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François Mauriac s’étonnait en 1967, du « sacerdoce que s’attribuent chez nous les « ‘penseurs' » qui, disait-il, revendiquent « le droit d’enfler la voix au nom de la conscience humaine comme s’ils en étaient l’incarnation » [[François Mauriac, « Mémoires politiques », Grasset 1967, p. 284.]].

Plusieurs décennies durant, les intellectuels progressistes se sont érigés en guides de l’humanité, ils se sont arrogés le droit de décider eux-mêmes du bien et du mal, du juste et de l’injuste; ils ont exercé, non sans arrogance, un magistère moral insupportable.

Or, comment oublier qu’à quelques rares exceptions près, l’establishment intellectuel fut en France complice du totalitarisme le plus tyrannique que le monde ait connu : le communisme. Que des intellectuels de grand renom – dont la responsabilité paraît d’autant plus grande que leur talent était incontestable et leur influence considérable de par le monde – se firent les apologistes ou les propagandistes zélés de la barbarie communiste en URSS, en Europe de l’Est, à Cuba, au Vietnam, au Cambodge… Que certains ont osé nié ou se sont efforcés d’occulter les crimes dont ils avaient connaissance, que d’autres ont tenté de les justifier et que le plus grand nombre s’est contenté de se taire en détournant pudiquement le regard… A tous ceux-là on est tenté de poser la question qu’en 1945 un procureur chargé de l’épuration lançait à Robert Brasillach (qui fut exécuté pour ses écrits antisémites et collaborationnistes) : « de combien de crimes serez-vous le responsable intellectuel ? ».

L’aveuglement

« Il ne peut y avoir de dictature personnelle dans l’Internationale communiste en URSS. Il ne peut y en avoir parce que le communisme et le régime se développent dans des cadres de doctrine extrêmement précis, dont les plus grands sont les serviteurs », écrivait Henri Barbusse en 1935.

« Toutes les misères culturelles dont souffrent les paysans français ne trouveront leur fin que dans un régime analogue à celui de l’URSS », ajoutait même André Chamson en 1936. Paul Eluard, le poète, déclamait en 1950 : « Et Staline pour nous est présent pour demain. Et Staline dissipe aujourd’hui le malheur. La confiance est le fruit de son cerveau d’amour. La grappe raisonnable tant elle est parfaite »…

« Combien de centaines et de centaines de milliers de mes camarades ont pour le maréchal Staline le même amour lucide ! Combien de centaines et de centaines de millions de mes camarades sourient de la vanité et de l’ignorance de ceux qui critiquent cet amour lucide ! », s’exclamait André Wurmser [[« La Nouvelle Critique », décembre 1949, p. 8.]] tandis qu’André Stil, prix Staline, estimait qu' »il ne peut y avoir de plus grand bonheur, pour un écrivain communiste, que de recevoir le prix qui porte le nom de l’homme que nous aimons le plus, le guide sûr de toute l’humanité progressiste, envers qui Maurice Thorez nous a appris à faire preuve, en toutes circonstances, d’une confiance sans bornes, d’une fidélité d’acier : Staline… » [[« L’Humanité », 18 mars 1952.]].
Aragon, quant à lui, chantait avec lyrisme :

« O grand Staline, ô chef des peuples
Toi qui fais naître l’homme
Toi qui fécondes la terre
Toi qui rajeunis les siècles
Toi qui fais fleurir le printemps
Toi qui fais vibrer les cordes musicales
Toi splendeur de mon printemps, toi
Soleil reflété par les milliers de coeurs » [[« Cahiers du communisme », mars 1954.]].

Avec le recul du temps, ces citations, prises au hasard parmi tant d’autres, ne peuvent manquer d’apparaître pour ce qu’elles sont : choquantes et scandaleuses.

Les intellectuels communistes n’ont jamais été très nombreux. Ceux d’entre eux qui, aveuglés par la « foi », ont écrit ces phrases (ou ces vers), alors que plusieurs millions d’hommes croupissaient et mouraient dans les camps staliniens, sont-ils plus « coupables » que les représentants qualifiés de “ l’intelligentsia ” qui, sans être à proprement parler communiste, ont pourtant cautionné le système soviétique et tous les régimes marxistes de par le monde ?

