Sélectionner une page

Jean-Ousset-300x248L’Action, p. 101 à 113. Se procurer l’ouvrage.

Deuxième Partie : Les hommes

   « S’il y avait eu à Petrograd, en 1917, seulement quelques milliers d’hommes sachant bien ce qu’il voulaient, jamais nous n’aurions pu prendre le pouvoir en Russie ». Lénine

 

Chapitre IV : Importance et dangers de certains réseaux 

 

 Au moment où des français se lèvent pour défendre la dignité de toutes les personnes et de toute la personne, en particulier des plus fragiles, que faire pour une action durable ? Ce livre est un maître livre pour bien penser l’action en fonction du but poursuivi. Tout homme ou femme d’action le lira avec profit pour inspirer son engagement. Jean Ousset est le premier en effet à avoir méthodiquement formalisé une doctrine de l’action culturelle, politique et sociale à la lumière de l’enseignement de l’Eglise pour, concrètement répondre au mal par le bien. Action de personne à personne et actions multiformes en réseau, ses intuitions sont mises en œuvre magnifiquement dans l’utilisation d’internet. A l’encontre des pratiques révolutionnaires et de la dialectique partisane, si l’amitié est le but de la politique, Jean Ousset nous montre comment pour agir en responsable, l’amitié en est aussi le chemin.

*

*   *

Si l’influence du clergé ne doit jamais être sous-estimée, il est d’autres réseaux dont on ne saurait méconnaître l’importance sans péril.

Notre intention n’est pas de les énumérer tous ici. Ni d’en tout dire. Mais de désigner les plus importants et d’ajouter ce qui nous paraît indispensable pour les rendre pleinement efficaces.

Nous nous bornerons :

  1. Aux écrivains, journalistes, professeurs, orateurs, etc…
  2. A tels hommes d’influence et d’action…
  3. Aux chefs d’entreprises, cadres, notables.
  4. Aux militaires.
  5. Aux jeunes.

*

*   *

1. Les écrivains, journalistes, professeurs, orateurs, etc.

Après nous être arrêtés sur l’importance du rôle joué par les clercs… ecclésiastiques, il importe d’en venir à l’importance du rôle joué par ceux qu’on pourrait appeler clercs, non ecclésiastiques. Clercs… laïcs !

Clercs, au sens étymologique de… plus instruits, d’élites intellectuelles influentes.

Ecrivains, journalistes, professeurs, orateurs, savants, etc…

Tous laïcs ! Qui pour le meilleur ou le pire, n’en orientent pas moins l’opinion autant, si ce n’est plus, que les clercs du sanctuaire.

D’une lettre pastorale confinée dans quelque « Semaine Religieuse » ou d’un article de Fesquet ou Laurentin dans Le Monde, Le Figaro, ce n’est certainement pas le document épiscopal qui est appelé à avoir la plus grande audience.

Au plan qui nous intéresse (celui du combat politique et social) cette catégorie d’hommes constitue un élément de puissante efficacité. Et la cause est bien compromise qui n’en compte pas assez à son service.

Or, comment se pourrait-il que leur effectif augmente au service du droit naturel et chrétien ?

Quels jeunes oseraient envisager ce service comme perspective normale d’avenir ?

Il n’est pas « risqué » de chercher à faire carrière d’écrivain, de journaliste… si l’on est prêt à marcher dans le « sens de l’histoire ».

Mais quel espoir normal…, quel espoir non marqué d’un caractère d’aventure et d’imprudence peuvent nourrir les jeunes que le combat contre-révolutionnaire tenterait ?

Quoi d’étonnant à ce que le nombre des penseurs, écrivains, journalistes exclusivement donnés à cette lutte soit chaque année moins grand que celui de leurs confrères passés à la Subversion.

Le plus grand nombre ne trouve-t-il pas normal que la défense de l’ordre social et de la vérité soit gratuite ? Pendant que le service de l’erreur et de la Révolution est, lui, grassement payé.

Ce qui est loin d’être l’avis de saint Paul, lequel estimait dignes d’une double rémunération « ceux qui travaillent à la prédication et à l’enseignement »[1].

Ce qui est tout aussi loin du réalisme d’un Lénine écrivant :

« Il nous faut former des hommes qui ne consacrent pas seulement à la Révolution leurs soirées libres mais toute leur vie »[2]. (…).

« D’où le devoir qu’a le Parti d’aider tout ouvrier se faisant remarquer par ses capacités à devenir agitateur, organisateur, propagandiste, colporteur… professionnel. Tout agitateur ouvrier ayant un certain talent et donnant des espérances ne doit pas travailler onze heures à l’usine. Nous devons nous arranger pour qu’il vive au frais du parti… »[3].

Tel est ce qu’on pense et qu’on pratique chez ceux qui passent pour moins fortunés.

Tel est ce qu’on reste incapable de penser et de mettre en pratique chez les prétendus « nantis » ou bourgeois.

Dès lors est-il nécessaire d’insister pour démontrer que la plus sainte cause ne peut qu’être vouée à l’échec lorsqu’on s’y trouve aussi manifestement incapable d’assurer l’élémentaire subsistance (et, donc, le renouvellement) d’un nombre suffisant de cadres ou dirigeants.

Et comment nier l’importance de ceux qui, parmi ces derniers, sont appelés à avoir une plus large audience par le talent de leur plume ou de leur parole ?

Non qu’il faille tout soumettre à leur pouvoir.

Il importe seulement d’accorder à leur influence sa force et son prix.

Une influence considérable. Irremplaçable.

Mais qui peut n’être pas sans périls.

La notoriété que prennent (et qu’il est juste que prennent) tels écrivains, journalistes, orateurs est une force précieuse. Ce qui ne signifie pas que l’action ait à se développer dans le sillage de cette seule force.

Bien peu comprennent cela.

Et n’est-il pas normal qu’un talent prestigieux attire davantage et accapare l’attention ? N’est-il pas normal qu’un grand orateur, un grand écrivain soient plus écoutés ? Leur message, pourtant, peut ne pas être suffisamment pratique, suffisamment large et complet.

D’où ces réductions, si fréquentes et ruineuse, d’actions exclusivement conçues en discours, articles ou livres.

Disons que pour être efficace l’action a besoin de l’impulsion, de l’éclat, que peuvent seuls donner de bons écrivains, de bons orateurs, etc. Mais sans que cela signifie que ces bons écrivains, ces bons orateurs, soient les seuls vrais hommes d’action. Sans que cela signifie que pour être vraiment combattant il faille être orateur ou journaliste.

Or, combien sont persuadés que l’action est suffisante, et tout l’élan donné, dès que l’article « bien tapé » a été publié ou que la salle du dernier meeting fut pleine.

Dieu nous garde de mépriser la puissance des bons articles et des réunions réussies. Mais que Dieu nous préserve aussi de les prendre pour le tout de l’action.

La vérité est qu’il faut appuyer, soutenir, encourager écrivains, journalistes, orateurs… et s’en méfier dès que ces écrivains, journalistes, orateurs tendent à présenter ce qu’ils font comme le tout de ce qui est à faire.

L’erreur grave, l’erreur ruineuse serait de mépriser les services d’un beau talent, d’une brillante intelligence sous prétexte qu’à certaines heures ils peuvent être pénibles à subir.

Le réalisme, tout « principiel », qui croirait sage (et peut-être vertueux) d’écarter ce qui n’est qu’un défaut ordinaire des grands hommes serait le signe d’une incapacité radicale dans l’action.

Il en est de certains écrivains, journalistes, orateurs comme de certains artistes : Qui veut jouir de leur talent doit supporter leurs défauts ou manies.

En conséquence – et sans faire une règle absolue de ces réflexions un peu caustiques – il est bon d’admettre qu’auteurs, publicistes ou orateurs de renom sont d’un emploi difficile. Assez envahissants, totalitaires, susceptibles. Gros consommateurs d’honneurs… Tous inconvénients mineurs si l’on veut bien penser à ce que ces talents peuvent avoir de décisif.

L’idéal étant, bien sûr, l’écrivain, le journaliste ou l’orateur de talent[4] qui, ayant pleine conscience de l’efficacité de son rôle n’en possède pas moins le sens d’une action qui, pour être victorieuse, doit dépasser la sienne et s’étendre à des domaines qui lui échappent ou qu’il ignore. Ecrivain, journaliste, orateur qui, pour brillant soliste qu’il soit, désire plus encore l’harmonie du chœur entier.

*

*   *

2. Certains hommes d’influence et d’action

Catégorie difficile à désigner. Mais qu’il faut évoquer dans la mesure où elle ressemble à celle que nous venons d’étudier. Hommes d’influence et d’action qui peuvent être d’une utilité décisive, malgré certaines difficultés, non qu’ils soient sans principes et sans foi ; aventuriers dont une cause honnête ne peut, ne saurait rien attendre.

Les hommes dont nous voulons parler sont très différents.

Hommes de valeur… leur bonne orientation, leur fidélité sont incontestables. Leur prudence, leur compétence, leur habileté éclatent au plan de leurs affaires. On devine à mille traits le bien qu’ils pourraient accomplir s’ils acceptaient de s’engager dans le « bon combat ». Or ils ne s’en mêlent pas. Et non seulement ils ne s’en mêlent pas, mais il arrive qu’on les voie accomplir quelques prouesses en compagnie de gens très différents d’idées.

D’où certains réflexes de suspicion, voire d’hostilité à l’égard de ces hommes d’influence et d’action.

Réflexes injustes, désastreux dans la mesure où ils ont pour effet d’éloigner cette catégorie d’hommes, qui, mieux connus, se révèlent précieux. Et cela, parce qu’ils sont par excellence hommes d’action. Passionnés de réalisations concrètes… Au point que leurs défauts s’expliquent par là-même. Naturellement impatients, ils supportent mal les préparatifs, la servitude des lentes formations. Rien ne les exaspère tant que la médiocrité, si fréquente, des rares troupes dont nous disposons ; la maladresse de ces dernières ; leur tendance à réciter la doctrine au lieu de s’acharner à l’appliquer.

Attitude désagréable tant qu’on voudra. Mais qui ne doit pas faire oublier leur talent.

Comme des généraux mis au recul par la médiocrité de leurs troupes, on peut être sûr qu’ils s’enthousiasmeraient et voleraient de victoire en victoire si quelques régiments d’élite leur étaient présentés.

En conséquence, le devoir n’est-il pas de rester en contact malgré tout avec ces hommes désagréables mais précieux : de les tenir au courant des progrès réalisés à ces échelons plus humbles qu’ils ont tant de mal à prendre au sérieux ? Quand le spectacle pourra leur être offert de troupes ferventes, intelligentes, habiles, manœuvrières, on peut être assuré de leur zèle.

Il faut donc empêcher que leur désir de réalisation concrète ne les incite à aller porter chez d’autres et notamment chez l’adversaire, un talent dont, tôt ou tard, la cause que nous servons aura le plus grand besoin.

Ce maintien de contact n’est pas une des moindres formes de l’action à mener.

*

*   *

3. Les chefs d’entreprises, cadres, notables

Si la vie démocratique moderne montre clairement que pour influencer « la masse » il faut d’énormes moyens financiers (presse, radio, monopole universitaire) ou disposer d’importants réseaux d’influence[5], il est facile de montrer l’efficacité d’une autre forme d’action. Action par les réseaux normaux d’influence naturelle.

Car le pouvoir n’est pas seulement politique.

  • Les dirigeants des communautés sociales[6] en détiennent une grande part, même si, négligents, ils ne l’exercent guère.
  • Les « cadres » chargés, dans le mystère de rouages administratifs, de préparer les décisions possèdent également une grande influence.
  • Sans oublier ceux qui, dans le maquis d’une société de plus en plus socialisée sont chargés de veiller à l’exécution d’ordres ou décrets souvent contradictoires.

En ce qui concerne les dirigeants de sociétés naturelles, ils tendent par nature à s’opposer au totalitarisme puisque ce dernier signifie leur mort. L’effort ne devrait donc pas être grand qui tendrait à rappeler aux intéressés la finalité, la nécessaire autonomie des communautés qu’ils dirigent. Sans oublier leurs devoirs et leurs droits.

Quant aux cadres chargés de la préparation, de l’exécution des décisions de la puissance administrative, ils sont le plus souvent choisis sans inquisition politique excessive. Or dans cette élite très avertie des conséquences d’un planisme, souvent délirant, beaucoup peuvent être prêts à l’accueil d’une philosophie sociale inspirée par le Droit naturel et chrétien. Sans qu’il leur soit demandé d’adhérer à un mouvement quelconque, sans qu’ils aient à signer le moindre bulletin d’abonnement.

Ainsi, avec des moyens modestes, une action idéologique incitant à des réalisations concrètes peut être menée auprès de ces dirigeants et de ces cadres, quel que soit le régime.

Ce qui n’exclut évidemment pas l’action politique classique. Bien qu’il faille reconnaître que cette action politique, telle qu’elle a été conduite jusqu’ici par les partis dits « nationaux », a donné de fort maigres résultats et beaucoup d’échecs. Une révision de la méthode s’impose.

La Maçonnerie et l’Internationale Communiste ont su mener sans défaillance une action idéologique auprès des élites influentes et faire prendre des mesures très inspirées de leurs idées. Quels que soient les gouvernements ou les résultats obtenus aux élections.

A l’échelon départemental, par exemple, notables et hommes d’influence ne sont guère plus d’une vingtaine. Est-il insensé de supposer qu’un petit nombre d’animateurs zélés et bien formés puissent obtenir des résultats appréciables en s’attachant avec intelligence et compétence à éclairer, réconforter cette élite efficace malgré son petit nombre.

Or, ici encore, il importe de rappeler l’inanité de l’argument qui consiste à dire :

« Cette catégorie de gens ne me plaît pas. Elle a tels défauts. Elle est critiquable à tant de titres, etc. ».

Si pour rendre sa vie normale à la Cité nous ne nous voulons entretenir de rapports qu’avec ceux qui nous plaisent ou sont réputés sans défauts… appliquons-nous à fonder quelques ghettos avec leur aide et en leur compagnie, écartant toute espérance d’un ordre social chrétien dans nos patries respectives.

*

*   *

4. Les militaires

Quels que soient les ravages opérés dans l’armée par l’esprit et les dialectisations révolutionnaires, elle n’en reste pas moins une très précieuse réserve d’hommes ardents et généreux au service de la Cité. Et toute doctrine de l’action sociale, civique, politique serait incomplète qui passerait sous silence ou tendrait à faire mépriser le rôle qui peut et doit revenir au soldat dans une restauration de l’ordre.

Peu suspect de complaisance en pareil domaine, Anatole France a écrit d’excellents passages sur ces vertus militaires qui furent et demeurent les fondements indispensables des communautés humaines.

Vertus militaires : de sacrifice, d’offrande, de courage, d’honneur, de patriotisme.

Plus exclusivement consacré au service et à la défense de la Patrie, il est normal que le soldat soit plus sensible à ce qui la menace ; qu’il soit plus vif à réagir, plus courageux pour se mettre en avant.

Quel réaliste oserait faire fi de cette force ?

Son emploi, pourtant, n’est pas sans appeler un certain nombre de réflexions analogues à celles que nous avons déjà formulées.

Si l’on tient à éviter de cruelles désillusions il importe d’être en garde contre un style d’action trop ordinaire des militaires, au plan civique.

Action trop ordinaire… car le nombre est grand de ceux qui par une intelligence claire des complexités de la vie sociale, échappent aux critiques qui vont suivre.

Reste que si les soldats ont communément le sens de l’ordre, de la hiérarchie, de l’autorité, du commandement, de l’efficacité, tous ne comprennent pas combien ces notions d’ordre, de hiérarchie, d’autorité, de commandement, d’efficacité, doivent être conçues de façon différente selon qu’on les applique à la vie sociale et politique ou à la vie militaire.

Au regard d’une vie sociale harmonieuse… autant dire : au regard d’une vie sociale riche en libertés et autorités multiformes, la vie militaire apparaît en effet plus sommairement hiérarchisée, moins naturellement jaillissante.

Le concept d’une autorité procédant en cascade d’un chef suprême y est beaucoup plus élémentaire, planifié, artificiel. Et ce n’est pas sans raison que la cité étatisée peut être comparée à une « caserne ».

Ce qui ne veut pas dire qu’une grande part d’initiative et d’invention ne soit possible aux degrés subalternes. