlé d’une triple violence faite à l’étymologie, à la théologie et à l’histoire.

Les deux premières formes de violence ayant été évoquées, restent les exemples historiques. Ils sont innombrables. Contentons-nous de celui, particulièrement évocateur, de Martin Luther. Son erreur (… on l’ignore ou on l’oublie trop) n’a pas d’abord résidé dans ce rationalisme qui, plus tard, se réclamera de lui au nom d’un « libre examen » qui, paradoxalement, fut d’abord surnaturel, son erreur fut d’abord un « libre examen » fidéiste. Autant dire : un comportement fondé sur une conception de la foi, de la grâce, de la surnature particulièrement hostiles à la nature et à la raison.

Comme l’a fort bien dit Jacques Maritain[5] :

Ce n’est pas seulement à la philosophie, c’est essentiellement à la raison que le Réformateur déclare la guerre. La raison, pour lui, ne vaut que dans un ordre exclusivement pragmatique pour l’usage de la vie terrestre. Dieu ne nous l’a donnée que pour qu’elle gouverne ici bas, c’est-à-dire qu’elle a le pouvoir de légiférer et d’ordonner sur tout ce qui regarde cette vie, comme le boire, le manger, les vêtements, de même aussi ce qui concerne la discipline extérieure et une vie honnête. Mais dans les choses spirituelles, elle est non seulement « aveugle et ténèbre »[6] ; elle est vraiment « la putain du diable, elle ne peut que blasphémer et déshonorer tout ce que Dieu a dit ou fait »[7]. « Elle est le plus féroce ennemi de Dieu (…) La raison répandre la lumière ? Oui ! Comme celle que répandrait une immondice mise dans une lanterne etc [8].

Telle fut la pensée profonde de Luther et ce pourquoi il a tant combattu la doctrine catholique héritée du Moyen Age. Les scolastiques en particulier. Parce que ces derniers étaient parvenus à emprunter aux grecs une saine philosophie de la nature. Scolastiques qui allaient jusqu’à dire : « un théologien non logicien est pratiquement hérétique ! »

« Formule elle-même hérétique et monstrueuse ! » répliquera Luther !

Sans Aristote (et sa philosophie de la nature), enseignaient encore les scolastiques, on ne saurait être un sûr théologien.

« Erreur, ripostera encore Luther, on ne devient théologien que sans Aristote »[9].

Aussi, écrit fort bien Gilson :

Lorsque saint Augustin enseigne que la réconciliation de l’homme avec Dieu, (bien que toute l’initiative vienne de Dieu) ne saurait s’effectuer sans la collaboration de l’homme, il y a pour Luther une collaboration superflue. Ce qu’il veut, c’est, selon ses propres expressions, magnifier, implanter et constituer le péché, afin de magnifier, implanter et constituer la grâce. Magnifier le péché, en le montrant indestructible ; magnifier la grâce, car, au lieu de guérir l’homme du péché, elle justifie le pécheur sans le guérir. La justice s’applique désormais à lui, et le sauve, sans devenir sienne (…). La grâce le répute juste, tout en le laissant pécheur. Toujours impur en soi, il devient saint par Dieu. Bref le Dieu de saint Augustin guérit une nature, celui de Luther sauve une corruption (…). De là, sous la superstructure théologique et la Révélation qui les couronnent, cette persistance de la métaphysique et de la morale antiques à travers le Moyen Age. Persistance où l’on n’a voulu voir que l’illusion puérile de chrétiens jouant aux grecs pendant des siècles sans comprendre les règles du jeu. Luther et l’âpreté tragique de son attaque suffisent à prouver le sérieux de la partie.

Il ne s’agissait rien de moins que de savoir si (le surnaturel) chrétien allait (accepter) le (naturel) antique pour le compléter, OU LE DÉTRUIRE SANS RETOUR POUR S’Y SUBSTITUER.

Car c’est lui l’enjeu de la Réforme (…) Lorsqu’on les considère sous cet aspect, les « thèses » que Luther fit soutenir en 1517 contre la théologie scolastique, moins célèbres auprès des historiens que ses fameuses « thèses contre les indulgences », étaient cependant d’une portée autrement profonde. Au lieu d’ébranler simplement une institution ecclésiastique du Moyen Age, l’attaque de Luther visait des organes vitaux de sa pensée [10].

S’il a cherché à détruire la doctrine chrétienne reçue des XIe et XIIIe siècles, c’est pour nier, avec la nature et la raison, la liberté et la moralité qu’elles fondent.

Plus de libre arbitre désormais !

Nous ne sommes pas maîtres de nos actes, enseignera-t-il, mais serfs, du commencement à la fin. (Contre les philosophes)

Plus de mérites acquis !

Nous ne devenons pas justes à force d’agir autrement, mais c’est parce que nous sommes justifiés que nous faisons des choses justes. (Contre les philosophes) Or, écrit encore Gilson, qui nous a persuadés que notre volonté peut quelque chose, acquérir la justice en la pratiquant et, par la justice, acquérir enfin le mérite ? C’est la morale grecque, c’est-à-dire une morale païenne, à qui les penseurs chrétiens du Moyen Age ont livré les clefs de la théologie. « Qu’on l’en chasse ! » s’écriera donc Luther ! Presque toute l’éthique d’Aristote est le pire ennemi de la grâce ! Contre les scolastiques. En amoindrissant le péché, ils ont amoindri la grâce ; et la nature païenne a mis l’occasion à profit pour s’introduire dans le christianisme et s’y retrancher[11].

Exemple historique de Luther, donc, qui démontre assez qu’il ne suffit pas d’exalter la foi, le surnaturel et la grâce pour être ferme et solide dans l’orthodoxie catholique. Il faut, pour s’y tenir, et en bien vivre, savoir respecter les harmonieux impératifs de l’ordre divin tout entier, lequel implique l’étroite union, l’intime imbrication du naturel et du surnaturel. Chacun ayant son rôle propre et ses caractères spécifiques. Le surnaturel devant être, sans aucune doute, au-dessus du naturel. Non pour l’écraser. Non pour en dispenser. Mais pour le couronner, le surélever, le compléter, l’irradier, le sauver.

Telle est la doctrine !

Conduite à tenir

Quant à la conduite à tenir, il semble que l’Evangile nous en donne l’exemple en disant comment Jésus prit soin de repousser une des trois tentations dont il fut assailli au désert. La troisième, selon saint Luc ; la seconde, selon saint Matthieu.

Alors, le diable le conduisit à Jérusalem. Et il le plaça sur le pinacle du Temple, et lui dit : « Si tu es le fils de Dieu, jette toi d’ici en bas. Car il est écrit : A ses anges il donnera des ordres à ton sujet pour qu’ils te gardent. Et sur leurs mains ils te porteront de peur que tu ne heurtes du pied contre une pierre ». Mais Jésus répondant lui dit : « Tu ne tenteras pas le Seigneur, ton Dieu ».

Tu ne tenteras pas le Seigneur, ton Dieu !

Car c’est tenter Dieu, en effet, que de recourir au seul surnaturel sans avoir souci des prescriptions les plus élémentaires de la nature, de la raison ; sans avoir souci de la prudence (cette science de l’action) que ces prescriptions naturelles conseillent, règlent, ordonnent, commandent.

Divine sagesse, donc, de cette maxime, prêtée à saint Ignace : « prier, comme si notre action devait être inutile ; agir, comme si notre prière ne devait servir à rien ».

Maxime dont il faut bien reconnaître que, pour répétée qu’elle soit, il est très rare de la voir observée, par les meilleurs eux-mêmes.

Car, ou ils ne croient pas à la prière, taxant de surnaturalisme ceux qui s’y consacrent davantage ; ou ils considèrent comme naturalistes, mauvais chrétiens, sinon « apostats », ceux qui, au plan de leur combat social par exemple, essaient de ne rien perdre de ce que nature et raison peuvent offrir pour la plus grand fécondité de l’action.

Pie XII, lui, n’a pas craint de dire, en un célèbre discours au tribunal de la Rote :

La loi naturelle ! voilà le fondement sur lequel repose la doctrine sociale de l’Église (…). La nature humaine saine, si elle s’ouvre à tout apport de la foi chrétienne, peut beaucoup. Elle peut sauver l’homme de l’étreinte de la technocratie et du matérialisme[12].

Oui ! Telle est la doctrine.

Nouvelle preuve de ce que disait le cardinal Pie :

L’Église, dépositaire de toute vérité (…) n’est pas moins attentive à maintenir les attributs certains de la nature et de la raison qu’à venger les droits de la foi et de la grâce…

Or ce n’est pas reconnaître « les attributs certains de la nature et de la raison » que de refuser d’admettre ce que désignait encore Mgr Pie quand il parlait de « la puissance propre et des attributions essentielles de la raison », et « de la bonté morale intrinsèque de la vertu simplement philosophique ».

C’est même « tenter le Seigneur Notre Dieu » que de prétendre s’en remettre uniquement aux seules forces, aux seuls secours surnaturels, aux seules interventions angéliques, quand les difficultés à vaincre, les périls à écarter appartiennent selon toute évidence à un ordre de choses où la raison, où la sagesse, où l’expérience, où l’habileté, d’abord naturelles, peuvent et doivent tendre à la plus élémentaire efficacité.

La tentation surnaturaliste

« Efficacité » ! le mot, nous le savons, déplait à beaucoup.

« Fécondité » est mieux reçu !

Ce qui est quand même dérisoire, puisqu’il suffit d’une simple substitution de terme pour démonter les champions surnaturalistes du désintéressement absolu.

De qui se moque-t-on ?

Pense-t-on que pour être meilleur chrétien il importe de contester l’importance, élémentairement décisive, de ce devoir d’état fondamental qu’est le souci d’un travail bien fait, d’une action convenablement exécutée, scrupuleusement préparée, habilement conduite ?

Pense-t-on que sous prétexte « d’abandon à la divine Providence », sous prétexte « d’indifférence ignacienne », il soit possible d’accepter les marques évidentes d’un « je-m’en-foutisme », d’une négligence, d’une paresse, d’un recours permanent au « baclé » sous prétexte qu’on œuvre pour le Bon Dieu et que Celui-ci ne s’arrête surtout qu’à l’élan d’une bonne volonté ; et se charge du reste ; que les saints anges sont là pour rattraper ce que notre incurie ne cesse guère de laisser choir ?

Croit-on qu’il soit permis, au nom de la prière et du surnaturel, de considérer comme négligeable, secondaire, ce que « l’efficacité » (sinon : la fécondité) du travail entrepris, de l’action engagée, du combat en cours exige impérativement ?

Bel exemple de retransposition de la tentation subie par le Seigneur ! Tentation dont les termes pourraient être les suivants : « Puisque vous êtes « enfants de Dieu », lancez-vous donc, précipitez-vous dans le vide d’une action bassement improvisée. Cela suffit. Ne vous inquiétez pas ! Sautez ! Dieu vous viendra en aide ! N’attendez rien que du surnaturel ! Car pour vous aussi, il est écrit que les saints anges recevront l’ordre de suppléer à votre paresse, à votre fatuité. Sautez ! Ils ont mission de vous épargner les heurts, pourtant mérités par vos défis constants à la droite raison. Ils ne manqueront pas de voler au secours de votre scandaleuse témérité, de vos imprudences, sinon de vos sottises. Surnaturellement exaltées ! etc… »

Oui ! Tentation dont on ne compte plus les victimes.

Mais pourquoi de nos jours, comme il y a deux mille ans au sommet du Temple, la réponse pourrait-elle ne pas être : « Tu ne tenteras pas le Seigneur, ton Dieu ! »

Surnaturalisme anti-naturel

En clair, nous avons assez de ces docteurs dont l’influence, prétendue surnaturelle, est en réalité anti-naturelle ; attendu qu’elle est essentiellement démobilisatrice, qu’elle égare les énergies les plus nécessaires à la défense et au salut de ce qui peut rester encore d’à peu près sain dans l’ordre de nos institutions politiques et sociales. Car les plus beaux élans mystiques, les discours les plus fournis en références apparemment surnaturelles ne sont pas moins de mauvaise doctrine quand il est clair qu’ils ont pour résultat la désertion pratique des meilleurs. Mentalité de desperados, dont on connaît les antiennes : « Le mal est fait. Inutile de s’évertuer ! Ceux qui s’acharnent à poursuivre le combat, tenant des réunions, distribuant des tracts, n’ont rien compris. La partie est jouée. Elle est même perdue. Et si elle ne l’est pas encore tout à fait, elle le sera demain. Ce sont les évêques qui, seuls, auraient pu…, qui seuls auraient dû…, etc… Face à leur silence, face à leurs abandons, rien ne peut réussir. Mon curé est moderniste. Les religieuses déraisonnent. Il n’y a rien d’autre à faire qu’à prier. Seul le Ciel peut nous sauver… »

Ne sont-ce point là l’argument et le ton de mille discours inlassablement répétés ? Le mal est que ceux qui les tiennent font figure de chrétiens hautement sûrs dans leur foi et de sérieuse doctrine. Pour peu qu’ils ajoutent à leurs propos : « les temps sont proches ! La Sainte Vierge a d’ailleurs révélé à X…, annoncé à Y… etc… », un nombre considérable de fidèles ne manquent pas de considérer ces apôtres comme d’authentiques docteurs en Israël. Alors qu’un juste discernement des esprits doit savoir écarter cette complaisance trop répandue pour l’extraordinaire, le merveilleux dans le surnaturel : visions, révélations, voyantes, prophéties. D’aucuns même ne vont-ils pas jusqu’à penser que ce caractère extraordinaire, miraculeux, charismatique est par excellence le signe propre du divin. D’où l’élan et par là même l’équivoque d’un certain « pentecôtisme » !

Alors que le véritable esprit chrétien, sans nier la possibilité des miracles, des prophéties, des révélations, refuse de considérer ces charismes comme le sommet de la vie surnaturelle.

« Ne cherchons pas à avoir notre « fil spécial » avec le Ciel » écrivions-nous dans la quatrième « note pour l’action » de Pour qu’Il Règne[13].

Contrairement à ce que pense le plus grand nombre, il n’y a pas là comme un mieux. Le mieux, au plan sur-naturel, est de chercher à vivre de pure foi.

« Le juste vit de la foi », nous dit saint Paul.

Tendons à cette perfection qui est la perfection de la vraie vie surnaturelle.

« Aimer à ne rien voir, à ne rien sentir », disait sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus.

Méditons encore ces paroles de saint Louis Marie Grignion de Montfort :

Prends bien garde de te faire violence pour sentir et goûter ce que tu dis et fais. Dis et fais tout dans la pure foi que Marie a eue sur la terre, qu’Elle te communiquera avec le temps[14]

Et un peu plus loin, dans une prière à Marie :

Je ne demande ni visions, ni révélations, ni goûts, ni plaisirs même spirituels (…). Pour ma part ici bas, je n’en veux point d’autres que celle que vous avez eue, savoir : de croire purement, sans rien goûter, ni voir, de souffrir joyeusement, sans consolations des créatures, de mourir continuellement à moi-même, sans relâche, et de travailler fortement jusqu’à la mort, pour vous, comme le plus vil de vos esclaves[15].