« On ne saura jamais ce que la peur de ne pas paraître à gauche aura fait commettre de lâchetés à nos Français », disait Charles Péguy.

Dans le climat culturel de l’après-guerre, dominé par le Parti communiste (le « parti des 100.000 fusillés »), la peur d’être taxé d’anticommunisme peut expliquer bien des choses; elle ne justifie pourtant pas que l’élite intellectuelle du pays, à quelques exceptions prêt, ait à ce point manqué de clairvoyance et de discernement.

C’est à cette époque en effet, qu’ Emmanuel Mounier, le père du « personnalisme », qui s’était entouré de quelques intellectuels chrétiens (dont Jean-Marie Domenach) pour lancer la revue « Esprit », ose écrire que « l’anticommunisme (…) est la force de cristallisation nécessaire et suffisante d’une reprise du fascisme (…), une force de mort (…), une force de guerre » [[Cité par Tony Judt, « Un passé imparfait », Fayard 1992.7 – « Esprit », février 1950, p. 181.]], et qu’il rédige cette véritable profession de foi : « Nous enlèverons à l’Occident cette tumeur de bonne conscience qu’il forme depuis deux ans au point où il suppure l’anticommunisme de défense sociale, cette affreuse bonne conscience qui étouffe la disposition même à entreprendre les prises de conscience salutaires » [[Note n°7 non trouvée en bas de page]]… Et qui n’a pas en mémoire le jugement catégorique que Jean-Paul Sartre portera quelques années plus tard : « Un anticommuniste est un chien, je ne sors pas de là, je n’en sortirai plus jamais » [[« Situations », IV, Gallimard 1961, p 248-249.]].

Est-il d’ailleurs nécessaire de rappeler qu’à l’époque, Jean-Paul Sartre régnait en maître à penser sur l’intelligentsia française et qu’il vénérait le marxisme comme « la philosophie indépassable de notre époque », jugement que partageaient un grand nombre de petits maîtres tels qu’Althusser, qui se contentait quant à lui de régner sur la Rue d’Ulm, mais dont les différents ouvrages (« Pour Marx », « Lire le Capital », « Lénine et la philosophie »…) faisaient alors autorité.

Plus grave : l’attitude qui fut celle d’un grand nombre d’intellectuels durant ces années-là trahit une sorte de fascination pour la force brutale du communisme et son irrésistible ascension dans le monde entier (en Europe de l’Est, en Chine, en Indochine, etc…). Nombre d’entre eux partageaient ainsi l’illusion d’être dans « le sens de l’Histoire » et le sentiment d’appartenir au camp des futurs vainqueurs.

Comment analyser autrement l’éditorial d' »Esprit » dans lequel Emmanuel Mounier (encore lui) approuvait, en mars 1948, le « coup de Prague » qui venait alors de se produire ? « En Tchécoslovaquie, le coup d’Etat marque un recul du capitalisme, l’accroissement du contrôle ouvrier, le début du partage des terres, écrivait-il. Qu’il ne le fasse point avec le cérémonial d’une démarche diplomatique, qu’il n’exprime sans doute qu’une minorité, il n’y a pas là de quoi s’étonner ni mettre en cause spécialement le communisme : il n’y a pas un régime au monde et dans l’Histoire qui n’ait débuté par un coup de force, pas un progrès qui n’ait été déclenché par une minorité audacieuse contre la paresse instinctive du grand nombre »…

La peur d’être qualifié d' »anticommuniste primaire et viscéral » et l’étrange séduction qu’exerçait sur les esprits le communisme triomphant : tout cela serait finalement risible si la conséquence n’en avait été l’aveuglement volontaire des intellectuels français face au Goulag.

Lors du procès intenté en 1949 par Viktor Kravchenko, l’auteur de « J’ai choisi la liberté », aux « Lettres françaises » qui, niant l’existence des camps soviétiques, avaient osé dire que ce livre n’était qu’un « faux » fabriqué par la C.I.A, seule une petite poignée d’intellectuels (André Breton, René Char, Maurice Nadeau, Victor Serge…) osa prendre la défense du transfuge soviétique.

