Le fondateur de la Cité catholique est né il y a cent ans et mort il y a vingt ans. Trajectoire de cet infatigable éveilleur d’hommes et formateur de responsables laïcs dans l’Église.

Jean Ousset est né le 28 juillet 1914. Son ami et successeur l’avocat Jacques Trémolet de Villers est son cadet de trente ans. La différence d’âge n’a pas été un obstacle. « En 1963, après la guerre d’Algérie, un prêtre nous a réunis, mes amis et moi, et nous avons lancé une “cellule”, comme on appelait dans la Cité catholique les petits groupes élémentaires de travail, qui se créaient par “capillarité”. Puis je suis allé rue des Renaudes à Paris, au siège de l’organisation, pour demander à Ousset de faire l’école des cadres. C’est là que je l’ai connu pour la première fois. Il m’a parlé très longtemps, du présent et du passé, avec son raisonnement “en étoile” comme il disait, et c’est ainsi qu’est née notre amitié. »

Jean-Ousset-300x248Jean Ousset est né à Porto d’un père ingénieur, qui a ensuite été nommé à Paris. Il était fils unique. Ses parents, le jugeant trop fragile pour l’air parisien, l’envoient chez ses grands-parents à la campagne, à Montalzat, dans le Sud-Ouest. Il a une enfance de petit paysan : toute sa formation est là. « C’est dans la nature que son grand-père lui montre les qualités de comportement, note Jacques Trémolet. Même au plan sexuel, il observe le comportement amoureux des hirondelles fait de délicatesse et d’attention aux oisillons, par opposition à la vache et au taureau. Sa grande éducatrice est la nature. Il disait toujours à ses enfants : “Ce qui manque à votre éducation, c’est l’école buissonnière”. »

Jean Ousset va au collège Saint-Elme à Montauban, mais c’est un caractère rebelle, il est renvoyé. Au lycée Fermat à Toulouse, il rate son bac et il travaille brièvement chez un chapelier, avant de se consacrer à sa passion : l’art. Il part pour Bordeaux suivre des cours de peinture et de sculpture, puis s’engage dans l’armée en devançant l’appel. Il restera trois ans chez les chasseurs à pied. « C’est une chance d’avoir été “troubadour” [simple soldat] », dira-t-il plus tard. Alors qu’il était entré à l’armée avec un enthousiasme à la Péguy ou à la Psichari, il voit son enthousiasme douché. Un officier lui dira : « Ousset, vous rêvez d’une société idéale, d’une armée idéale, mais ce qui compte, c’est la réalité ». Cette réflexion sera un trait de lumière décisif.

Proposer une doctrine solide

En permission, des camarades l’emmènent voir l’abbé Choulot, curé de Nègrepelisse, près de Montalzat. Auprès de lui, Ousset, qui était un chrétien tiède, est converti. L’abbé Choulot, très cultivé, guide Ousset dans sa bibliothèque pour y lire les meilleures pages et en prendre ainsi le miel. Jacques Trémolet : « L’abbé Choulot était pressenti à cette époque pour être le formateur des hommes de l’Action catholique, sur toute la France. Il en fait profiter Jean Ousset et ses amis, Denis Demarque et Jean Masson, qui vont fonder le Centre d’études critiques et de synthèse, avant qu’il ne devienne la Cité catholique ».

Le 29 juillet 1946, à la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre, Demarque, Masson et Ousset consacrent leur projet au Christ Roi. Le même jour, l’œuvre est mise sous la protection de la « Reine du monde », à la chapelle de la Médaille miraculeuse rue du Bac à Paris. Les fondateurs veulent créer un organisme de laïcs œuvrant à l’avènement d’un ordre social chrétien. Il doit diffuser à travers ses membres la doctrine sociale de l’Église, selon le droit que celle-ci reconnaît à chacun de ses membres de prendre des positions politiques particulières. « L’idée de la Cité catholique procède d’une réflexion sur les troubles politiques de 1934, explique Jacques Trémolet. Il voyait qu’il y avait des ligues, des mouvements, mais pas de cadres. Il fallait un encadrement pour tous ces hommes. Pas pour les mettre tous dans un même parti, sinon ils se diviseraient : il fallait quelque chose de souple, ce qui supposait une doctrine réfléchie ».