Voilà le grand secret de la sainteté. Beaucoup plus que ces courses intempestives à « l’extraordinaire » et à la « prophétie ». Courses où il entre si facilement la recherche de soi, la curiosité, la vaine complaisance et un secret orgueil.

Se rappeler l’exemple de saint Louis refusant d’aller voir l’apparition miraculeuse de l’Enfant-Jésus au cours d’une messe à la Sainte-Chapelle. « Je n’ai pas besoin de voir pour y croire » aurait-il répondu.

Attitude en tout point conforme à l’enseignement du Maître. « Bienheureux ceux qui croiront sans avoir vu »[16].

Respect du sens commun

Tel est, dans son ordre spécifique, la grande loi de la perfection surnaturelle. Or loin de s’opposer aux normes d’un naturel sainement médité « les ténèbres de la foi » autorisent au contraire (et même impliquent) un scrupule rigoureux dans l’observance des impératifs du plus élémentaire sens commun.

Car « Dieu veut d’abord la raison », a dit quelque part Bossuet.

Toute surenchère surnaturelle non justifiée par des cas singuliers plus précis risque d’aboutir à des excès aussi ridicules que désastreux.

D’où, par exemple, ce reproche d’un Père de l’Église à tel hérétique de son temps, lequel, sous prétexte d’exalter la suréminente dignité du sacerdoce ne cessait d’avilir le mariage : « Mais, à t’écouter, lui fut-il dit, on croirait que Jésus-Christ n’a créé que six sacrements ! Plus un piège ! qui serait le mariage ! »

Mépris des préliminaires de la foi

Autre conséquence d’un surnaturel mal entendu : celle qui, sous prétexte que la grâce seule convertit, tend à faire mépriser le recours à ces « préliminaires de la foi » évoqués par le cardinal Pie au début de cette étude. Autant dire : conception de l’apologétique et de l’apostolat où l’on ne veut croire qu’à la seule efficacité, quasi-miraculeuse, de l’argument surnaturel fièrement asséné.

D’où par exemple ce discours effarant, tenu il y a peu, selon lequel l’avortement ne pouvait être légitimement condamné que par les catholiques…

Certes la doctrine catholique forme un tout, et présente au regard la synthèse d’une unité, d’une cohérence incomparable ! Mais dès qu’il s’agit d’apostolat, de conquête, d’éventuelle conversion, il peut être sage, il peut être indispensable de commencer par n’avancer, par ne proposer qu’un seul point de la dite doctrine. Et cela non seulement pour la raison que personne n’a jamais pu tout dire à la fois, mais parce qu’il importe de savoir respecter les lois d’assimilation de certains esprits.

Nous le disions dans un précédent éditorial[17], Notre Seigneur, lui-même, n’a pas jugé indigne de procéder ainsi.

Aussi est-il proprement effarant de taxer d’apostasie celui qui, pour rappeler à des incroyants la condamnation de l’avortement, préfère recourir aux arguments d’une saine raison plutôt que d’invoquer d’abord les interdictions de l’Église.

Sans doute, plus la chose, plus la discipline envisagées sont élevées dans l’ordre moral, plus la référence explicite au surnaturel sera nécessaire pour que tout soit éclairé pleinement.

Reste que les papes eux-mêmes, en des heures où il s’agissait pourtant du salut de la société toute entière, n’ont pas craint d’invoquer à l’adresse des incroyants eux-mêmes les simples, modestes, incomplètes et cependant impérieuses obligations du seul droit naturel.

Tel Léon XIII s’adressant dans sa lettre Au milieu des sollicitudes…  à tous « ceux qui n’ont pas entièrement perdu le sens de l’honnête ».

Tel Pie XI s’adressant dans Divini Redemptoris à « tous les hommes de bonne volonté », pour les inciter à combattre le communisme.

Tout cela n’est-il pas que du bon sens ? Et n’est-il pas désolant qu’il faille se donner tant de mal pour en souligner l’évidence ?

Soit le cas de l’automobiliste. Certes il lui est bon de prier pour le bonheur de son voyage. Il est très heureux qu’avant de prendre la route, il pense à invoquer les saints anges, saint Christophe, les saints rois mages, ces patrons des voyageurs ! Loin de nous l’intention de sous-estimer l’importance de ces secours célestes. Reste que, fondamentalement, et avant toute démarche, même surnaturelle, l’automobiliste a, comme tel, le devoir strict de commencer par apprendre à conduire. Et à bien conduire ! A conduire « efficacement ». Voire ! il doit prendre (et renouveler inlassablement) sa résolution de bien conduire, de toujours mieux conduire, attendu que la circulation devient de jour en jour plus dangereuse.

Même argument pour la religieuse infirmière. Elle peut, elle doit prier, implorer le secours divin pour demander au Ciel de bénir les soins qu’elle donne à ses malades, et, si Dieu veut, pour guérir ces derniers au plus tôt. Reste qu’en tant qu’infirmière son premier devoir, son devoir « intrinsèque » est d’apprendre son métier, de se perfectionner « efficacement » en tant qu’infirmière, de chercher à être toujours plus habile, toujours plus adroite, toujours plus savante dans l’art de soigner (et autant qu’elle le pourra) de guérir ses malades.

Réflexions identiques pour le paysan… auquel il est certes recommandé aussi de prier pour que Dieu bénisse sa ferme, sa moisson, etc… Reste que ce recours au Ciel ne le dispense en rien d’avoir à travailler autant qu’un autre, aussi « efficacement » qu’un autre, pour que son champ rapporte « naturellement » cent pour un.

Etc…

Application à l’action politique

 Et donc comment ce qui parait si sage, si clair, dans toutes les disciplines humaines, pourrait-il devenir malsain, naturaliste, « apostasie » dès lors qu’on essaie de l’appliquer à ce degré qui est le nôtre, celui du combat social, civique, politique ?

Qui ou quoi pourra faire admettre qu’en cet ordre seul la doctrine catholique recommande de s’en tenir uniquement au mystère de secours mystiques pour essayer de garantir une certaine fécondité à l’action ?

Le cardinal Pie, lui, nous a déjà répondu. Et donc, selon son conseil et selon ses propres termes, nous continuerons à enseigner que Jésus-Christ, certes, n’est pas facultatif. (Ce qui, nous semble-t-il, est assez bien manifesté à Lausanne !)

Mais nous continuerons à enseigner aussi que la vertu, l’action naturelle, possèdent une bonté, une efficacité morale intrinsèque que Dieu ne dédaigne pas de rémunérer dans les individus ET DANS LES PEUPLES par certaines récompenses naturelles et temporelles. Quelquefois même par des faveurs plus hautes.

Loin de manquer par là au véritable esprit surnaturel, nous savons, au contraire, qu’il n’est pas de plus sûr moyen d’offrir à l’action fécondante de ce dernier les conditions les plus favorables pour qu’il puisse renouveler à fond la face de la terre. « Et renovabis faciem terrae ! »

Ce qui  est quand même le chef-d’œuvre d’une assez belle efficacité !

 

 

 

[1] Bien que premier ce bulletin n’en porte pas moins le numéro : 3. Parce qu’il faisait suite à deux prospectus de lancement présentés sous le seul titre du Centre d’études critiques et de synthèse.

[2] Lamennais (n.d.l.r.).

[3] Cardinal Pie, Première Instruction synodale.

[4] Mgr Pie, originaire de Chartres, fut évêque de Poitiers de 1849 à 1880.

[5] Dans son ouvrage Les Trois Réformateurs, Plon édit., p. 40.

[6] Weim, XII, 319 ; 320, 12.

[7] Weim, XVIII, 164, 24-27 (1524-1525).

[8] Weil, XL. P. I. ; 363, 25.

[9] Cité par A. Baudrillart, l’Église Catholique, la Renaissance et le Protestantisme, Paris, 1905, p. 322-323.

[10] Etienne Gilson, Héloïse et Abélard, Vrin édit., 1938, p. 200.

[11] Ibidem, p. 203.

[12] 13 novembre 1949.

[13] Pour qu’Il Règne, éd. 1959, p. 737. Lire aussi dans Permancences n° 103, octobre 1973, p. 23 à 28, « De quelques illusions dans la vie spirituelle », saint Vincent Ferrier (La vie spirituelle, chapitre VIII).

[14] Saint Louis Marie de Montfort, par M.-C. et F. Gousseau, 104 p. Le secret de Marie, Union mariale monfortaine.

[15] Louis-Marie Grignon de Montfort, Secret de Marie, paragraphe 51.

[16] Saint Jean, XX, 29.

[17] Cf. Permanences n° 102, août-septembre 1973, « À la façon de Jésus-Christ », p. 3.

5. « À la façon de Jésus-Christ »

Permanences n° 102, Editorial, août-septembre 1973, p. 3 à 16. (sous le pseudonyme de Laurent Morteau) :

  • Jésus-Christ nous montré et la nécessité de combattre et la façon de combattre.
  • Dureté de Jésus-Christ à l’égard des intellectuels satisfaits.
  • Jésus-Christ prépare les esprits et les cœurs à l’accueil de son enseignement.
  • Contempler l’humanité de Jésus (cit. Malègue).
  • Le comportement de Jésus est adapté aux circonstances et aux êtres.
  • Mépris du qu’en-dira-t-on. La rencontre avec la Samaritaine. Prévenance. Suprême intelligence. Simplicité.
  • Avoir, nous aussi, « l’esprit dur et le cœur doux », à la façon de Jésus-Christ.

 

« L’amour n’est pas aimé » disait sainte Thérèse d’Avila.

La vérité l’est-elle davantage ?

« La vérité provoque la haine[1] » prétendait le vieux Térence.

Proposition désolante !

Et cependant !

Les premières affirmations du prologue de l’Evangile de saint Jean n’expriment-elles pas enseignement analogue ?

Car, nous est-il dit, « la lumière luit dans les ténèbres » mais « les ténèbres ne l’ont point comprise ».

Et… Celui-là même qui est « la vraie lumière, celle qui éclaire tout homme » a eu beau « venir parmi les siens, les siens ne l’ont pas accueilli ».

Propos décourageants ?

Peut-être.

Mais qui cessent de l’être si l’on veut bien les prendre comme un avertissement destiné à dissiper toute illusion fatalement décourageante à long ou moyen terme.

Propos qui justifient par avance ces paroles du Seigneur : « Le disciple n’est pas au-dessus du Maître… Comme ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront ».

Nous voici prévenus.

Voici, clairement désignée, une des principales difficultés de notre combat. Difficulté qu’il serait vain de méconnaître, et puéril de prétendre écarter.

Certes, il est douloureux de constater à quel point la vérité est si peu désirée, si peu reçue. Elle qui devrait être séductrice ! Elle qui devrait être la joie des âmes et des coeurs.

Croyants ou incroyants ne peuvent nier qu’il y ait là un profond et redoutable mystère.

D’où l’âpreté d’un combat comme le nôtre.

La foi et la raison l’attestent.

Combat qui n’en est pas moins nécessaire.

Mais comment le livrer ?

Une seule réponse est possible.

Comme le Maître Lui-même l’a livré.

Sachant que le disciple n’est pas au-dessus du Maître, il ne saurait se dispenser de combattre lui aussi.

Puisque le Maître, Lui, a combattu.

Selon l’aveu qu’il en fit à Pilate : « Je suis né pour ceci, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité. Quiconque procède de la vérité, écoute ma voix ».

Notre Maître et Seigneur, donc, nous a donné l’exemple. En ce sens, Il nous a montré et la nécessité de combattre et la façon de livrer ce combat. Deuxième point que l’on oublie trop…

Oubli qui, au moins en partie, explique sans doute l’infécondité de nos efforts, la pauvreté de nos résultats.

Certes, Notre Seigneur n’a pas joué les diplomates. Il n’a pas eu recours à ces habiletés mondaines par lesquelles tant d’hommes essaient d’atteindre la victoire aux moindres frais.

Notre Seigneur n’a pas craint d’être direct, d’être très dur à l’égard des scribes, des Pharisiens, des Docteurs de la Loi. Autant dire : à l’égard de ceux qui risquaient d’interdire les progrès d’une vérité qu’ils retenaient captive. En la caricaturant. En la durcissant. D’où le terrible :

Malheur à vous, docteurs… qui liez de lourds fardeaux et les mettez sur les épaules des hommes, mais qui ne consentez pas à les remuer du doigt…

Malheur à vous, scribes et Pharisiens hypocrites. Parce que vous fermez aux hommes le royaume des Cieux. Parce que vous-mêmes n’entrez pas et que vous ne laissez pas entrer ceux qui le voudraient.

Tels furent l’attitude et le propos à l’égard de cette catégorie la plus raide, la plus insensible, la plus réfractaire : celle des intellectuels pervertis et satisfaits.

Mais quelle différence de ton, quelle différence d’approche dès que le Maître veut essayer d’atteindre la foule si diverse qui le rencontre ou le suit.

Sans doute il est un ordre, un univers des idées qui est, qui peut être, qui doit être régi, selon les règles d’une stricte logique. Logique formelle !

Reste que cet ordre, cet univers des idées n’est pas tout le réel ; qu’il y a, au-dessus, un ordre des êtres, un ordre des personnes autrement plus complexe. Et qu’à ce degré, la règle des plus sûres idées, des plus solides théories ne parvient pas à tout régir harmonieusement.

Autant dire, il est un ordre des êtres de chair et de sang que nous sommes, et cet ordre là, il est enfantin de croire qu’on en puisse résoudre les problèmes, les difficultés selon les seules règles d’une logique abstraite. Pour excellente qu’elle soit.

Pour nous en persuader, notons bien comment le Seigneur agit.

Quelles prudences ! Quelles délicatesses ! Quelles lenteurs ! Quels cheminements ! Quelles ingéniosités de moyens.

Et cependant ?

Sa parole n’était-elle pas efficace ?

Autrement dit, elle ne faisait pas que proposer un certain nombre de vérités à la seule compréhension littérale de ceux qui l’entendaient. Elle faisait plus que cela. Elle agissait en même temps qu’elle énonçait. Elle agissait au fond des âmes pour que les vérités qu’elle formulait soient comprises, pour qu’elles atteignent le cœur, enflamment la volonté. Autant que l’interlocuteur consentait à n’y pas faire obstacle.

« Notre cœur n’était-il point brûlant, diront les disciples d’Emmaüs pourtant découragés, tandis qu’Il nous parlait en chemin et qu’Il nous découvrait les Ecritures ? »

Action profonde, donc, de la parole du Maître, divinement supérieure à l’effet que peuvent avoir nos pauvres phrases, nos pauvres mots. Quel que soit notre zèle à expliquer ! Quel que soit notre désir d’être écoutés et compris !

Pourtant, malgré l’efficacité de Sa parole, Notre Seigneur s’est astreint à multiplier tout ce qui, humainement, pouvait favoriser le succès de ses moindres formules d’apostolat.

Loin d’asséner la vérité comme une masse, loin de la proposer brutalement et d’un seul coup, Il n’a pas craint de temporiser pour mieux préparer les esprits et les cœurs à l’accueil du sublime enseignement qu’Il avait cependant l’ardent désir, la divine mission de révéler au monde.

Lui, le Verbe de Dieu, auquel toute la Création obéit, s’est fait un devoir de se mettre à la portée des populations simples, à l’imagination d’enfant, qui l’entouraient. Pour retenir leur attention il leur racontera des histoires. Il leur parlera en paraboles.