En revanche, Frédéric Joliot-Curie, Emmanuel d’Astier de la Vigerie, Pierre Cot, Albert Bayet, Vercors, Jean Cassou, Roger Garaudy, Louis Martin-Chauffier, etc… n’hésitèrent pas à venir témoigner contre lui; parmi ceux-ci, nul ne protesta contre l’indigne plaidoirie de Maître Nordmann  qui soutenait qu’en Union soviétique, « il n’y a pas de prisons ou très peu de prisons. Les condamnations s’effectuent dans des camps de travail correspondant à nos prisons. Le système pénitentiaire est là-bas bien différent. Là-bas la peine n’est pas fondée sur une autre notion que celle de la préservation sociale d’une part, et de la rééducation du coupable d’autre part. La rééducation du coupable ne se fait pas dans une cellule : elle se fait par le travail, elle se fait par l’émulation. C’est un système, une pratique, fondés sur le crédit de l’homme »…

L’année suivante, en 1950, Emmanuel Mounier ira jusqu’à faire un parallèle odieux entre les camps soviétiques et la situation française, la ville ouvrière de Montreuil n’étant, disait-il, qu’un vaste camp de concentration, un « camp diffus de concentrationnaires, qui se crut libéré en 36, pris en 45, et qui vit le cercle des barbelés se refermer, les postes de garde réoccupés et, derrière eux, l’invisible armée de puissances sociales reprendre, silencieusement, position après position » [[« Esprit », février 1950, p. 178.]].

Maurice Duverger, l’éminent juriste et politologue, qui jouit encore aujourd’hui d’une honorable réputation, soutenait en 1955 dans un de ses articles du « Monde » que la dénonciation des camps de concentration soviétiques « ne hâte pas d’une seule minute la libération des déportés, mais peut dans un certain contexte, aggraver la tension entre les blocs qui tend à perpétuer l’existence des camps et les souffrances des déportés. Dénoncer au contraire sans relâche l’injustice sociale en France peut aider dans une certaine mesure à y mettre fin » [[Cité par Raymond Aron dans ses « Mémoires », Julliard 1983, p. 327.12 – Cité par Pierre Rigoulot dans « Les paupières lourdes », Ed. Universitaires 1991, p. 107.]].

Lorsqu’en 1956, les révélations du fameux rapport Khrouchtchev donnèrent au monde entier un aperçu des crimes de Staline, c’est Jean-Paul Sartre qui, dans le même esprit, déclara qu’à ses yeux, « la dénonciation publique et solennelle, l’exposition détaillée de tous les crimes d’un personnage sacré qui a représenté si longtemps le régime est une folie quand une telle franchise n’est pas rendue possible par une élévation préalable et considérable du niveau de vie de la population » [[Note n°12 non trouvée en bas de page]].

Il est vrai qu’en ce qui concerne l’Union soviétique, la fin poursuivie (l’avènement d’une société idéale et sans classes) justifie tous les moyens mis en oeuvre pour y parvenir, thèse que défendaient à l’époque un grand nombre d’intellectuels, dont Simone de Beauvoir : « L’adversaire de URSS, écrivait-elle, use d’un sophisme quand, soulignant la part de violence criminelle assumée par la politique stalinienne, il néglige de la confronter avec les fins poursuivies… Sans doute, les épurations, les déportations, les abus de l’Occupation, la dictature policière, dépassent en importance les violences exercées dans aucun autre pays (…). Mais les considérations quantitatives sont insuffisantes (…). On ne peut juger un moyen sans la fin qui lui donne son sens. Le lynchage est un mal absolu, il représente la survivance d’une civilisation périmée. C’est une faute sans justification, sans excuse. Supprimer cent oppositionnels, c’est sûrement un scandale, mais il se peut qu’il ait un sens, une raison… peut-être représente-t-elle seulement cette part nécessaire d’échec que comporte toute construction positive » [[« Les Temps modernes », octobre 1946.]]. Quant aux camps soviétiques que l’inénarrable Simone de Beauvoir se targuait d’avoir visités, « C’était vraiment des centres de rééducation, un travail modéré, dira-t-elle en 1963, un régime libéral, des théâtres, des bibliothèques, des causeries, des relations familières, presque amicales, entre les responsables et les détenus ».

Les compagnons de route

Depuis la chute du mur de Berlin et la décomposition de l’Union soviétique, peu d’intellectuels osent encore se réclamer ouvertement du marxisme. En revanche, nombre de représentants attitrés de l’intelligentsia progressiste se sont révélés, dans les années passées, comme assez proches du Parti communiste, lorsqu’ils ne se sont pas purement et simplement comportés en agents (conscients ou inconscients) de l’Union soviétique.

Or, parmi ceux-là, beaucoup ont encore pignon sur rue, conservent une assise confortable dans les milieux artistiques, littéraires et universitaires, demeurent assez bien introduits dans les appareils ecclésiastiques ou détiennent des postes-clefs dans l’administration, la presse et les médias…

Le plus grand nombre a même encore la prétention, malgré les erreurs passées, d’influer sur la vie politique française…

La liste des intellectuels qui appelèrent à voter communiste lors des élections européennes de juin 1979 (liste publiée par « L’Humanité » du 28 mai 1979) est à ce titre fort instructive : n’y retrouve-t-on pas Monsieur Alexandre Adler qu’on nous présente aujourd’hui comme le spécialiste impartial de l’URSS, que toutes les chaînes de télévision s’arrachaient lors du coup d’Etat d’août 1991 à Moscou, et qui vient d’ailleurs de quitter « Libération » pour rejoindre le « Courrier international » (hebdomadaire spécialisé dans la politique internationale) ?

Ou Daniel Karlin qui, s’il a su lui aussi faire oublier ses accointances communistes, n’en est que plus redoutable en tant que producteur de télévision. N’est-il pas co-producteur, avec Tony Lainé, d’une scandaleuse série télévisée diffusée sur Antenne 2, « L’amour en France », série dont les deux hommes eux-mêmes ont reconnu qu’elle était destinée à « aller plus loin que ne l’a jamais fait la télévision française » [[« L’Express » du 2 février 1990.]] dans un sens qui n’est évidemment pas celui de la morale, cette « merde réactionnaire qu’on nous a mis dans nos têtes et dont il faut se débarrasser » [[« Libération » du 5 février 1990.]] ?…

On s’étonnera moins d’y retrouver le nom d’un vieux compagnon de route du Parti communiste comme l’écrivain Gilles Perrault, l’un des défenseurs de Boudarel, l’ancien commissaire politique du Vietminh au camp 113 dont la plupart des prisonniers français ont péri. Dans un film de propagande soviétique fait en l’honneur du KGB en 1989, Perrault déclare que « la CIA est beaucoup plus dangereuse pour les gens parce qu’elle est beaucoup plus difficile à contrôler (…). Il est également bien connu que la CIA a essayé d’assassiner des dirigeants d’Etats étrangers. En revanche, personne ne peut reprocher au KGB d’avoir participé, hier ou aujourd’hui, à des actions de ce type »; et l’ancien directeur de la DST, Jean Rochet, disait de lui : « Perrault m’a attaqué publiquement chaque fois que nos services ont arrêté et fait condamner un espion soviétique ou du bloc de l’Est » [[« Le Monde » du 16 mars 1991.]].