Des livres devenus des classiques

Jean Ousset a laissé une œuvre écrite considérable, que domine son maître livre Pour qu’Il règne (DMM, 1959), plusieurs fois réédité, et qui reste une somme pour la formation doctrinale des laïcs et un guide pour leur action. D’autres livres sont devenus classiques, tels L’Action ou Fondements de la Cité, mais il existe d’autres thèmes, comme le montrent les titres À la découverte du beau ou Amour et sexualisme.

«  L’essentiel de ce qu’il a publié se trouve déjà écrit dans Histoire et génie de la France, un petit livre publié en 1943, commente Jacques Trémolet. C’est l’ouvrage d’un jeune homme de 29 ans et c’est remarquable. Il avait vu, premièrement, que la Révolution n’était pas seulement politique mais qu’elle embrassait tous les secteurs de la société ; et, deuxièmement, que l’hérésie moderne était sociale : aujourd’hui le démon s’attaque à l’Église non pas en combattant directement le dogme mais en vidant toute la substance autour, comme on vide un étang, empêchant le poisson de nager, ou comme on enlève la terre autour des racines, ce qui fait tomber l’arbre. L’hérésie moderne s’attaque à la société, à ce qui est naturel dans la vie des hommes, de sorte que la grâce ne puisse plus trouver de terreau. »

«  Aujourd’hui, poursuit l’avocat, le combat dans l’Église est de refaire ce terreau chrétien, c’est un travail de laïcs. Ceux-ci ont une autonomie dans ce combat. Le rôle du laïcat chrétien doit être affirmé, face au laïcisme mais aussi face au pouvoir clérical. Ça a été le grand combat de la vie de Jean Ousset. »

La Cité catholique se développe continuellement de 1946 à 1963, mais ses fondateurs décident de la remplacer par l’« Office international des œuvres de formation civique et d’action doctrinale selon le droit naturel et chrétien ». « Le nom était imprononçable mais c’était exprès : pour qu’on ne prenne pas cela pour un mouvement, explique Jacques Trémolet. Or le succès de la Cité catholique avait fait que c’était devenu en réalité un mouvement. La difficulté est d’ailleurs revenue avec le nouveau nom parce qu’on disait “l’Office” tout court ou “la Rue des Renaudes”, d’après l’adresse du centre. Le succès des grands congrès annuels de l’Office, à Lausanne, où l’on pouvait compter plus de trois mille participants, augmentait cette difficulté.

Pourtant, le plus grand obstacle pour Ousset était ailleurs : il était dans une position charnière entre l’Action catholique et l’action politique, c’est dire qu’il n’était officiellement n’était nulle part. Pour beaucoup, “la Rue des Renaudes”, c’était une “bonne” Action catholique, pour d’autres, c’était une action politique mais catholique. »

Une passion pour le Beau

La crise postconciliaire et la question liturgique vont beaucoup troubler l’Office dans les années 1970-1980. Ousset insiste alors davantage sur l’importance de l’action culturelle. Il suscite l’adhésion d’une jeune génération emmenée par Jacques Trémolet de Villers et Jean-Marie Schmitz. En 1981, sous son égide, ils fondent Ictus (Institut culturel et technique d’utilité sociale), qui succède à l’Office. À la formation politique et sociale, Ictus (réécrit depuis Ichtus) ajoute l’éducation civique, sociale, nationale et religieuse par le Beau. « La vie de Jean Ousset était guidée par quatre mots : catholique, français, laïc et beau, conclut Jacques Trémolet. Finalement, la passion pour le beau aura été la dernière : l’attaque cérébrale qui l’a emporté, le 20 avril 1994, l’a frappé alors qu’il faisait visiter le Louvre à des amis. »

La concrétisation de son rêve de « sociabilité » (voir encadré ci-dessous) est arrivé plus tard : les jeunes cadres de La Manif pour tous et des Veilleurs ont souvent eu des parents ou des grands-parents passés par la rue des Renaudes. Une soirée de Veilleurs, avec des lectures de grands textes qui font voyager dans tout l’univers de la culture catholique, y compris profane, c’est la vraie « cellule » comme la rêvait Jean Ousset, à l’image des interminables soirées avec ses amis autour de l’abbé Choulot.

Catholiques en action

Le président d’Ichtus, Bruno de Saint Chamas, explique la vocation de cette association fondée par Jean Ousset.

«  Ichtus travaille à former et relier pour aider chacun à exercer ses responsabilités dans la vie sociale. Seule la doctrine sociale de l’Église peut fonder un “pacte de sociabilité” avec les non chrétiens. Or la vérité est incarnée dans une culture qui en rend la beauté accessible à tous, dans les arts et mais aussi dans le bel amour et le beau travail.

Ichtus agit comme un réseau de confiance entre des acteurs soucieux de faire vivre une amitié au service du vrai : l’amitié est le but de la politique mais aussi son chemin. Elle fonctionne comme une “pépinière d’initiatives sociales, politiques et culturelles” en apportant une aide en conseil, en formation, en mise en relation, en moyens financiers. Elle donne aussi des parcours de formation, volontairement brefs, sur les fondements de la société, l’éducation affective, la civilisation, l’histoire. Des cercles d’étude approfondissent la formation. Des documents sont disponibles sur le site www.ichtus.fr et publiés dans la revue Permanences. Une fois par an, Ichtus anime un colloque “Catholiques en action” pour partager les expériences. Le prochain est prévu à Notre-Dame-de-Grâce de Passy, à Paris, le 12 octobre.

Pour chacun, l’action – de revitalisation passe d’abord par l’exercice des pouvoirs associés à nos responsabilités : parents vis-à-vis de leurs enfants, enseignants pour leurs élèves, entrepreneurs avec leurs équipes, élus dans leurs territoires… Cette action, conquête culturelle des esprits et des cœurs pour faire aimer ce qui est beau, doit s’inscrire dans la durée, et suppose un investissement constant de formation. Ichtus accompagne toutes les initiatives en ce sens. Pour les familles l’urgence commence le dimanche par un bon déjeuner tous ensemble ! »

Dans le sillage de l’Église tout a fleuri

Extrait d’une allocution de Jean Ousset lors du 13e Congrès de l’Office (mai 1980), où il explique que tout n’est pas si simple…

«  Que dans le sillage de l’Église tout ait fleuri… cela vous paraît-il vraisemblable ? Et pareil titre ne vous semble-t-il pas annoncer un de ces panégyriques outranciers qui, loin de servir la cause de ce qu’on veut célébrer, la rend insupportable ? D’où l’attitude que j’essaierai de prendre au cours de ce rapport, qui commencera par l’évocation complaisante de ce qu’il vous semblerait prudent de cacher. Tout au contraire, c’est par cette évocation des taches d’ombres, des taches de boues, des taches de sang qui souillent incontestablement l’histoire de la chrétienté, que je commencerai. […] Ce qui est à faire comprendre, c’est le mystère d’une civilisation qui n’est rien d’autre, à son degré, qu’un prolongement du mystère du Christ présent dans son Église. En avons-nous une conscience assez vive ? Et surtout y croyons-nous ? […] D’où le mot de saint Augustin à celui qu’affolaient ces scandales du christianisme naissant, et qui croyait préférable de les dissimuler : “Si Dieu a permis cela, pour l’instruction de qui penses-tu que ce soit ? pour la sienne ? ou pour la nôtre ?”

Source : Par Édouard Huber, dans Famille chrétienne n°1901 paru le 16 juin 2014

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