Par prudence autant que par saine pédagogie son enseignement sera progressif. Peu d’abstractions. Il partira le plus souvent d’exemples familiers empruntés à la vie de chacun : le semeur sortit pour semer… Le bon pasteur offre sa vie pour ses brebis… Quelle femme si elle a perdu une drachme n’allume une lampe, ne balaie la maison…

Ce n’est qu’à un petit nombre, pieusement préparé qu’Il dira d’abord plus clairement les vérités qu’Il savait difficiles à comprendre ou admettre.

Certes, quoi qu’en pensent certains, Il s’adressera d’abord aux intelligences en commençant par enseigner. Ainsi qu’on peut le lire en deux endroits de saint Marc :

Jésus, en descendant, vit cette grande foule et en eut pitié parce qu’ils étaient là comme des brebis sans pasteur et Il commença par leur enseigner beaucoup de choses du Royaume de Dieu.

Au point que les disciples vinrent et Lui dirent :

Ce lieu est désert et la nuit approche. Renvoyez-les, afin qu’ils aillent dans les fermes et dans les villages alentours pour s’acheter de quoi manger.

Mais Jésus préféra les nourrir miraculeusement. Ce fut la première multiplication des pains.

Une seconde fois, les choses ne se passèrent pas autrement.

Comme il y avait encore une grande foule qui n’avait pas de quoi manger, Jésus appela ses disciples et leur dit : « J’ai compassion de cette foule, car voilà trois jours déjà… (trois jours déjà !)… qu’ils ne me quittent pas, avides de m’entendre (enseigner) et ils n’ont pas de quoi manger [2]! ».

Autant dire qu’ils ont d’abord écouté l’enseignement du Christ pendant trois jours, sans rien se mettre sous la dent.

La grande compassion de Jésus avait donc pour premier objet les besoins de l’âme et de l’esprit. C’est à ceux-là qu’il pourvoit aussitôt et de Lui-même.

Mais cette priorité étant soulignée, il ne saurait être question de sous-estimer l’importance significative des deux multiplications des pains. Tant Jésus avait souci des besoins de tout l’homme. Tant il a tenu Lui-même à se faire semblable aux plus humbles d’entre nous.

Comme l’a écrit Malègue, en quelques lignes admirables :

De tous les mécanismes du monde, rien n’est plus facile que d’en croire Dieu absent. Ils ont cependant été supportés par Lui à une certaine heure du temps humain, historiquement, devant des yeux de gens qui ont vu, sous des poings qui ont frappé et des bouches qui ont craché. Dieu s’est infligé, dans leurs inadaptations et leurs injustices, tous les déterminismes de la terre, la passion, la souffrance, la mort, avant de nous les imposer.

Il a pris le corps humain, la physiologie humaine, l’économie de la pauvreté, les modes de vie des basses classes, l’ânesse pour luxe et la poussière des voyages à pied ; le type social semi-nomade : pêcheurs et bergers, les plats de poissons et les pains d’orge, le parasitisme de l’apostolat… On le coudoyait sans le connaître : Qui c’est ? C’est chose !… Chose !… Le fils de l’artisan à domicile. Vous savez bien, le « type » qui prêche entre les barques et les jardins. Il fait son bout d’effet sur les étrangers. Mais, nous, on le connaît.

Il a pris les catégories sociales de son temps et de son pays, les obligations rituelles, les codes pénaux, la forme des peines capitales, les images et les récits d’un Israélite de Palestine, l’exposition de ses idées et de ses actes par des procédés innocents.

Il a bronché. Il est tombé comme un autre. La pesanteur joue sur lui. Pour lui aussi, les pierres sont lourdes et les madriers lourds. Il a sué en travaillant ; Il a sué du sang d’homme à Gethsémani, émis des exsudats humains sous le coup de lance du Calvaire. Le microscope ne s’y tromperait pas. Il a souffert avec des nerfs d’homme tous les détails d’une mort d’homme. La soif des hémorragies. L’immobilité terrible de la croix. Ses poumons ont jeté leur dernier soupir, comme tous morts.

Il a souffert avec son âme d’homme l’amertume des œuvres humaines brisées, l’accablement des grandes défaites, les rires des gens, les branlements de tête, ce ridicule sur ses dernières heures, tout ce qu’Il goûtait déjà dans la lie du calice, à un jet de pierres des dormeurs. Sa mère lui pleurait sur les pieds. Il a subi les délaissements de son Père, l’apparent abandon de Dieu, la sécheresse et le désert des dérélictions absolues. Cette croix sur la Croix ! Cette mort dans la mort ! Il s’est fait passible, mortel, très lentement connu ! Jamais je ne contemplerai assez l’abîme de la Sainte Humanité de mon Dieu[3].

Contemplation qui importe non seulement à la vertu de toute vie intérieure, mais à la fécondité de tout apostolat, de tout rayonnement chrétien. Que ce dernier soit individuel, social ou politique.

Car à bien voir ce que Notre Seigneur a pris soin de faire, ce à quoi Il s’est astreint, ce à quoi Il a pris garde, comment ne pas s’ouvrir à l’intelligence, à la sensibilité de notions, de réalités, de nuances trop méconnues sinon trop méprisées ?

Sans cette contemplation si pleinement humaine, si pleinement divine, les règles de notre action sont et seront immanquablement trop principielles, trop schématiques, beaucoup trop ignorantes de ce qu’est l’homme et de ce qui permet de l’atteindre.

Sans cette contemplation, et contrairement à ce qu’imaginent les habiles selon le monde, nous risquons d’être maladroits, odieux, fragmentaires, insuffisants, borgnes.

Notre Seigneur, Lui, n’a rien négligé. Il a su recourir à tout, comme il fallait, quand il fallait, avec qui il fallait.

Des invectives lancées aux scribes et aux Pharisiens, des coups de fouets donnés aux trafiquants du Temple, à la guérison des malades, à la proposition faite à Zachée d’aller loger chez lui le soir même, à son abord de la Samaritaine, quelle immense gamme d’exemples et de formules !

Il n’a méprisé ni les riches, ni les pauvres. A son aise chez les plus humbles et non moins à son aise, libre et noble, chez le fastueux Levy, le somptueux Zachée. Et chez Lazare à Béthanie. 

Avoir l’esprit dur et le cœur doux !

De cette idéale maxime de vie et d’apostolat, quel meilleur exemple trouver que celui du comportement si divers, si contrasté, si adapté aux circonstances, aux milieux et aux êtres de Notre Maître et Seigneur Jésus-Christ ?

Il l’a dit : « Je ne suis pas venu abolir la Loi mais l’accomplir »…

Et cependant, cette Loi, Il ne craindra pas d’en tourner miséricordieusement la rigueur en empêchant, avec quelle admirable habileté, que soit lapidée la femme adultère ; en refusant d’accepter le ritualisme outrancier des prescriptions sabbatiques.

Il a su tout à la fois être le Maître de la règle et le Maître de l’exception.

Et si, comme le prétendent certaines mauvaises langues, un jésuite se distingue à ce qu’il ne répond à une question que par une autre question, reconnaissons-le : Notre Seigneur n’a pas craint d’éviter l’embûche des mille pièges qui  lui étaient tendus. Refusant de répondre aux questions perfides que ne cessaient de lui poser docteurs de la Loi, scribes. Pharisiens.

Or, Jésus leur dit : « Je vous ferai, Moi aussi, une question. Si vous m’y répondez, je vous dirai, Moi aussi, par quelle autorité Je fais cela. Le baptême de Jean d’où venait-il ? Du Ciel ou des hommes ? » Répondant, ils dirent : « Nous ne savons pas ». Il leur dit : « Et donc, Moi non plus, je ne vous répondrai pas ».

Ou bien encore :

Qui peut remettre les péchés si ce n’est Dieu seul ? se demandait-on autour de lui. Et Jésus de répondre : « Lequel est le plus aisé de dire : tes péchés te sont remis, ou de dire : lève-toi, prends ton grabat et marche ? »

Quelle ironie ! Et quel sens de « la remise en place ».

Or, ne tendons-nous pas, souvent, à croire qu’une plus grande et sainte vertu doit faire fi de toute habileté ? Notre Seigneur, Lui, tout Dieu qu’Il fut, ne craignit point d’être habile, prudent, réservé, excellent à clouer le bec, à imposer silence, à renvoyer quinauds ceux qui cherchaient à le surprendre et à le perdre.

Ils lui envoyèrent quelques-uns des Pharisiens et des Hérodiens pour le prendre au piège d’une question… Est-il ou non permis de payer le tribut à César ?… Mais Lui, pénétrant leur feinte : « Apportez-moi un denier… De qui est cette effigie ? » – Ils répondirent « de César ». Alors Jésus leur dit : « Rendez à César, ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu »… Et laissant, ils s’en allèrent.

Plein d’admiration !

Et quelles audaces ! Quel mépris du « qu’en dira-t-on » ! Quelle indifférence devant ce que ses actes pouvaient avoir de choquant au regard du conformisme social, religieux de ses compatriotes.

« Il est allé manger avec les pécheurs ».

Il ne redoute pas d’entrer ouvertement en relation avec ceux qui « collaboraient » avec « l’occupant » romain.

Il ne craint pas davantage de s’entretenir avec cette femme aux « cinq maris » que l’Evangile désigne pudiquement par le seul terme de « Samaritaine ». Et pourtant l’Evangile laisse entendre que les Apôtres, eux, furent surpris.

Or, précisément, quelle discrétion en cette rencontre, d’abord commencée sans témoins humiliants. Quelle prudence dans l’abord ! Quels détours délicats pour l’atteindre sans heurts ! Comme tout rappel théorique d’impératifs moraux est divinement écarté, au profit du seul intérêt manifesté pour le bonheur et la paix de cette femme ! Oui, quelle pudeur, quelle révérence à l’égard de cette âme que d’autres auraient pu croire perdue !

L’on songe invinciblement à cette autre formule d’abord de la Reine du Ciel s’adressant à la petite et misérable Bernadette : « Voulez-vous me faire la grâce de venir ici pendant quinze jours ? »…

« Voulez-vous me faire la grâce »... Prenons-nous assez garde à cette formule de la Mère de Dieu s’adressant à une pauvresse, fille d’une des familles les plus méprisées, sinon les plus discutées, de la bourgade de Lourdes ! Si nous n’étions pas prévenus et comme sensibilisés par ce qui s’est passé au bord du Gave, qui d’entre nous ne trouverait pas ridicule, obséquieusement excessif, ce « Voulez-vous me faire la grâce » adressé par la Reine des Anges à la fille d’un ex-incarcéré pour dettes ?

Tout au contraire : exemple des prévenances du Ciel.

En avons-nous retenu suffisamment la leçon ?

Thérèse de Lisieux, elle, n’y a pas manqué… qui recommandait à ses novices :

Il faut vous habituer à laisser paraître votre reconnaissance, à remercier à plein cœur pour la moindre chose. C’est pratiquer la charité que d’agir ainsi. Autrement, bien que l’indifférence ne soit qu’extérieure peut-être, elle glace le cœur et détruit la cordialité.

Science divine ! Divins exemples de l’abord ! Comme nous avons besoin de vous méditer !

Besoin de méditer encore sur la vertu d’une enfantine simplicité, dans la proposition des vérités même les plus hautes.

Car n’est-ce point sous les traits, et donc sous les formules d’un enfant que la Sagesse Incréée a tenu à se présenter aux Docteurs d’Israël ? Jésus qui, après trois jours, fut retrouvé dans le Temple assis au milieu des Maîtres, les écoutant, les interrogeant. Et tous ceux qui l’entendaient étaient stupéfaits de son intelligence, de ses réponses.

Car, la véritable, la suprême intelligence, tend invinciblement à la simplicité. Toute érudition recherchée pour son seul éclat lui paraît vaine. Elle sait utiliser au mieux le langage commun. Toute pédanterie lui est insupportable. Et, comme on l’a dit, le propre de la véritable intelligence est d’être si simple quand elle s’exprime, d’être si claire, qu’elle semble communiquer de l’esprit à ceux-là même qui n’en ont pas.

Exemple de Jésus dont la sagesse aussi divine qu’enfantine sut faire taire d’admiration les Docteurs, les casuistes subtils sinon retors, du temple de Jérusalem.

Tout comme Jeanne d’Arc, animée du même esprit divin, apparaîtra miraculeusement simple, enfantine, populaire, sous la grêle des subtilités ridicules ou odieuses des examinateurs de Poitiers ou des juges de Rouen. 

Merveilles de l’esprit ?

Certes.

Mais qui sont d’abord, mais qui sont aussi, merveilles du cœur.

Car, pour finir, n’est-ce point là le suprême secret, le suprême mystère, qu’en ces derniers temps, le Ciel a proposé à la méditation des hommes ? Insondables merveilles du Sacré Coeur de Jésus.

« Avoir l’esprit dur et le cœur doux », demandions-nous déjà dans les prières de la « Cité catholique ».

Secret des plus riches conquêtes.

Des plus difficiles aussi.

Dans la mesure où ce secret contient la preuve d’une authentique bonté.

Comme nous l’avons entendu répéter en d’excellentes retraites, pour juger de la bonté du cœur de quelqu’un, rien de tel que les enfants, les faibles, les traumatisés de la vie. Donc : les malades, les infirmes, les pécheurs, les pauvres, les humiliés… Autant dire, pour peu qu’on y prenne garde : tous ceux qui plus spontanément affluèrent autour de Jésus.

« Cependant tous les publicains et les pécheurs s’approchèrent de lui pour l’entendre (Luc 15, 1) ».

Admirable preuve, signe irrécusable de son ineffable et infinie bonté !

L’esprit, en effet, n’est-il pas plus libre d’adhérer quand le cœur est conquis ?

Qu’on se souvienne !… de ces pécheurs, de ces méprisés : publicains divers : Zachée, Marie Madeleine, la Samaritaine… Sans oublier cette « parabole-programme » de la bonté divine : celle de l’enfant prodigue.

Qu’on se souvienne … de la nuée des malades et des infirmes, de la confiance des lépreux eux-mêmes ! Troupes de béquillards inlassablement accrochés aux trousses du Seigneur.

Oui, s’il est vrai que les disciple ne saurait être au-dessus du Maître, il est non moins certain qu’on ne saurait être disciple de Jésus-Christ sans tendre au moins à l’imiter, et donc sans s’arrêter aux quelques exemples que très sommairement nous venons d’évoquer.

Le faisons-nous, nous mêmes, qui, cependant, avons tant souci d’efficacité et de conquête ? Nous que chagrine si souvent l’infécondité de notre action ?

Et pourtant, si une bonne fois, nous nous appliquions à respecter, à adopter l’enseignement de ces quelques leçons, « à la façon de Jésus-Christ »… que pense-t-on qu’il adviendrait ?

 


 

[1] Térence, Andrienne, I, 1, 41.

[2] Saint Marc 6, 34-36 et 8, 1-2.

[3] Malègue, Augustin, ou le Maître est là.

6. Notre espérance : Ecce Homo

1. Notre espérance : Ecce Homo

Extrait de « Pour qu’Il règne », Chapitre II de la troisième partie, Nos raisons de croire au triomphe de la royauté sociale de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Jean Ousset exprime là, une anthropologie, une vision de l’homme en société dont le Christ est le modèle, l’accomplissement, le seul sauveur.

  • Le christianisme, seul humanisme véritable.
  • Mensonge de l’humanisme athée.
  • Le drame de l’humanisme athée est celui de la Révolution.
  • Echec de l’humanisme athée, désespoir contemporain :
  • Témoignage de Saint-Exupéry : « l’homme n’a plus de sens » ; désert de l’homme » ; « ils auraient tant besoin d’un Dieu ».
  • Pas de véritable humanisme sans christianisme.
  • Les leçons du triomphe de l’humanisme athée. Faisons un monde plus chrétien, il sera plus humain.
  • L’omniprésence du Christ : universalisme chrétien, gage d’espérance.
  • Le Christ assume la totalité de l’ordre humain.
  • Témoignage de l’apostat Renan.
  • Le Christ assure cet ordre :
  • dans le temps, d’où la perpétuelle jeunesse de l’Église ;
  • dans l’espace ;
  • dans l’universalité de ses aspects ;

c’est la civilisation.

  • Primauté du surnaturel, mais défense du naturel.
  • Le Christ,
  • Maître de la vie et de la mort.
  • Maître de la joie et de la douleur.
  • Le Christ est, à Lui seul, le seul Humaniste : pouvoir de « cet homme qu’on appelle le Christ ».

 

Avant-Propos

Les caractères de la véritable espérance définis, il importe d’indiquer plus spécialement ce qui peut la fonder.

Considérons donc le catholicisme comme « assumant » seul, dans sa plénitude harmonieuse, l’universalité de l’ordre humain.

Ce n’est pas sans une profonde logique, en effet, que les premiers assauts de l’esprit révolutionnaire, en Occident, furent livrés au nom de l’humanisme.

La notion d’humanité, l’idée que nous nous faisons de l’homme, ne peuvent pas ne pas être fondamentales dès qu’on se penche sur les problèmes politiques et sociaux.

On sait comment l’humanisme (révolutionnaire), parce qu’il prétend s’en tenir à l’homme, s’est appliqué, depuis cinq cents ans, à écarter le surnaturel, pour cette raison que le surnaturel, comme tel, n’est point de l’homme, mais de Dieu.

Tel est le sophisme.

Beaucoup s’y sont laissés prendre !

D’où le triomphe d’une science de l’homme radicalement étrangère aux notions chrétiennes et proclamée, par là-même, plus authentiquement humaniste[1]. Ainsi la Révolution pourrait-elle revendiquer ce titre, et non le catholicisme, dans la mesure où il se prétend divin. D’où pour ce catholicisme, une impuissance, par excès, à assurer autant qu’assumer l’ordre humain. D’où la légitimité, voire la nécessité, de l’exclure de tout rôle souverain ou simplement dominant dans la société.

Le Christianisme, seul humanisme vrai

Pour mauvais qu’il soit, il serait vain de nier la force d’un pareil argument. Il possède un certain caractère de clarté et de simplicité qui a suffisamment assuré son succès pour que nous osions dire qu’il mérite une des premières places dans la série des erreurs à dénoncer.

Il est temps de s’en persuader : si nous ne comprenons pas que le catholicisme, bien loin d’être extérieur à un juste humanisme, réalise, au contraire, parfaitement ce juste humanisme-là, nous serons toujours gênés et désastreusement timides dans notre défense ou nos assauts contre la Révolution. Elle n’a pu triompher que parce qu’elle a su faire admettre, comme fondement unique et exclusif de l’ordre humain, et, partant, de l’ordre social et politique, sa notion naturaliste de l’homme.

Appliquons-nous donc à démontrer que non seulement cette conception révolutionnaire est fallacieuse, mais que le catholicisme seul peut assurer, autant qu’expliquer, le véritable ordre humain. Le combat, dès lors, sera bien engagé et, Dieu aidant, il nous sera permis d’espérer la victoire.

L’incohérence de l’humanisme révolutionnaire n’est-elle point, au reste évidente ? Tout ce qu’il a animé ou continue à mouvoir ne s’est-il point montré assez inhumain pour qu’on soit en droit de s’étonner de voir manifester tant de respect devant ce gigantesque monument de la sottise et de la cruauté ?

Depuis bientôt deux siècles, assez de fruits n’ont-ils pas été cueillis pour que nous puissions juger l’arbre[2] ?

Le désespoir contemporain, fruit de l’humanisme athée

Dès lors, où devrons-nous chercher l’intelligence et la force qui, ayant un sens harmonieux de l’humain, l’assument pleinement ? Beaucoup y prétendent sans doute ; mais nous venons de voir ce que vaut leur prétention.

Pitié d’une génération qu’a exprimée un de ses écrivains les plus attachants, écrivain qui paraissait, pourtant, l’un des plus capables d’apercevoir et d’apprécier ce par quoi cette civilisation moderne pouvait être exaltée : Antoine de Saint-Exupéry.

Voici, tout au contraire, ce qu’il écrivait, quelque temps avant sa mort, dans une lettre au général X qu’on ne citera jamais trop, tant elle nous paraît décrire la faillite d’un ordre humain dont l’homme est, en fait, victime.

Faillite de l’humanisme athée assumé par la Révolution, et cela dans cette partie de la planète où des humains s’estiment heureux sous prétexte que la dialectique marxiste n’y a point encore tout poussé jusqu’aux dernières conséquences.

Je viens de faire quelques vols sur P. 38. C’est une belle machine. J’aurais été heureux de disposer de ce cadeau-là pour mes vingt ans. Je constate avec mélancolie qu’aujourd’hui, à quarante-trois ans, après six mille cinq cents heures de vol sous tous les ciels du monde, je ne puis plus trouver grand plaisir à ce jeu-là…

Ceci est, peut-être, mélancolique, mais peut-être bien, ne l’est pas. C’est, sans doute, quand j’avais vingt ans que je me trompais.

En octobre 1940, de retour d’Afrique du Nord où le groupe 2-33 avait émigré, ma voiture étant remisée exsangue dans quelque garage poussiéreux, j’ai découvert la carriole et le cheval. Par elle, l’herbe des chemins, les moutons et les oliviers. Ces oliviers avaient un autre rôle que celui de battre la mesure derrière les vitres à 130 kilomètres à l’heure. Ils se montraient dans leur rythme vrai, qui est de, lentement, fabriquer des olives. Les moutons n’avaient pas pour fin exclusive de faire tomber la moyenne. Ils redevenaient vivants. Ils faisaient de vraies crottes et fabriquaient de la vraie laine. Et l’herbe aussi avait un sens, puisqu’ils la broutaient…

Tout cela pour vous expliquer que cette existence grégaire au cœur d’une base américaine, ces repas expédiés en dix minutes, ce va-et-vient, entre les monoplaces de 2 600 CV, dans une sorte de bâtisse abstraite où nous sommes entassés à trois par chambre, ce terrible désert humain, en un mot, n’a rien qui me caresse le cœur…

Je suis « malade » pour un temps inconnu. Mais je ne me reconnais pas le droit de ne pas subir cette maladie. Voilà tout.

Aujourd’hui, je suis profondément triste, et en profondeur. Je suis triste pour ma génération, qui est vide de toute substance humaine…

On ne sait pas le remarquer. Prenez le phénomène militaire d’il y a cent ans. Considérez combien il intégrait d’efforts pour qu’il fût répondu à la vie spirituelle, poétique ou simplement humaine de l’homme. Aujourd’hui que nous sommes plus desséchés que des briques, nous sourions de ces niaiseries. Les costumes, les drapeaux, les chants, la musique, les victoires (Il n’est pas de victoire, aujourd’hui, rien, qui ait la densité poétique d’Austerlitz ; il n’est que des phénomènes de digestion lente ou rapide), tout lyrisme sonne ridicule et les hommes refusent d’être réveillés à une vie spirituelle quelconque. Ils font honnêtement une sorte de travail à la chaine. Comme dit la jeunesse améri­caine, « nous acceptons honnêtement ce job ingrat », et la propagande, dans le monde entier, se bat les flancs avec désespoir… Siècle de la publicité… des régimes totalitaires et des armées sans clairons, ni drapeaux, ni messes pour les morts.

Je hais mon époque de toutes mes forces. L’homme y meurt de soif.

Ah !… général, il n’y a qu’un problème, un seul de par le monde : rendre aux hommes une signification spirituelle, des inquiétudes spirituelles. Faire pleuvoir sur eux quelque chose qui ressemble à un chant grégorien.

Si j’avais la foi, il est bien certain que, pas­sée cette époque de « job nécessaire et ingrat », je ne supporterais plus que Solesmes.

On ne peut plus vivre de frigidaires, de politique, de bilans et de mots croisés, voyez-vous… On ne peut plus.

On ne peut plus vivre sans poésie, couleur ni amour. Rien qu’à entendre un chant villageois du XVème siècle, on mesure la pente descendue. Il ne reste rien que la voix du robot de la propagande (Pardonnez-moi !) Deux milliards d’hommes n’entendent plus que le robot, ne comprennent plus que le robot, se font robots.

Tous les craquements des trente dernières années n’ont que deux sources : les impasses du système économique du XIXème siècle, le désespoir spirituel… Les hommes ont fait l’essai des valeurs cartésiennes ; hors les sciences de la nature, ça ne leur a guère réussi !

Il n’y a qu’un problème, un seul : redé­couvrir qu’il est une vie de l’esprit, plus haute encore que la vie de l’intelligence, la seule qui satisfasse l’homme…

Et la vie de l’esprit commence là où un être « un » est conçu au-dessus des matériaux qui la composent. L’amour de la maison, cet amour inconnaissable aux Etats-Unis, est déjà de la vie de l’esprit.

Et la fête villageoise et le culte des morts. (Je cite ça, car il s’est tué, depuis mon ar­rivée ici, deux ou trois parachutistes ; mais on les a escamotés : ils avaient fini de servir). Cela, c’est de l’époque, non de l’Amérique : L’HOMME N’A PLUS DE SENS.

Il faut absolument parler aux hommes.

A quoi servira de gagner la guerre si nous en avons pour cent ans de crise d’épilepsie révolutionnaire ?…

« Ah !… quel étrange soir, ce soir, quel étrange climat ! Je vois de ma chambre s’allumer les fenêtres de ces bâtisses sans visage. J’entends les postes de radio divers débiter leur musique de mirliton à cette foule désœuvrée, venue d’au-delà des mers, et qui ne connaît même pas la nostalgie.

On peut confondre cette acceptation rési­gnée avec l’esprit de sacrifice ou la gran­deur morale. Ce serait là une belle erreur !

Les liens d’amour qui nouent l’homme d’aujourd’hui aux êtres comme aux choses sont si peu tendus, si peu denses, que l’homme ne sent plus l’absence comme autrefois. C’est le mot terrible de cette histoire juive :

– Tu vas donc là-bas ? Comme tu seras loin !

– Loin d’où ?

Le « où » qu’ils ont quitté n’était plus guère qu’un vaste faisceau d’habitudes. En cette époque de divorce, on divorce avec la même facilité d’avec les choses. Les frigidaires sont interchangeables. Et la maison aussi, si elle n’est qu’un assemblage. …Et la ferme. Et la religion. Et le parti. On ne peut même pas être infidèle : à quoi serait-on infidèle ? Loin d’où et infidèle à quoi ? Désert de l’homme.

Qu’ils sont sages et paisibles, ces hommes en groupe ! Moi, je songe aux marins bretons d’autrefois qui débarquaient à Magellan, à la Légion étrangère lâchée sur une ville, à ces nœuds complexes d’appétits violents et de nostalgie intolérable qu’ont toujours constitués les mâles un peu trop sévèrement parqués. Il fallait toujours, pour les tenir, des gendarmes forts ou des principes forts ou des lois fortes. Mais aucun de ceux-là ne manquerait de respect à une gardeuse d’oies. L’homme d’aujourd’hui on le fait tenir tranquille, selon le milieu, avec la belote ou avec le bridge. Nous sommes étonnamment bien châtrés. Ainsi sommes-nous, enfin libres ! On nous a coupé les bras et les jambes, puis on nous a laissés libres de marcher. MAIS JE HAIS CETTE EPOQUE OU L’HOMME DEVIENT, SOUS UN TOTALITARISME UNIVERSEL, BETAIL DOUX, POLI ET TRANQUILLE. On nous a fait prendre ça pour un progrès moral…

Ce que je hais dans le marxisme, c’est le totalitarisme à quoi il conduit. L’homme y est défini comme producteur et consommateur ; le problème essentiel est celui de la distribution. Ainsi dans les fermes modèles. Ce que je hais dans le nazisme, c’est le totalitarisme à quoi il prétend par son essence même… L’homme robot, l’homme termite, l’homme oscillant du travail à la chaîne… L’homme châtré de tout son pouvoir créateur et qui ne sait même plus, du fond de son village, créer une danse ou une chanson. L’homme que l’on alimente en culture de confection, en culture standard, comme on alimente les bœufs en foin. C’est cela l’homme d’aujourd’hui.

Et, moi, je pense que, – il n’y a pas trois cents ans, – on pouvait écrire « La Princesse de Clèves » ou s’enfermer dans un couvent pour la vie à cause d’un amour perdu, tant était brûlant l’amour. Aujourd’hui, bien sûr, des gens se suicident. Mais la souffrance de ceux-là est de l’ordre d’une rage de dents. Intolérable. Ça n’a point à faire avec l’amour.

Certes il est une première étape ! Je ne puis supporter l’idée de verser des générations d’enfants français dans le ventre d’un Moloch allemand. La substance même est menacée. Mais, quand elle sera sauvée, alors se posera le problème fondamental, qui est celui de notre temps, qui est celui du sens de l’homme et auquel il n’est point proposé de réponse, et j’ai l’impression de marcher vers les temps les plus noirs du monde.

Ca m’est bien égal d’être tué en guerre. De ce que j’ai aimé, que restera-t-il ? Autant que des êtres, je parle des coutumes, des intonations irremplaçables, d’une certaine lumière spirituelle, du déjeuner dans la ferme provençale sous les oliviers, mais aussi de Haendel. Les choses, je m’en fous, qui subsisteront. Ce qui vaut, c’est un certain arrangement des choses. La civilisation est un bien invisible, puisqu’elle porte non sur les choses, mais sur les invisibles liens qui les nouent l’une à l’autre, ainsi et non autrement. Nous aurons de parfaits in­struments à musique distribués en grande série ; mais où sera le musicien ?…

… Si je rentre vivant de ce « job nécessaire et ingrat », il ne se posera pour moi qu’un probleme : que peut-on, que faut-il dire aux hommes ?….

Depuis le temps que j’écris, deux camara­des se sont endormis devant moi dans ma chambre. Il va me falloir me coucher aussi, car je suppose que ma lumière les gêne (ça me manque bien, un coin à moi). Ces deux camarades, dans leur genre, sont merveilleux. C’est droit, c’est noble, c’est propre, c’est fidèle. Et, – je ne sais pourquoi, – j’éprouve, à les regarder dormir ainsi, une sorte de pitié impuissante. Car, s’ils ignorent leur propre inquiétude, je la sens bien. Droits, nobles, propres, fidèles, oui ! mais aussi terriblement pauvres. ILS AURAIENT TANT BESOIN D’UN DIEU !

Lettre admirable, sans doute, mais pitoyable, où la sévérité du diagnostic ne fait que mieux sentir l’insuffisance de la vague spiritualité proposée comme remède !

« Malade pour un temps inconnu ! »

   Époque où « l’homme meurt de soif »… et où l’on peut avoir légitimement « l’impression de marcher vers les temps les plus noirs du monde ! ».

Génération « vidée de toute substance humaine »… où des « milliards d’hommes n’entendent plus que le robot, ne comprennent plus que le robot, se font robots »…, où « l’homme n’a plus de sens ! »…

« …Homme que l’on alimente en culture de confection, en culture standard, comme on alimente les bœufs en foin. C’est cela l’homme d’aujourd’hui !… Désert de l’homme !… »

Voilà ce qu’un des écrivains contemporains les plus ouverts à leur temps, l’auteur de « Terre des hommes », a pu écrire, sans invraisemblance excessive, après quatre cents ans du plus gigantesque effort, – prétendu « humaniste », – enregistré par l’histoire !

Et pourtant, nous disait-il, ces hommes qui étaient là n’appartenaient point à cette catégorie de gens dont la fréquentation désole ou révolte ; ils étaient « droits, nobles, propres…, mais, hélas ! terriblement pauvres ». Et celui qui vient d’écrire que, s’il avait la foi, il ne supporterait plus guère, à son retour, que Solesmes, put ajouter, – sans doute à la lueur de ce pressentiment – : « Ils auraient tant besoin d’un Dieu ! »

C’est donc le plus naturellement du monde que la révérence au divin est ici proposée comme élément de plénitude humaine.

Et n’y aurait-il point là un grand mystère ? Celui qui faisait dire à saint Augustin : « Nous avons été créés pour vous, Seigneur, et notre cœur est inquiet tant qu’il ne se repose pas en vous ? »

Jusqu’où devrons-nous descendre pour que nous nous décidions à prendre à la lettre ce rappel de l’Evangile : « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » ?

Jusqu’où nous faudra-t-il tomber pour que nous nous décidions – à la lumière de l’histoire comme à celle du dogme, – à dénoncer le mensonge de cet humanisme qui déshumanise, de cet ordre dit humain où l’être raisonnable est manœuvré comme un bétail ?

« Humanisons d’abord[3] ! ». L’avons-nous assez entendue cette formule, toujours employée pour remettre à plus tard notre recours à Dieu.

Ils ont donc « humanisé » ; mais le fait est que l’humanité n’est jamais apparue aussi grégaire.

« Faisons un monde plus humain, et il sera plus chrétien ». Mais la vérité vécue n’est-elle pas : faisons un monde plus chrétien ; rendons-lui ce Dieu dont il a faim ; ramenons-le à l’Evangile, dont il s’est si malencontreusement écarté ; et il sera plus humain ?

On a voulu, toujours par humanisme, exalter la raison en la séparant de la foi, et voici que nos philosophes sont devenus des théoriciens explicites de l’absurde[4].

On a prêché la paix à l’exclusion de tout dogme, paix fondée sur la seule abondance matérielle, et voici qu’on se tue sans arrêt pour annexer ou contrôler cette abondance.

Un humanisme vrai, raison d’espérance

Drame de l’humanisme athée !

Pour misérables, cependant, qu’aient été ses principes et désatreux ses effets, il a quand même réussi à émouvoir le monde. Des millions d’hommes se sont laissés griser par ses sophismes. Il a été, et demeure encore en partie, l’argument d’une espérance incontestable. Pour lui, des efforts gigantesques ont été accomplis : on le présentait comme la vraie réponse au problème de l’homme.

Et nous, chrétiens, nous désespérons !

Un mensonge a provoqué tant d’enthousiasme et nous, qui avons la vérité, sommes découragés !

Une fausse doctrine a soulevé le monde d’un espoir non encore vu dans l’histoire et nous, qui avons les formules du salut, demeurons abattu !

Quand nous déciderons-nous à prendre conscience des arguments de notre espérance, de cette espérance qui est, en vérité, la seule espérance de l’univers ?

Attendrions-nous que d’ultimes catastrophes aient consommé la ruine d’un monde livré à l’erreur de l’humanisme révolutionnaire pour nous rappeler et rappeler autour de nous que le véritable humanisme, c’est-à-dire la seule conception de l’homme qui tienne et rende compte pleinement de l’ordre humain selon ses exigences, est dans le catholicisme… est le catholicisme ?

Et pourquoi cet humanisme vrai ne serait point argument d’espérance quand il apparaît qu’un faux humanisme a suscité tant d’espoir ?

Certes, il serait fou de prétendre rappeler en un seul chapitre l’essentiel de cette plénitude humaine et divine offerte par le christianisme ! Aux premiers jours de l’Église, saint Jean[5], déjà, ne refusait-il pas de croire que le monde entier pût contenir les livres qu’il eût fallu écrire, si l’on avait voulu tout raconter de ce que Jésus avait fait ? Donc, que pourrions-nous dire, aujourd’hui, si nous avions à expliquer en détail ce que deux mille ans de christianisme, – deux mille ans d’Église, deux mille ans de « Jésus-Christ répandu et communiqué[6] », ont apporté au genre humain ?

En Jésus-Christ est le vrai humanisme

« Quand J’aurai été élevé de terre, J’attirerai tout à moi[7]. »

Tout !

Et le fait est que cette parole d’un homme, mais de « cet homme qu’on appelle le Christ », – depuis qu’il est mort sur la Croix, l’histoire n’a cessé et ne cesse de la vérifier.

« Ecce Homo ». Voilà l’Homme.

L’Homme par excellence ! L’Homme qui remplit l’univers ! Celui avec lequel il est impossible, désormais, de ne pas avoir à compter, qu’on L’aime ou qu’on Le déteste.

Même à ne le considérer que par le mauvais bout de la lorgnette, « voilà l’Homme » qui est, depuis vingt siècles, centre de tout, soit qu’on s’en éloigne, soit qu’on y tende.

Oui ! c’est un fait : depuis qu’ « Il a été élevé de la terre », Il a tout attiré à Lui !

Impossible de rien voir, désormais, dans l’ordre humain, de rien aborder, de rien étudier, où l’on n’ait, d’abord, à prendre honnêtement conscience de tout ce que Lui et Son Église ont apporté de perfectionnements décisifs, de transformations radicales, d’aperçus jusqu’alors insoupçonnés.

Il a tout attiré à Lui, à ce point que, pour posséder quelque chose, aujourd’hui, il faut ou en jouir dans Son Amour et selon Son ordre… ou le Lui disputer.

Il est tellement « l’Homme » par excellence que, dès qu’on se soucie d’étudier quoi que ce soit en fonction de l’homme, c’est immanquablement selon Sa Loi et en fonction de Lui qu’il faut s’orienter si l’on ne veut aboutir à des échecs comparables à ceux dont la société souffre aujourd’hui.

Ainsi tout l’ordre humain est marqué de Son sceau, parce que c’est depuis Lui seulement que la Terre a pu connaître dans sa plénitude ce que doit être, au plan individuel comme au plan social, la vie des hommes.

Qu’on envisage les progrès de la civilisation, la paix de la société, la concorde entre les peuples, le bonheur familial, ou qu’on étudie une branche quelconque du savoir, théorique ou pratique, – sciences morales, sciences politiques, philosophie, intelligence profonde des beaux-arts, mission des professions libérales…, jusqu’à la simple humanité des tâches les plus humbles, – dès qu’il s’agit, en un mot, d’envisager l’aspect spécifiquement humain de notre vie, c’est toujours l’enseignement de cet Homme, sinon l’enseignement de cette Église qui est Lui,  qui apparaît fondamental.

Mille fois, ceux qui ne veulent pas qu’Il règne sur nous ont essayé de provoquer un ordre qui pût être comparable à celui que cet Homme est venu fonder ; mille fois, le plagiat fut évident ; mille fois l’échec manifeste.

Car cet Homme n’est point comme tant d’autres « grands hommes » qui sont morts et dont l’initiative de quelques disciples a prolongé les œuvres.

L’expérience prouve, en effet, qu’il ne suffit pas de se réclamer de Lui pour développer les bienfaits de Son message, puisque tous ceux qui l’ont interprété à leur gré ont, contre toute attente, déchaîné la corruption d’innombrables sottises privées ou de sanglantes perturbations sociales. De telle sorte que tout semble bien se passer « sicut dixit », comme Il l’a dit : « Sans Moi, vous ne pouvez rien faire ». « Tu es Petrus »… et, contre cette pierre, les flots de l’infernale anarchie se briseront… « Et voici que Je suis avec vous jusqu’à la consommation des siècles »… N’est-il pas évident, en effet, qu’une fois écartée cette Église qu’Il a fondée et qu’Il a dit vouloir régir Lui-même jusqu’à la fin des temps, tout se désagrège et vire à l’absurde ?

Cet Homme s’est tellement placé au carrefour de tous les itinéraires de perfection humaine qu’il est impossible d’y tendre, désormais, sans se heurter à lui.

Tout ce que d’autres philosophes, moralistes ou fondateurs de religion ont eu de bien, non seulement Il le possède aussi à un degré suréminent ; mais ce qui n’a, chez les autres, qu’une valeur de fragment et, parfois même, d’inconséquence heureuse, Il le détient en entier, ordonnant tout dans la perfection d’une synthèse universelle qu’aucun autre, avant Lui comme après, n’a jamais su proposer ou entrevoir.

Pour fuir cet Homme, pour échapper à Son omniprésence ou pour se donner l’illusion d’être moins directement en face de Lui, il a fallu et il faut toujours que l’humanité se détourne comme d’elle-même, entendez qu’elle se désintéresse de l’humain comme tel, car, dans cet humain, désormais, tout parle de Lui, tout a subi Son influence.

Autrement dit, pour fuir cet Homme qui est au centre de l’humain, il faut que l’homme se détourne de l’homme même, sinon qu’il mutile la juste idée qu’on doit s’en faire.

Ainsi, l’homme moderne préfère-t-il regarder au-dessous de lui, scruter l’univers matériel ou animal.

Plutôt, semblons-nous dire, plutôt l’étude des plantes, des pierres et des forces aveugles de la nature ; plutôt, ont semblé dire maints philosophes, plutôt nous assimiler aux bêtes et nier l’objectivité de notre connaissance intellectuelle que d’encourir le risque d’être obligé de se laisser prendre aux réponses de cet Homme si nous nous engageons dans une étude sérieuse de ce qui est spécifiquement humain dans l’humain.

Problèmes de la nature de notre âme, de son immortalité, donc de notre destinée ; problèmes de l’objectivité de notre connaissance, problèmes de l’orientation suprême de la société et de la fin dernière de l’ordre humain…, en général, tous les problèmes métaphysiques… Qu’on aille voir un peu partout, et même là où l’on se pique d’humanisme, quel intérêt l’on porte, aujourd’hui, à ces problèmes ! Et, si nos contemporains s’en détournent, ne serait-ce point parce qu’il est impossible de s’y engager, désormais, sans trouver « cet Homme qu’on appelle le Christ », régnant avec Son Église et Ses Docteurs sur toutes les voies d’une authentique science de l’homme ?

Témoignage de l’apostat

« Ecce Homo ».

Il l’est tellement qu’un très grand nombre de ceux qui Lui ont dénié ou Lui dénient encore le titre de Dieu se sont, au moins, fait un devoir de l’exalter en tant qu’homme par-dessus tout et tous.

Honneur commun de ce qui porte un cœur d’homme ! écrit Renan dans sa « Vie de Jésus ». En Lui, s’est condensé tout ce qu’il y a de bon et d’élevé dans notre nature… Jamais personne autant que Lui n’a fait prédominer dans sa vie l’intérêt de l’humanité… Tous les siècles proclameront qu’entre les fils de l’homme, il n’en est pas né de plus grand que Lui… Repose, maintenant, dans ta gloire, noble initiateur… Mille fois plus vivant, mille fois plus aimé depuis ta mort que durant les jours de ton passage ici-bas, tu deviendras à tel point la pierre angulaire de l’humanité qu’arracher ton Nom de ce monde, serait l’ébranler jusqu’aux fondements… 

Tel est, malgré sa blasphématoire perfidie, le témoignage significatif de l’apostat ! Et combien d’autres, depuis, pourraient être évoqués selon ce mode !

« Homme par excellence !… La plus pure expression de l’humanité !… Homme qui fut la préfiguration d’un type humain en avance de plusieurs millénaires sur l’évolution normale de l’espèce !… Le plus sage des sages !… Le plus grand des grands initiés !… »

Autant de blasphèmes, sans doute, par intention de refuser au Christ son titre de Dieu, mais blasphèmes caractéristiques…, qui sont comme le tribut payé par l’Enfer à cette évidence d’un Jésus modèle et maître du seul humanisme qui mérite réellement ce nom !

Jésus-Christ assume la totalité de l’ordre humain

« Quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai tout à Moi ».

Et le fait est que, dans le sillage de cet Homme, tout l’humain fut et n’a cessé d’être assumé, comme l’expérience du passé et celle du présent le prouvent surabondamment.

Ordre humain, assumé dans le temps.

Ordre humain, assumé jusqu’aux extrémités de la terre

Ordre humain, assumé dans l’universalité de ses aspects.

1° Dans le temps

Ordre humain, assumé dans le temps.

Car le Christ « règne aux siècles des siècles », dit la Sainte Ecriture.

Et le fait est que nul, sinon Lui, ne s’est jamais présenté comme étant le centre, la raison même de l’histoire.

N’aurait-on point la foi, impossible de nier l’objectivité du trait. Autrement dit : cet Homme ne remplit pas seulement l’histoire de Son Nom ; mais, ce que le plus fou des fous n’a jamais osé faire, Il s’est montré comme Celui en fonction duquel l’histoire a été créée et continue à s’ordonner.

Son signe apparaît dès la Genèse, et Il a eu l’audace inouïe de prétendre que c’est encore Lui qui reviendrait présider visiblement à la fin des temps.

Cet homme si sage, serait-il donc, en même temps, le plus insensé des insensés ?

Car, il n’est pas un homme, pas un fondateur de religion, pas un héros mythologique, pas un faux dieu, ni le Bouddha, ni Mahomet, ni Zeus, ni Prométhée… qui ait parlé ou qu’on ait fait parler ainsi.

Même à ceux qui refusent d’admettre la vérité d’une aussi vertigineuse prétention, elle doit apparaître unique.

Oui ! Même si l’on refuse de croire à Ses paroles, il faut, au moins, convenir avec l’Evangile que jamais aucun homme n’a parlé comme Lui !

Sottise de ces chrétiens, donc, qui s’en vont dire que leur religion ne date que du règne d’Auguste ou de Tibère…, alors qu’elle fut celle du premier couple humain ! Car, soit avant la venue de cet Homme qu’on appelle le Christ, soit pendant Sa vie sur la terre, soit depuis lors jusqu’à nos jours, il a toujours existé des hommes qui n’ont attendu leur salut que de Lui. Et, en admettant qu’on refuse de croire à la légitimité d’une telle espérance, le fait n’en demeure pas moins qu’historiquement, cette espérance, folle, si l’on veut, a rempli les siècles.

Et donc saint Paul, même si l’on estime qu’il se trompe, n’a point menti, lorsque, dans un élan magnifique, il va jusqu’à répéter dix-huit fois le mot fide au début des versets du onzième chapitre de sa « Lettre aux Hébreux ».

« Fide… fide… fide… » – C’est par la foi..., c’est dans la foi et dans l’espérance en la venue de cet Homme qu’ont vécu et agi tous les Saints de l’Ancien Testament.

Autrement dit : Il est Celui vers qui a tendu l’espoir des Abel, des Noé, des Abraham, des Isaac, des Jacob, des Moïse, des Isaïe, des Daniel…, comme Il fut l’espérance des Agnès, des Félicité, des Hilaire, des Augustin, des Bernard, des Thomas d’Aquin, des Jeanne d’Arc, des Thérèse Martin, des Pie X…

Même si cet Homme avait menti en se disant « Celui qui devait venir », le fait est qu’aucun autre ne s’est présenté et qu’effectivement il n’y a que Lui qui soit venu…; au point que, las d’attendre un Messie différent, les Juifs ont dût interpréter d’une façon nouvelle les textes qui avaient soutenu l’attente de leurs pères… Eût-Il donc été un imposteur, il faut, au moins, savoir gré à cet Homme d’avoir empêché l’imposture de prophéties qui, sans Sa venue, nous apparaîtraient comme ayant été l’appareil de la plus gigantesque escroquerie dont ait été victime l’espérance humaine. Et donc, quoi qu’il en soit, légitime ou non, le fait est que cet Homme n’en règne pas moins « aux siècles des siècles ».

Et non seulement, Il règne sur l’histoire, mais l’évidence dit que, dans Son sillage, tout semble procéder de cette royauté sur le temps.

Point d’œuvre, cependant, qui ait été plus menacée, plus combattue, plus désignée pour morte… ou agonisante que la Sienne.

Jamais secte ne subit persécutions plus cruelles. Jamais doctrine ne fut plus inlassablement sapée par des hérésiarques de toutes sortes.

Pourtant, l’armée des amis de cet Homme n’a cessé de croître, Son message n’a point varié. Son bienfait est demeuré constant.

Il a moralisé, – donc humanisé, – les païens de l’antiquité.

Il a moralisé, – donc humanisé, – les barbares et, après eux, les hommes de ces siècles de fer du Haut Moyen-Age…

Il continue à moraliser en leur rendant visage ou dignité d’homme, les peuplades les plus déchues et délaissées de la planète.

Pour « s’adapter », les vrais fidèles de cet Homme n’ont jamais eu à changer rien de ce qu’il a enseigné. Et, si, parfois, dans Son Église, il a été utile de parler de « réformes », elles ne consistèrent jamais à céder au temps, – c’est-à-dire aux opinions de l’heure, – mais à revenir plus jalousement au message initial, à l’intégrité, à la pureté des principes, à la foi des premiers jours. Qu’on porte les yeux sur tous ces grands réformateurs que l’Église a placé sur ses autels et l’on constatera qu’à la façon de saint Paul, bien loin de se « conformer au siècle », ils n’ont voulu connaître et prêcher qu’une chose : cet Homme qu’on appelle le Christ.

Raison de la perpétuelle jeunesse de l’Église !

2° Dans l’espace

Et ce que l’on vient d’observer dans l’ordre du temps est tout aussi facile à désigner « inter mundanas varietas », aux quatre coins du monde.

Ni mers, ni montagnes, ni jungles épaisses, ni déserts n’ont pu arrêter les témoins de cet Homme.

Ainsi l’exige la logique du Pouvoir qu’Il a dit être sien[8].

Son Message a été porté, sicut dixit, comme Il l’a dit, jusqu’aux extrémités de la terre, dans l’intention bien arrêtée de ne laisser aucun homme dans l’ignorance de sa « bonne nouvelle ». Jamais enseignement ne s’est présenté comme ayant un caractère d’universalité aussi salutaire et, tel qu’il est, nécessaire à l’universalité du genre humain. Remède irremplaçable. Non pas la solution recommandée entre plusieurs autres possibles… Non pas solution plus adaptée au tempérament ou à la formation de certains…, mais LA solution humaine, L’UNIQUE, l’exclusive…, la seule valable pour tous et toujours.

Spectacle de la plus gigantesque entreprise de régénération humaine.

Déjà, aux jours d’Hérode, les envoyés de Jean avaient conté ce qu’ils avaient vu, depuis les boîteux qui marchent, jusqu’aux pauvres qui sont évangélisés.

Aujourd’hui, la terre est pleine des œuvres de miséricorde qui se sont fondées sous le signe de cet Homme.

Quelle religion a jamais assumé comme la Sienne la charge de l’humanité et subvenu à tous ses besoins, la nourrissant, la soignant, la réconfortant, l’instruisant, l’éduquant ?…

Et cela, non pas en « cénacles », par une action d’esthètes ne s’adressant qu’à d’autres esthètes, initiés ou privilégiés… mais, au contraire, par une action la plus largement humaine, vraiment universelle. Torrent auquel se sont abreuvés et s’abreuvent encore des peuples entiers, civilisés ou non, pauvres ou riches, nés d’hier ou tout chargés du poids de leur histoire.

Autant dire épopée de vingt siècles d’histoire dont la leçon, si nous savons l’entendre, serait : CHRISTIANISER, C’EST HUMANISER ; CHRISTIANISER, C’EST CIVILISER…, alors que, tout au contraire, déchristianiser, laïciser[9], c’est tendre à un affaissement général de la moralité publique et privée autant qu’à une prompte dépersonnalisation de l’homme.

3° Dans l’harmonieuse universalité de ses aspects : la Civilisation

Car, après avoir dit qu’Il assume tout l’humain dans le temps, tout l’humain « inter mundanas varietas », il n’est pas inutile de montrer dans le sillage de cet Homme tout l’humain assumé dans l’harmonieuse multiplicité de ses aspects : ce qui est, à proprement parler, la Civilisation.

Civilisation chrétienne qui, si l’on prend soin de dissiper quelques malentendus habituels en cet endroit[10], apparaît comme la Civilisation, tout court.

Sans doute, d’autres peuples non chrétiens surent parvenir à tels degrés, plus ou moins hauts, de perfection artistique, intellectuelle, spirituelle, morale, politique ou technique. Ainsi les Athéniens, les Romains, les Arabes, les Chinois, les Aztèques, les Incas… ainsi, de nos jours, ce que l’on appelle, – sans se faire illusion, semble-t-il, – la civilisation industrielle… Or, dès que l’on observe chacune de ces formes d’épanouissement humain, on ne peut pas ne pas être choqué par des carences graves, odieuses ou grotesques… Et carences dues à la faiblesse accidentelle des individus.

Rien de tel dès qu’on regarde du côté de ces peuples qui ont vraiment voulu faire leur la loi de cet Homme qu’on appelle le Christ. Les tares et les crimes n’y manquèrent pas, sans doute ; au moins y furent-ils désignés comme désordres et péchés. Monseigneur Pie l’a fort bien dit : « Le vice n’y découla pas de la loi, et la vertu n’y fut point l’inconséquence et l’exception ».

Ou encore, comme l’a noté Jean Guiraud :

Tout ne fut point parfait dans les siècles chrétiens. Ils eurent leurs misères matérielles et morales, parce que l’humanité porte en elle des causes de faiblesse, parce que le mal existe et que l’homme a grand peine à s’en préserver. Mais, au moins, on avait un idéal supérieur, indiscutable, infaillible ; quand on s’en écartait, on savait qu’on errait…, mais, la passion une fois éteinte et ses lamentables conséquences une fois démontrées, on revenait à Celui que l’on reconnaissait comme le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs, et on Lui demandait les lumières et les forces nécessaires à la vie de l’humanité[11]… 

Les réalisations, en maints endroits, pouvaient décevoir ; les individus apparaître indignes, il reste que l’essentiel était vu, proclamé, ainsi que la hiérarchie des vrais biens. Lentement peut-être, mais réellement, la société était orientée vers la plénitude de l’ordre, le mal dénoncé, sinon guéri.

Autrement dit, les fautes étaient au plan des réalisations humaines ; elles n’étaient pas dans l’idéal et la doctrine proposés… On ne prétendait pas y honorer Dieu par des sacrifices humains ; on n’y trouvait pas légitime la polygamie ou le concubinage ; il n’y fut jamais admis que le père de famille pouvait avoir droit de vie ou de mort sur ses enfants, ou que la justice dans les relations sociales exigeait seulement d’évaluer leur prix en argent.

On n’y vit jamais cette stagnation sociale, cet avilissement de la femme, ce croupissement des masses soumises à l’Islam, cette condition lamentable des parias de l’Inde, ni cet esclavage qui sévit encore en Orient au XXème siècle.

Et pourtant certains voudraient nous présenter comme pures et nobles les religions qui ont inspiré une telle barbarie !

En quelques mots, si, faisant abstraction de ce qui, dans chacune fut uniquement la part de faiblesse humaine, on juge toutes les civilisations du seul point de vue de leur idéal, on ne peut pas ne pas dire que la civilisation chrétienne est la seule civilisation parfaite.

Et même si, quittant le plan des idéaux proposés pour celui des réalisations concrètes, on se penche encore sur la civilisation des nations chrétiennes avant leur apostasie, sa supériorité apparaît écrasante.

La comparaison de notre ère « moderne » issue de la Révolution avec la civilisation chrétienne ne serait pas à l’avantage de la première.

Paupérisme, lutte des classes, guerres d’enfer, rythme de vie affolant, amoindrissement de la vraie culture, autant de maux qui déshonorent le monde « moderne », qu’il soit « libéral » ou « totalitaire », depuis qu’il a entraîné l’apostasie des nations autrefois chrétiennes.

De telle sorte que, – soit théoriquement, soit pratiquement, – la vérité de ce paragraphe de saint Pie X s’impose[12] :

La civilisation de l’humanité est une civilisation chrétienne. Elle est d’autant plus vraie, plus durable, plus féconde en fruits précieux qu’elle est plus nettement chrétienne ; d’autant plus décadente, pour le plus grand malheur de la société, qu’elle se soustrait davantage à l’idée chrétienne…

Défense du naturel par la primauté du surnaturel

« Homo sum : humani nihil a me alienum puto » – « Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger ».

Beaucoup mieux qu’un héros de Térence, ce beau vers ne mérite-t-il point d’être appliqué à cet Homme qu’on appelle le Christ ?

Dans son sillage, en effet, rien de ce qui est humain n’a été méconnu, sous-estimé, indûment écarté.

L’indispensable intransigeance doctrinale et le soin jaloux d’une exclusive vérité n’ont jamais dépassé les bornes de leur juste domaine pour déborder en un sectarisme aussi illégitime qu’odieux.

Tout a été sauvé de ce qui pouvait l’être. Si, en tant que telles, les idoles ont été descellées, nous pouvons toujours, par exemple, en admirer les chefs-d’œuvre humains au Musée du Vatican. Ce trait a la valeur d’un symbole.

Tout a été sauvé de ce qui méritait de l’être, dans des civilisations étrangères ou hostiles, voire dans des systèmes qui, tel l’aristotélisme, parurent menacer l’intégrité de la foi.

Ni sectarisme, ni syncrétisme ; mais harmonieuse ordonnance de tout le réel, de tout le vrai. Aucune systèmatisation gratuite, pour séduisante qu’elle ait pû paraître ; mais l’ordre même des choses.

Rien qui obnubile ou fascine plus que de raison.

L’absolu est où il le faut et seulement là.

Tout le reste est relatif…

Primauté, sans doute, du surnaturel ; mais défense, aussi, de l’ordre naturel, qui n’est même plus guère défendu que là, tant nos contemporains ignorent jusqu’au sens d’une telle formule.

La théologie, hautement professée, est dite reine des sciences ; mais on y poursuit aussi comme une offense à Dieu tout péché contre la raison[13], au point qu’il n’est guère plus, aujourd’hui, que dans l’Église de cet Homme où l’on continue à croire à l’objectivité de la connaissance intellectuelle.

On y a soin des âmes, certes par-dessus tout, mais aussi de l’ordre temporel de la société !

On y est sans illusion, comme sans pessimisme débilitant.  On y a, pour stigmatiser le mal, des formules terribles et des menaces épouvantables, et, pourtant l’on y croit à la vertu du bien et à la force victorieuse de l’amour sur la haine. Le désespoir, la délectation morose y sont considérés comme des péchés.

Ni personnalisme, si socialisme. Ni individualisme, ni collectivisme. Ni étatisme, ni anarchie. Mais l’Etat à sa place, comme à leur place aussi les justes libertés de la personne.

On a dit que, pour le communisme, seul compte l’homo faber ; dans le sillage de cet Homme qu’on appelle le Christ rien n’est, au contraire, négligé de l’humain.

Depuis vingt siècles, on y apprend la connaissance des biens de l’âme et de l’esprit, mais aussi celle des biens du corps, voire celle du bien des animaux et du bien de la terre.

Quelles disciplines ou quels arts n’y furent point pratiqués ?

Quelles sciences n’y furent point professées, au moins dans leurs principes ? Et de quoi peut s’enorgueillir notre monde apostat, sinon du développement, trop souvent inhumain, de notions héritées des siècles chrétiens ?

Chef-d’œuvre d’une unité rebelle à toute uniformité.

Par Sa célèbre « distinction des deux pouvoirs », en effet, cet Homme seul a rendu possible de concevoir et promouvoir l’unité réelle du genre humain sans qu’on ait à le soumettre, pour autant, à l’effort, toujours sanglant et voué à l’échec, d’une planification contre nature.

Ainsi, grâce à Lui et depuis Lui, l’amour de la patrie est authentiquement un devoir comme l’amour de l’humanité tout entière.

Car cette humanité elle-même n’est vraiment une et vraiment cohérente que par rapport à Lui. Loin de Lui, pour vif que soit l’éclat de certains éléments, le genre humain n’est plus qu’un ensemble de groupes disparates ou rivaux, qui s’ignorent ou s’entretuent.

Loin de cet Homme, l’humanité n’est vraiment plus qu’une foule dont on ne peut qu’avoir pitié comme d’un troupeau sans pasteur[14], mosaïque disjointe de peuples jaloux sans autre but que la satisfaction d’ambitions ou besoins temporels plus ou moins justes, sans réelle homogénéité morale.

Jésus-Christ, maître de la vie et de la mort…

Et, des sommets vertigineux de la vie mystique la plus ineffable jusqu’à l’ampleur mondiale d’un culte populaire, quelles innombrables harmonies humaines d’un catholicisme vraiment universel !

Que, pour finir, trois indices au moins nous arrêtent. Indices privilégiés, s’il en est ! Indice de la vie, indice de la mort, indice de la douleur et de la joie.

Ici, point de supercherie possible ; voici les tests souverains. Or, ce sont là, précisément, ceux qui, plus et mieux que tous autres, prouvent la souveraineté de cet Homme, en nous le désignant comme le maître de la vie humaine, le maître de la mort, de la douleur et de la joie.

Maître de la vie

« Ego veni ut vitam habeant, et abundantius habeant »

« Je suis venu pour qu’ils aient la vie et qu’ils l’aient en abondance[15] ».

Peut-être ! dira-t-on. Mais ce ne sont là que des mots, et il n’est point si difficile de parler de la vie.

Aussi bien, gardons-nous d’en rester aux paroles et voyons la réalité de plus près.

Trop d’humains, écrivait dans Le Figaro, André Siegfried ! Nous sommes accoutumés, sur la foi d’anciennes et respectables traditions, à considérer la fécondité comme une vertu. C’est une notion qu’il faut aujourd’hui réviser. Etant donné les idées généralement reçues à cet égard, un certain courage moral est nécessaire pour regarder le problème en face… L’Asie s’incline devant cette rude loi de la nature (?) qui limite elle-même (?) par la mort (!) la vie qu’elle a créée sans mesure : à peine y voit-elle un scandale[16].

Voilà le ton et ce qu’il est commun de lire dans une presse qui semble préparer, aujourd’hui, l’officielle ouverture de nos portes à l’avortement et au néo-malthusianisme !

Voilà notre humanisme : humanisme où la mort semble prise comme règle de vie, humanisme où le meurtre suscite moins de réprobation que la progression normale des naissances !

Millions de vies fauchées au cours de guerres de plus en plus atroces ! Millions de vies anéanties dès le sein de la mère ! Néo-malthusianisme de plus en plus organisé !

Ainsi n’est-il plus que dans le sillage de cet Homme, qui a osé se dire la Vie, que la vie humaine soit effectivement sacrée, dans son principe comme dans son cours ! Seule, en effet, Son Église, Sa véritable Église, ose continuer à se montrer irréductible au chapitre du « tu ne tueras point ». Des évêques schismatiques ont pu fléchir sous la pression d’une opinion diaboliquement abusée. La voix du Vicaire de cet Homme n’en a été que plus ferme pour répéter le tutélaire « non licet ».

Ainsi, aujourd’hui encore, l’événement confirme-t-il Sa parole. Il est venu pour défendre la vie dans son abondance, et le fait est que, loin de Lui, l’homme s’acharne à la détruire ou l’endiguer.

Pendant des siècles, au contraire, la mort recula devant l’empire de cet Homme, la guerre elle-même s’humanisa, partiellement vaincue par l’obligation des fêtes catholiques et des « trêves de Dieu ».

Mais que la Révolution parvienne à écarter le Nom de cet Homme de toute vie sociale et, d’emblée, ce sont les « guerres d’enfer ».

Maître de la mort

Jésus, donc, maître de la vie, mais aussi de la mort.

Car la mort, à son tour, n’est « humaine » que dans le faisceau de Sa lumière : ni sotte indifférence, ni désespoir, ni affectation de sentiments qui, – pour pieux qu’on les dise, – seraient trop contraires aux lois de notre cœur de chair, ni l’odieuse raideur stoïcienne, ni cette terreur et ce refus d’y assister, si fréquents aujourd’hui.

Il suffit, pour s’en convaincre, de voir ce qu’est la mort et comment on se comporte à son approche ou après sa venue dans les milieux où cet Homme n’est plus connu et aimé.

Misère affreuse de ces « mouroirs » laïques que sont tant d’hôpitaux aujourd’hui. Misère de la mort dans ces familles « sans espérance » et où les vivants terrifiés, après avoir trompé jusqu’à la fin le pauvre moribond, le regardent « passer », hagards à l’autre bout de la pièce, et n’osent même plus s’approcher pour lui fermer les yeux. Misère de ces funérailles, type U.S.A., où le mort, immédiatement enlevé à sa famille, n’est représenté, pomponné et souriant, dans quelque « salon funéraire, funeral home, funeral parlor », que pour disparaître sous les fleurs, à moindres frais d’émotion pour les vivants. Misère de ce plus grand nombre qui est, aujourd’hui, comme sans contenance devant la mort, qui refuse qu’on en parle, qui veut ignorer sa venue, qui ne sait plus voir mourir et aider mourir.

Face à ce pitoyable spectacle, qu’elle est humaine, douloureuse certes, mais sereine et belle, la mort des fidèles de cet Homme, et combien noble et juste est l’attitude des vrais chrétiens devant elle !

Maître de la douleur et de la joie

Maître de la vie et de la mort !

Peut-on concevoir une plus grande gloire humaine ? Pourtant, le titre de Maitre de la douleur et de la joie nous paraît plus grand encore.

Nous voici aux confins de l’ineffable, à l’ultime degré, sans doute, du mystère humain.

Quel est le sens de la douleur ? Et où trouver la source de la joie ? Que peut-il y avoir de commun entre l’une et l’autre ? Et comment la joie ne serait-elle pas un leurre, ici-bas, si, comme tout le crie, l’homme y est, dès sa naissance, voué à la douleur ?

Enigmes qui ont vu blanchir devant elles des générations de moralistes et de penseurs sans que ni les uns ni les autres soient parvenus à découvrir une formule d’harmonieuse alliance de la joie et de la douleur, de la joie dans la douleur. Certes ! Quelques sages surent parvenir à une noble et sereine attitude en face de cette dernière. Mais que leur nombre fut petit ! Et peut-on, d’ailleurs, appeler joie une simple maîtrise de soi devant l’épreuve ? Quant à ces sytèmes qui tendent surtout à l’insensibilité de quelque « nirvâna » plus ou moins bouddhiste, n’est-il pas évident qu’ils tendent à escamoter le problème, par la suppression même de la douleur et de la joie, beaucoup plus qu’à le résoudre vraiment ?

Or, sur cette cime inviolée du mystère de l’homme, que les plus grands génies, bien souvent, n’entrevirent même pas, c’est là que cet Homme qu’on appelle le Christ a voulu établir son trône, sinon l’« escabeau de ses pieds ».

Homme de douleur au point que son image la plus répandue nous le montre crucifié. Et non seulement Homme de douleur Lui-même, mais Homme proposant à Ses disciples de porter leur croix à sa Suite, cet Homme est aussi celui qui, au moment de marcher à la souffrance et à la mort, osa dire à Ses apôtres : « Je vous ai dit cela… afin que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite »[17].

Parole qui ne pourrait être que celle d’un fou si, depuis vingt siècles, le spectacle ne nous était donné d’une foule immense d’hommes et de femmes, de vieillards et d’enfants… de toutes conditions, de toutes races, de toutes langues, témoignant, par l’exemple de toute leur vie, que l’ahurissante promesse de cet Homme n’a cessé et ne cesse pas d’être tenue.

Au seul plan de la doctrine, il serait facile de prouver qu’il n’est que dans Son sillage qu’on a su donner raison et sens à ce gigantesque fait de la douleur. A lui seul, l’ouvrage de Blanc de Saint-Bonnet, publié sous ce titre[18], suffirait à rappeler magnifiquement l’essentiel de l’enseignement catholique sur ce point. Plus significatifs, peut-être, seraient quelques passages d’Anatole France, expliquant le succès prodigieux du christianisme par cette unique raison qu’il a su apporter une réponse cohérente au problème de la douleur.

Tout cela pourrait être dénoncé, cependant, comme n’ayant qu’une valeur théorique. Or, en pareille matière, les plus beaux discours ne sont jamais probants. Plus qu’ailleurs, la doctrine n’y saurait tenir contre les faits. Soumettons-la donc à leur épreuve. Bien loin de nous contraindre à quelque repli dogmatique, nous constaterons, au contraire, que, pour une fois, la réalité dépasse, – et de fort loin, – ce que l’esprit avait pu concevoir.

Douleur et joie ! Il n’est vraiment que dans le sillage de cet Homme que ces deux termes, loin d’apparaître antinomiques, parviennent à s’unir.

La douleur, voire l’amour de la douleur et le désir de la souffrance, alliés à une joie telle qu’aucune autre ne lui est comparable, voilà le miracle que réalise depuis vingt siècles la charité de cet Homme qu’on appelle le Christ ! Autrement dit, de ces deux choses extrêmes et apparemment inconciliables, le fait de la douleur et le désir de la joie, cet Homme fait comme une gerbe unique. Quel exemple pourrait mieux dire Son pouvoir, puisque, commandant au midi comme au septentrion, Il parvient à unir ce qui paraissait irréductiblement opposé aux deux extrémités de notre univers psychologique ?

Cime suprême de l’ordre humain, et que le R.P. Romagnan[19] se plaît à désigner, au terme d’admirables retraites en évoquant, d’une part ceux qui furent des « comblés » selon le monde et, d’autre part, le témoignage des saints.

Ainsi sont évoquées les paroles de Goethe, disant à Eckermann, vers la fin d’une vie glorieuse s’il en fut : « Beaucoup m’envient. Et je n’ai aucun désir de me plaindre du passé. J’ai réussi. J’ai profité de la vie. Pourtant je ne crois pas avoir eu une semaine de vraie joie ! »

Evoqués aussi les larmes et les regrets de Musset, autre poète célèbre et choyé de la gloire, dès son vivant !

Evoqué le passage du « Journal d’un poète », où Vigny a noté : « Ecrire, prétend-on, donne de la joie. J’ai écrit. J’ai amusé les deux mondes avec mes pièces de théâtre… Où est la joie ? »

Evoquées, encore, les lignes de Bismarck, confiant à sa sœur qu’il n’avait certainement pas eu plus d’une journée de vraie joie dans sa longue et glorieuse carrière, même en se souvenant du jour où il avait tué son premier lièvre et de celui où Johanna, sa femme, avait dit « oui ».

Evoquées ces lignes de Jean-Jacques Brousson[20] sur Anatole France, l’homme le plus traduit, le plus comblé d’honneurs peut-être de son temps :

Dans tout l’univers, la créature la plus malheureuse, c’est l’homme ! On dit : « L’homme est le roi de la creation ». L’homme est le roi de la douleur, mon ami…

– Mais, mon cher Maître, vous êtes parmi les enviés de ce monde. On envie votre génie, votre santé, votre juvénilité…

– Assez ! Assez ! Ah ! si vous pouviez lire dans mon âme, vous seriez effrayé !…

Il me prend les mains dans les siennes, tremblantes et fiévreuses. Il me regarde dans les yeux. Les siens sont pleins de larmes. Sa face est toute ravagée. Il soupire : Il n’y a pas, dans tout l’univers, une créature aussi malheureuse que moi. On me croit heureux. Je ne l’ai jamais été… une heure… un jour… 

Vigny devait, au moins, trouver la joie quelques mois avant sa mort, mais en retrouvant l’amour de cet Homme qu’on appelle le Christ. Histoire de presque tous les convertis.

Et, au premier tableau des « heureux selon le monde », le Père Romagnan d’opposer l’autre partie du diptyque, celle des saints.

Saint Paul, d’abord, énumérant ses malheurs aux Corinthiens[21], ayant plus souffert que quiconque…, plus de prisons, plus de coups reçus sans mesure…, maintes fois en danger de mort…, ayant reçu, des Juifs, cinq fois quarante coups de fouet moins un. Trois fois battu de verges, une fois lapidé, perdu au sein des flots un jour et une nuit… Fréquemment en voyage et en péril sur les fleuves… Périls de la part des brigands, périls de la part de ses compatriotes, périls de la part des Gentils…, périls dans les villes, périls dans les déserts…, périls en mer…, périls de la part des faux frères…, et la faim et la soif, le froid et la nudité, sans oublier le souci de toutes les églises… Et pourtant, du fond de l’âme de ce même saint Paul, un cri jaillit : « Je surabonde de joie au milieu de mes tribulations ! »

Et, derrière l’Apôtre, pourraient être évoqués des milliers et des milliers de chrétiens. Martyrs allant à la mort, l’action de grâce sur les lèvres : un saint Laurent rôtissant sur son gril et trouvant la force d’y lancer plaisamment à son bourreau : « Je dois être assez cuit de ce côté…; tu peux me retourner ».

Et sainte Félicité… et sainte Perpétue… Chacune vingt ans…, leur premier enfant au sein, allant si sereinement à la mort que les païens de Carthage en criaient d’enthousiasme.

Et saint Augustin, qui n’avait point été, pourtant, sans goûter aux joies de ce monde, mais qui s’écriait, après sa conversion :

Ô Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, je t’ai connue trop tard ! Notre coeur est fait pour Toi, Seigneur, et il demeure inquiet tant qu’il ne se repose en toi !

Et, tout au long de notre histoire, ce chant d’action de grâces s’est perpétué. Saints qui abandonnèrent tout, dont les croix nous terrifient et qui, pourtant, trouvèrent la joie.

Saint Bernard, amenant cinq de ses frères et vingt-cinq gentilshommes à Citeaux, et disant à son cadet, Nivard, âgé de huit ans : « Nous te laissons de soin de perpétuer la race… A toi le château, etc. »

Mais l’enfant de riposter en signifiant qu’il n’entendait pas laisser les grands, choisir les joies du ciel et ne garder, lui, que les biens de la terre, et qu’à son tour, donc, il les rejoindrait, l’âge venu.

Et saint Dominique… Et saint François d’Assise qui crut, dans les débuts, que la joie pouvait être de donner aubade aux belles filles.

Et saint Ignace… Dans le « Récit du pélerin », il dit qu’il rêvait de la première femme d’Espagne. Il trouva mieux, lui aussi ! A saint François-Xavier, qui lui résista deux ans, il disait souvent : « François, tu mises sur le monde… Tu seras trompé ».

Et le fait est qu’après sa conversion…, quand il sera aux Indes, en butte à mille périls et l’objet de haine des radjahs, qui lui en voulaient de révéler à leurs esclaves la grandeur de l’homme, saint François écrira à saint Ignace : « Je connais, aux Indes, un homme qui a tellement de joie qu’il est obligé de dire au Seigneur : Assez ! Ne m’en donnez plus tant. Je ne puis pas la supporter ».

Et le saint Curé d’Ars, répondant à la paysanne qui lui disait combien, après tant de pénitences douloureuses, il serait « attrapé s’il n’y avait rien après »…: « Madame, j’ai des joies telles qu’elles m’ont déjà largement payé de tout ».

« Cet homme qu’on appelle le Christ »

Tel est le pouvoir de cet Homme qu’on appelle le Christ, qui fait surabonder la joie au sein de la douleur et au milieu des larmes.

Chef-d’œuvre et comme tour de force de l’humain.

Dès lors, comment s’étonner de la parole de ses ennemis l’accusant d’être un « séducteur » ?

« Mon Jésus n’est pas aimé, parce que mon Jésus n’est pas connu », disait à sa manière Thérèse d’Avila, tant elle était assurée, elle aussi, de cet invincible pouvoir de séduction.

Et le fait est qu’il n’a cessé de croître.

Il y a deux mille ans, on imagine fort bien les prétendus sages de l’époque parlant à son endroit de toquade ou de mode et annonçant avec aplomb qu’il en serait de cette secte comme de bien d’autres : un simple souvenir après une frénésie momentanée.

Or, voici qu’aujourd’hui encore s’ouvre une ère de persécutions auprès de laquelle celles des Néron et des Dioclétien semblent de simples ébauches. Et, comme aux jours de Pierre et de Paul, des Blandine et des Maurice, le monde se retrouve face à un amour de cet Homme aussi vivace, aussi héroïque qu’aux premiers jours de notre ère.

Spectacle d’une foule immense sacrifiant tout pour Lui, victime de tourments mille fois plus perfides que ceux du paganisme antique.

Mystère de la séduction de cet Homme.

Jésus des Augustin et des Thomas, comme des Bernadette et des Germaine ; Jésus des François et des Thérèse, comme des croisés et des zouaves pontificaux ; Jésus des saint Louis et des « saint » Charlemagne, comme des plus humbles réfugiés du Nord-Vietnam ; Jésus du « roi lépreux », comme de sainte Maria Goretti.

Quelle séduction plus universelle concevoir ?

Car, ainsi que Malègue l’a écrit en quelques lignes admirables :

Tous les mécanismes du monde, rien n’est plus facile que d’en croire Dieu absent. Ils ont cependant été supportés par Lui, en fait, à une certaine heure du temps humain, historiquement, devant des yeux de gens qui ont vu, sous des poings qui ont frappé et des bouches qui ont craché. Dieu s’est infligé, dans leurs inadaptations et leurs injustices, tous les déterminismes de la terre, la passion, la souffrance, la mort, avant de nous les imposer…

Il a pris le corps humain, la physiologie humaine, l’économie de la pauvreté, les modes de vie des basses classes, l’ânesse pour luxe et la poussière des voyages à pied ; le type social semi-nomade : pêcheurs et bergers, les plats de poisson et les pains d’orge, le parasitisme de l’apostolat…

On le coudoyait sans le connaître : Qui c’est ? C’est chose…, chose, le fils de l’artisan à domicile. Vous savez bien, le « type » qui prêche entre les barques et les jardins. Il fait encore son bout d’effet sur les étrangers, mais, nous, on le connaît…

Il a pris les catégories sociales de son temps et de son pays, les obligations rituelles, les codes pénaux, la forme des peines capitales, les images et récits d’un Israélite de Palestine, l’exposition de ses idées et de ses actes par des procédés d’innocents.

Il a bronché, il est tombé, comme un autre. La pesanteur joue sur Lui. Pour Lui aussi, les pierres sont dures et les madriers lourds. Il a sué en travaillant. Il a sué du sang d’homme à Gethsémani, émis des excudats humains sous le coup de lance du Calvaire. Le microscope ne s’y tromperait pas. Il a souffert avec des nerfs d’homme tous les détails d’une mort d’homme, la soif des hémorragies, l’immobilité terrible de la croix. Ses pouvoirs ont jeté leur dernier soupir, comme pour tous les morts.

Il a souffert avec son âme d’homme l’amertume des oeuvres humainement brisées, l’accablement des grandes défaites, les rires des gens, les branlements de tête, ce ridicule sur ses dernières heures, tout ce qu’il goûtait déjà dans la lie du calice, à un jet de pierre des dormeurs. Sa mère lui pleurait sur les pieds.

Il a subi les délaissements de son Père, l’apparent abandon de Dieu, la sécheresse et le désert des dérélictions absolues : cette croix sur la Croix, cette mort dans la mort…

Il s’est fait passible, mortel, très lentement connu.

Jamais je ne contemplerai assez l’abîme de la Sainte Humanité de mon Dieu. [22]

Et, dès lors, qu’avons-nous à faire d’une recherche humaine qui ne Le prendrait pour principe et pour centre ?

Si le pauvre humanisme des penseurs de la Révolution a si fortement animé les troupes de cette dernière, combien plus vif devrait être notre enthousiasme !

En Lui est l’espérance… même naturelle.

En Lui réside la plénitude de l’humain, plénitude de la science et plénitude de l’amour.

Et, même si la foi ne nous enseignait pas le divin pouvoir de cet Homme sur le genre humain, la raison suffirait à indiquer que Lui seul mérite d’être son Seigneur et son Roi.

Il est, à Lui seul, le seul Humanisme.

« Ecce Homo ! »

 

 

[1] Mensonge du naturalisme dont nous avons longuement parlé. Cf. Partie II, chap. 1 du présent ouvrage.

[2] Drame de l’humanisme athée, a-t-on dit ; mais à condition de voir combien ce drame de l’athéisme est celui de la Révolution.

Drame d’un humanisme révolutionnaire qui n’a su parvenir à l’unité ni théoriquement ni, à plus forte raison, pratiquement.

Au stade de l’individualisme de Rousseau débouchant aussi bien dans l’anarchie que dans la tyrannie, l’ordre humain atomisé par l’abstraction, se trouve ramené aux simples dimensions d’un contrat ! A ce degré même, la férocité d’une dialectique centralisatrice ne parvient pas à créer l’harmonie. L’individu seul, présenté comme sujet de tous les droits, est livré à l’Etat. Le « moi » exalté, voire poussé à la révolte, d’une indépendance insensée, est écrasé aussitôt par l’isolement d’un anonymat effroyable, dans une « masse » inorganique.

Ce qu’on appelle humanité n’est plus qu’un froid concept, une abstraction, sans grains, ni volume, ni rapports, ni degrés. Pur total d’une addition universelle.

Et le système s’appliquera aux peuples.

On a eu, – et il était normal qu’on ait eu, – ce que le XIXème siècle a appelé le « principe des nationalités », chacune, – autrement dit, – n’étant exaltée que pour se voir opposer à d’autres, sans que le moindre signe soit admis d’une éventuelle supériorité morale ou culturelle objectivement fondée !

On a eu, – et il était normal qu’on ait eu aussi, – par réaction contre ce nivellement planétaire du sauvage et du civilisé, l’orgueilleuse crispation d’un peuple se campant follement au-dessus de tous autres et prétendant réduire l’expression même de l’humain à ce qu’il est lui-même, à sa propre culture, au prestige de sa propre force.

Ivresse de la volonté de puissance germanique, qu’on l’ait appelée « prussienne », en 70, ou « nazie », en 40.

Fichte précédant Hitler !

Sans oublier Karl Marx.

Pour lui et sa nombreuse descendance, l’humain sera réduit à la conscience des forces au travail dans l’histoire et, comme tel, incarné dans cette force dominante qu’est la classe révolutionnaire du moment. Pratiquement, – car cette classe, comme telle, n’est point organisée, – l’expression suprême de l’humain sera dans l’appareil qui la manœuvrera, dans un parti qui, à ce titre, méritera d’être appelé « le parti », celui qui dirige et contrôle les forces de révolution, celui en qui réside le sens aigu des conflits réels ou possibles, avec tout ce qu’il faut d’intelligence et d’hommes pour mener ces combats. Tout ce qui refusera de s’ordonner selon cette perspective sera bon pour la « liquidation physique ».

[3] Combien disent, en effet, qu’avant de parler de Dieu, de civilisation chrétienne, il faut assurer aux hommes le bien-être matériel. Il n’est pas rare même d’entendre proclamer que telle fut la méthode de notre Seigneur dans l’Evangile. C’est pourtant le contraire qu’on y lit : « Jésus, en descendant, vit cette grande foule et en eut pitié parce qu’ils étaient là comme des brebis sans pasteur, et IL COMMENÇA par leur enseigner beaucoup de choses du royaume de Dieu… » (saint Marc VI, 34 – saint Luc IX, 11).

Et, comme il était déjà tard, ses disciples vinrent, lui disant : « Ce lieu est désert et la nuit approche ; renvoyez-les, afin qu’ils aillent dans les fermes et les villages des environs pour s’acheter de quoi manger » (saint Marc VI, 35-36). Mais Jésus préféra les nourrir miraculeusement. Ce fut la première multiplication des pains.

Une seconde fois, les choses ne se passèrent pas autrement : « Comme il y avait encore une grande foule qui n’avait pas de quoi manger, Jésus appela ses disciples et leur dit : « J’ai compassion de cette foule, car voilà trois jours déjà qu’ils ne me quittent pas (avides de m’entendre) et ils n’ont pas de quoi manger ». (saint Marc VIII, 1-2).

La grande compassion de Jésus avait donc, tout d’abord, pour objet les besoins de l’âme, et c’est à ceux-là qu’il pourvoit aussitôt et de lui-même. Si nous continuons à lire le passage de l’Evangile, nous voyons la leçon se préciser encore et nous montrer davantage que les bienfaits temporels octroyés par notre Seigneur n’avaient pas pour vertu efficace de préparer infailliblement à la foi le cœur du peuple qui en était témoin et qui en profitait.

« Tout ce peuple, est-il dit encore, après avoir vu le miracle que Jésus avait fait, disait : « Celui-ci est vraiment le prophète qui doit venir dans le monde ». Mais Jésus, sachant qu’ils allaient venir pour l’enlever et le faire roi, se retira sur la montagne… »

Le lendemain, après avoir traversé le lac, Jésus dit à la foule qui l’avait rejoint :

« En vérité, je vous le dis, vous me cherchez non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé du pain et que vous avez été rassasiés. Travaillez non pour la nourriture qui périt, mais pour celle qui demeure pour la vie éternelle et que le Fils de l’Homme vous donnera. Car Dieu le Père a mis en lui son signe ».

Cf. Mgr Delassus, Le problème de l’heure présente, t. II, p. 124.

[4] Cf. notamment, l’hégélianisme, le marxisme, l’existentialisme… (cf. notre ouvrage : Le Marxisme).

[5] Évangile selon saint Jean, XXI, 25.

[6] Bossuet, Lettres à une demoiselle de Metz sur l’amour de Dieu, 4ème lettre, XXVIII.

[7] Évangile selon saint Jean, XII, 32.

[8] « Son Empire, écrivait Pie XI (Quas Primas), ne s’étend pas exclusivement aux nations catholiques, ni seulement aux chrétiens baptisés qui appartiennent juridiquement à l’Église, même s’ils sont égarés loin d’Elle par des opinions erronées ou séparées de sa communion par le schisme ; il embrasse également et sans exception tous les hommes, même étrangers à la foi chrétienne, de sorte que l’empire du Christ Jésus, c’est, en stricte vérité, l’universalité du genre humain ».

[9] Note de cette édition : on dirait aujourd’hui aussi « séculariser ». Lire : Collectif Jean Ousset, L’impasse de la sécularisation, édité par Ichtus en 2016.

[10] Peut-on dire, en effet, qu’il y ait une civilisation chrétienne ?

« L’Église, au contraire, ne bénit-elle pas toutes les civilisations ? Avant de répondre à cette question, écrit fort justement S. Ex. Mgr Rupp, il faut préciser le sens du mot employé. Si l’on entend par civilisation les composantes accidentelles de la vie sociale : langues, usages, régime politique, données esthétiques, etc., il est évident que le catholicisme ne peut se lier à aucun de ces éléments ni les rejeter a priori. Mais si, par ce mot, on caractérise l’ensemble des principes qui régissent la vie des collectivités et y créent un climat favorable ou hostile au christianisme, la foi ne peut s’accommoder de toutes les « civilisations ». Autrement dit, l’Église ne préfère pas les valeurs latines aux grecques, ni les anglo-saxonnes, les germaniques, les slaves, les arméniennes, aux arabes ou aux mongoles. Mais, à condition que les unes et les autres ne refusent pas leur insertion dans le trésor chrétien ou, tout au moins, dans le patrimoine du droit naturel ». (La France Catholique du 17 février 1956).

Ce qu’on appelle parfois la civilisation chrétienne n’est donc pas autre chose que l’harmonieux ensemble de ces conditions fondamentales indispensables au plus grand épanouissement de la foi chez le plus grand nombre. Cet ensemble constitue l’essence de la vraie et seule Civilisation (avec un grand C). Les composantes accidentelles qui constituent en propre les civilisations particulières, dans la mesure où elles ne contredisent pas l’ « essence », mais l’actualisent de telle ou telle façon, peuvent être bénies par l’Église, mais sans qu’on puisse croire que l’Église entend se lier par là à ces formes contingentes et temporaires de civilisations (au pluriel et avec un petit c).

Dans une lettre que Sa Sainteté Pie XI faisait adresser à M. Duthoit, le 10 juillet 1936, à l’occasion de la XXVIIIème « Semaine Sociale », il était dit, notamment :

La civilisation est « une question qui intéresse… au plus haut degré l’humanité tout entière et son acheminement dans les voies du progrès et du salut. Lorsqu’on parle de civilisation, il faut surtout considérer que ce terme ne signifie pas seulement un ensemble de biens et d’éléments matériels et temporels, mais aussi et très spécialement, une somme de valeurs intellectuelles, morales, juridiques, spirituelles. Il n’est pas douteux que la primauté revient à ce dernier groupe de facteurs dont le total mérite de préférence le titre le plus noble de culture qui serait comme l’âme de la civilisation… Toute civilisation plonge… dans un problème d’ordre spirituel, selon la conception que les hommes se font de la vie, de leur origine et de leur destinée… Les diverses civilisations offrent trop souvent un bien douloureux spectacle d’antagonisme et de haine, de lutte et de rivalité… Or, le christianisme se présente, ici comme ailleurs, en libérateur, en sauveur. Il réalise, en effet, l’homme nouveau, moralement perfectionné comme individu et comme membre de la société, habitué à considérer les biens d’ici-bas, surtout la vie présente, comme le moyen de s’élever à une vie supérieure et éternelle. Ainsi, il travaille à accomplir, sur le plan spirituel, une œuvre de compréhension bienfaisante et pacifique, et, en s’adressant, avec ses notes d’universalité et d’unité, à ce qu’il y a de constant et d’identique chez tous les hommes, il les rapproche par le fait même et resserre leurs liens d’amitié ou, mieux, de parenté, au sein de la grande et unique famille des enfants de Dieu et des frères de notre Seigneur Jésus-Christ. La nature humaine, douée d’intelligence et de volonté, provenant d’une seule souche originelle, issue d’un même principe et destinée au même bien suprême, qui est Dieu, se doit de retrouver en son fond, à tous les stades de son progrès matériel et spirituel, les mêmes nécessités vitales auxquelles seul le christianisme peut répondre exhaustivement. Elargissant, en outre, à l’humanité tout entière, sans distinction, les infinis trésors de l’ordre surnaturel dont notre Seigneur a constitué l’Église dépositaire et distributrice, le christianisme fait sien le programme de l’apôtre : « Omnia et in omnibus Christus » (Col., III, 2.) C’est par là qu’il informera toutes les civilisations en leur donnant une âme commune.

(La Paix intérieure des Nations, Desclée et Cie, p. 370 à 371).

[11] L’unique nécessaire (La Croix du 31 mars 1933).

[12] Saint Pie X, Il fermo proposito.

[13] « De ce point de vue l’Église a condamné comme scandaleuse et téméraire l’opinion de ceux qui soutenaient qu’il peut y avoir un péché purement philosophique, qui serait une faute contre la droite raison, sans être une offense à Dieu ». (Dezinger : 1290) Cf. Verbe n° 3.

[14] Saint Marc, VI, 34 : « …vidit turbam multam Jesus, et misertus est super eos, quia erant sicut oves non habentes pastorem ».

[15] Saint Jean, X, 10.

[16] André Siegfried de l’Académie Française, Le Figaro.

[17] Saint Jean, XV, 11.

[18] Blanc de Saint-Bonnet, La douleur (Bonne Presse, Paris).

[19] …des Coopérateurs Paroissiaux du Christ-Roi (Chabeuil – Drôme).

[20] Anatole France en pantoufles, par son secrétaire, Jean-Jacques Brousson, p. 61.

[21] IIe Cor. XI.

[22] Malègue, Augustin, ou Le maître est là.

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