Parmi les signataires, en octobre 1981, de l’appel des intellectuels contre la bombe à neutron (appel inspiré par le Mouvement de la Paix français dont les liens avec le PCF et Moscou sont clairement établis), figurent, outre un certain nombre d' »idiots utiles » selon la formule de Lénine (Brigitte Fossey, Jean-Louis Trintignant, Claude Lelouch, Marina Vlady…), de fidèles compagnons de route du Parti communiste dont :
– Edmonde Charles-Roux, qui fut l’amie intime d’Aragon et d’Elsa Triolet et participait autrefois au conseil de rédaction de « Clara », la revue de l’Union des Femmes Françaises (émanation du Parti communiste);
– ou Hervé Bazin, titulaire du Prix Lénine, qui en ce temps-là, ne cachait pas aux lecteurs de « L’Humanité » son admiration pour l’URSS : « Le Mouvement de la Paix français est à l’origine du Mouvement mondial de la Paix. Il a joué un grand rôle dans la préparation de la conférence d’Helsinski, disait-il. Mon oeuvre aussi a joué un rôle puisque j’ai la chance d’avoir en URSS le même lecteur qu’en France. Ils ont ici des tirages fabuleux. Ici la culture est considérable. C’est une des choses qui me frappe le plus. C’est incroyable la diffusion de la culture par rapport à chez nous. Chez nous, nous avons peut-être une culture de création, mais nous n’avons pas une culture de consommation comme ici » [[« L’Humanité » du 30 juin 1980.]].

Signalons qu’en 1982, l’écrivain Michel Tournier [[Michel Tournier est, avec Patrick Besson et Michel Grisolia, l’un des rares écrivains qui, selon l’enquête de l' »Evénement du jeudi » du 18-03-93, déclare encore voter communiste.]], le chorégraphe Maurice Béjart et l’historien Alain Decaux (qui, s’il a beaucoup évolué par rapport aux années 60, est demeuré membre d’honneur de l’association « France-URSS ») et quelques autres intellectuels de moindre importance, ont signé l’Appel des Cent contre l’installation des « euromissiles » en RFA.

Parmi ce qu’il est convenu d’appeler les « autorités morales » du pays, Madeleine Rebérioux, présidente de la Ligue des Droits de l’Homme, est une ancienne militante du Parti communiste (dont elle est restée très proche), du Collectif intersyndical universitaire contre la guerre au Vietnam et du Front solidarité Indochine. Indochine où, comme chacun sait, les droits de l’homme sont particulièrement respectés aujourd’hui grâce à tous ceux qui, comme Madeleine Rebérioux, ont activement soutenu les communistes contre l’impérialisme américain…

Autre autorité morale incontestable, cet apôtre de la charité qu’est l’Abbé Pierre,  proclamait il y a quelques années,dans « L’Humanité » que « l’adhésion au communisme montre une disposition évidente à être attentif à la souffrance » [[Cité par André Laforge dans « Catacombes », septembre 1992.]].

Félix Lacambre n’est, quant à lui, qu’un simple laïc, mais cet ancien secrétaire général de l’Action Catholique Ouvrière, qui s’est lui-même proclamé « sans complexe, compagnon de route des communistes » [[Félix Lacambre, « Lutter et croire », Editions du Cerf, 1977.]] et que le Père Gaston Fessard met gravement en cause dans son livre posthume sur la perversion de la foi chrétienne par le marxisme [[Gaston Fessard, « Eglise, prends garde de perdre la Foi », Editions Julliard, 1979.]], conserve une influence certaine dans l’Eglise de France. Il est, par exemple, l’un des principaux rédacteurs du texte « inter-commission Racisme » du 20 février 1992, diffusé par la conférence épiscopale sous le titre « Nation et immigration en France », texte dont l’inspiration marxiste est incontestable [[« Permanences » n° 291, avril 1992, « Nation et immigration ».]].

Son dernier livre [[« L’Eglise a changé depuis 1945 », Editions ouvrières, 1991.]] a recueilli dans la presse catholique des commentaires plutôt favorables et le mensuel « Esprit et Vie » du 22 avril 1993 salue en lui un homme qui « a le sens de l’Eglise » et « le mérite de s’être engagé toute sa vie au service des ouvriers, des pauvres et des déshérités ».

Un journaliste aussi connu que Pierre-Luc Séguillon (ancien membre-dirigeant de l’association « France-RDA ») est sans doute l’un des plus authentiques compagnons de route du Parti communiste. Lorsqu’en 1983, Hervé Bourges lui confia la direction du service politique de TF1, Serge July écrivit dans « Libération » : « Pierre-Luc Séguillon est un des promoteurs de l’Appel des Cent et l’un des dirigeants du Mouvement de la Paix. Il est à peu près aussi proche de François Mitterrand sur les rapports Est-Ouest et les euromissiles que l’est Georges Marchais » [[« Libération » du 7 octobre 1983.]].

Parmi les journalistes signataires de l’Appel des Cent, dont « L’Humanité » du 16 juin 1982 a publié la liste, citons Pierre Desgraupes, Claude Sérillon, Jean-Claude Darrigaud et Michel Cardoze, ancien permanent du Parti communiste, ancien journaliste à « L’Humanité », que l’arrivée de la gauche au pouvoir a valu d’être nommé rédacteur en chef de France-Inter en 1982, puis responsable du service social et culturel de TF1 en 1984.

L’actuel PDG de RTL, Jacques Rigaud, ancien élève de l’ENA, ancien directeur de cabinet de Jacques Duhamel de 1969 à 1973, que « Le Nouvel Observateur » du 1er avril dernier met au rang des personnalités les plus influentes en France depuis le changement de gouvernement, considérait quant à lui la Fête de l’Humanité comme une illustration exemplaire de « l’aspiration à la culture » révélée par les événements de mai 1968, écrit Henry Bonnier qui rappelle également qu’en 1975 Jacques Rigaud ne craignait pas d’affirmer :
« Les intellectuels d’Europe de l’Est peuvent, sans trahir leur éthique et leur idéal, considérer que l’alliance avec l’Union soviétique est, dans son principe même, nécessaire à leur sécurité et que le choix du socialisme est, également dans son principe, compatible avec la liberté intellectuelle » [[Cité par Henry Bonnier dans sa « Lettre recommandée à Jack Lang et aux fossoyeurs de la culture », Editions du Rocher, 1992, pp 31-32.]].

Enfin, bien des « intellectuels de gauche », parmi les plus actifs ou les plus « engagés », sont d’anciens communistes ou d’anciens alliés du P.C.F. Tel est le cas, par exemple, de deux hommes aussi différents que le sociologue Edgar Morin (ancien permanent du P.C.F. à la Fédération nationale des déportés, internés et résistants patriotes) et que le comédien Michel Piccoli.

Proche du Parti socialiste, membre du Comité de patronnage de SOS-Racisme, celui-ci ne renie rien de son passé :
« Même avec le pacte germano-soviétique, même avec cette trahison, il est évident que le socialisme soviétique était la bouée de sauvetage, et la seule pour nous préserver de l’horreur qui nous envahissait. Le Parti communiste dans les années 40-50, c’était l’unique point géographique où se situer (…). Je n’aime pas beaucoup tous ces dissidents du PC qui sont devenus des réactionnaires forcenés » [[« L’Unité » du 28 octobre 1983.]].

Crimes de pensées, crimes de fait

Les membres de l’intelligentsia (écrivains, philosophes, « penseurs », mais aussi journalistes ou artistes) qui d’une manière générale « font l’opinion » et « donnent le ton », ont sur la société une telle influence qu’il leur arrive souvent d’infléchir la politique des gouvernements eux-mêmes.

Se souvient-on qu’une campagne de presse, judicieusement orchestrée par MM. Bernstein et Woodward, journalistes au « Washington Post », fut capable de lancer l’affaire du « Watergate » et de provoquer la démission du président Richard Nixon ?

André Malraux, dans « La condition humaine », s’attarde longuement sur la liquidation des meneurs de l’insurrection de Shanghaï (mars 1927), que le général Tchang Kaï Chek aurait fait jeter vivants dans les chaudières des locomotives.

Or, à l’époque, « la description de cette atrocité fut prise pour argent comptant. Le monde s’indigna devant une telle barbarie. L’affaire dépasse le cercle des amateurs de littérature. L’opinion publique bouleversée prit parti pour les victimes d’une telle sauvagerie. Elle ne pouvait désormais soutenir un régime qui usait de telles méthodes… Tchang, en pleine lutte contre Mao, vit disparaître l’assistance des Etats-Unis d’Amérique » [[Jean-Claude Lauret, « National Hebdo » du 6 août 1992.]].

Qui sait, en tout cas, combien de vies humaines, le courage et la lucidité dont manquèrent tant de nos « maîtres à penser » auraient sans doute pu contribuer à sauver ? Dans sa « Lettre ouverte à Pablo Picasso », Czeslaw Milosz écrivait avec amertume en 1956 :

« Dans les années où la peinture était systématiquement détruite en URSS et dans les démocraties populaires, vous prêtiez votre nom aux manifestes qui glorifiaient le régime de Staline (…). Votre poids pesait dans la balance et ôtait de l’espoir à ceux qui, à l’Est, ne voulaient pas se soumettre à l’absurde. Personne ne peut dire quelles conséquences aurait pu avoir votre protestation catégorique à tous (…) contre le procès de Rajk, par exemple. Si votre appui donné à la terreur comptait, votre indignation aurait compté aussi ».

Dans la préface écrite, en 1979, à l’occasion de la réédition, en Italie, de « L’opium des intellectuels » de Raymond Aron, Enzo Bettiza, écrivain et homme politique italien, se révèle sans indulgence pour une certaine intelligentsia française qui, par ses écrits, dit-il, porte une part de responsabilité dans l’apparition du terrorisme en Europe occidentale :

« L’intoxication qui, grâce à la vente publique de leur drogue, s’est répandue dans le monde entier, notamment dans les milieux universitaires européens, a été plus profonde et destructrice qu’on ne pouvait le prévoir (…).

Aujourd’hui, dans une Europe où le terrorisme idéologique est passé des mots à la réalité quotidienne, il est permis de penser que ces doctrines troubles, parées de prophéties, ont été, au moins partiellement, co-responsables du sang versé. Les adversaires d’Aron avaient loué la révolution sans la moindre critique, avec toutes ses conséquences atroces, là où elle avait eu lieu, de la Russie de Lénine et Staline à la Chine de Mao. Ils avaient plaidé pour une révolution impossible là où elle n’avait pas encore eu lieu. Ils avaient injecté dans les jeunes générations le culte de la violence, ils avaient promis des choses extraordinaires, suscité de trop grands espoirs suivis de déceptions de plus en plus pathologiques à cause de l’attente excessivement longue. Ils constituent un exemple du pouvoir homicide de la parole [[Souligné par nous.]].

D’admirateurs de la terreur d’Etat en Russie, ils sont devenus les précurseurs involontaires, mais non moins coupables, de la terreur d’opposition en Europe ».

Pense-t-on qu’Enzo Bettiza exagère ? Mais qui sait l’écho qu’un Jean-Paul Sartre a pu rencontrer dans certains milieux gauchistes décidés à passer de la théorie à la pratique, lorsqu’il déclarait, par exemple : « un régime révolutionnaire doit se débarrasser d’un certain nombre d’individus qui le menacent, et je ne vois pas d’autre moyen que la mort. On peut toujours sortir d’une prison. Les révolutionnaires de 1793 n’ont probablement pas assez tué » [[« Actuel » du 28 février 1973.]] ?

Rares sont bien sûr les intellectuels à reconnaître non seulement les erreurs passées, mais leurs responsabilités propres dans l’accomplissement des crimes du communisme qu’ils ont couverts de leurs silences et de leurs mensonges; et bien peu semblent disposés à faire en public leur autocritique, fort prisée pourtant dans certains pays communistes !…

Le repentir de M. Jean Lacouture, qui s’accuse dans un de ses livres, « Survive le peuple cambodgien », « d’avoir contribué à l’instauration de l’un des pouvoirs les plus oppressifs que l’Histoire ait connu », n’en a que plus de poids. Interviewé par Pierre Deville pour la sortie de son livre, en 1978, Jean Lacouture est allé jusqu’à préciser : «  »Le Nouvel Observateur » et « Le Monde » exercent une influence considérable sur les intellectuels du tiers monde. En prenant position comme collaborateur du Monde, je ne pense pas avoir poussé beaucoup de paysans cambodgiens à la révolte, mais j’ai pu lancer des intellectuels khmers sur une piste sanglante. Si j’ai écrit ce livre, ce n’est pas pour me faire pardonner mais pour appliquer un contre-poison à ce peuple empoisonné et lui faire prendre une tasse de lait après l’arsenic que j’ai contribué à lui administrer (…).

Pour le Vietnam, je plaide coupable. Je m’accuse d’avoir pratiqué une information sélective en dissimulant le caractère stalinien du régime nord-vietnamien (…) Je subissais l’influence écrasante de Sartre qui voyait dans toute critique de fond de la Russie soviétique une arme offerte aux réactionnaires et aux Américains. « Il ne fallait pas désespérer Billancourt ». Pendant vingt ans, j’ai participé à cette scandaleuse timidité à l’égard de la Russie communiste, que je considérais comme la capitale de la gauche et de la révolution mondiale » [[« Valeurs Actuelles » du 13 novembre 1978.]].

Parlant au nom des intellectuels péruviens dont beaucoup sont, comme lui, d’anciens marxistes, l’écrivain Mario Varga Llosa confesse aujourd’hui : « Nous avons contribué à promouvoir la violence comme seule arme de justice. Malheureux, on nous a cru et cela a abouti à des dictatures » [[« Le Monde » du 31 janvier 1992.]]. Sans doute se sait-il un peu coupable, avec ses congénères, des atrocités commises au Pérou par les terroristes et les guerilleros du « Sentier Lumineux ».

Mais nos professeurs d’université dont les idées marxistes sur la Révolution ou la « société sans classe » ont sans doute inspiré, plus tard, la politique de ceux qui furent leurs élèves à Paris dans les années 50 : Saloth Sar, alias Pol Pot, Hou Yuon, Ieng Sary, Khieu Samphan et plusieurs autres dirigeants Khmers Rouges, se sont-ils jamais interrogés sur la part de responsabilité qu’ils ont dans le génocide du peuple cambodgien ?

Si quelques intellectuels, tels qu’Albert Camus, François Mauriac, Georges Bernanos ou Raymond Aron, se sont montrés plus lucides et plus courageux que beaucoup d’autres, il fallut attendre, en France, le milieu des années 70 et la publication de « L’Archipel du Goulag » d’Alexandre Soljenitsyne, pour qu’un courant significatif, celui des nouveaux philosophes (Bernard-Henri Lévy, André Glucksmann…), s’attache à démythifier l’Union soviétique au risque de « désespérer Billancourt » et le marxisme lui-même (jusqu’alors considéré comme la « philosophie indépassable de notre époque »…).

L’intelligentsia qui, dans l’ensemble, s’est disqualifiée en cautionnant, au XXè siècle, les pires utopies révolutionnaires auxquelles tant de vies humaines ont été sacrifiées, a progressivement perdu le prestige et l’autorité qui depuis le « Siècle des Lumières » s’attachaient à son propre magistère.

C’est si vrai qu’aujourd’hui, le « terrorisme médiatique » tend à remplacer le « terrorisme intellectuel » auquel nous étions habitués, l’un et l’autre ayant pour fonction d’entretenir les tabous idéologiques dont le « système » a besoin pour perdurer.

Seule l’Eglise catholique ne s’est jamais fourvoyée, que ce soit à propos du nazisme qu’elle a vigoureusement condamné en 1937, dans l’encyclique « Mit Brennender Sorge », ou du communisme, qu’elle condamne depuis plus d’un siècle [[Voir Léon XIII, « Rerum Novarum » 1891, n° 435 et 445.]], et dont le pape Pie XI est allé jusqu’à proclamer qu’il était « intrinsèquement pervers » et que « l’on ne peut admettre sur aucun terrain la collaboration avec lui de la part de quiconque veut sauver la civilisation chrétienne » [[Pie XI, « Divini Redemptoris », 1937.]].

Les hommes commettraient une folie supplémentaire s’ils s’obstinaient, en cette fin de XXè siècle, à n’écouter que de faux prophètes, délaissant l’enseignement et les mises en garde de l’Eglise qui, divinement inspirée, mais aussi, forte de 2000 ans d’existence, demeure cette « experte en humanité » dont Paul VI parlait à l’O.N.U en 1965.

 

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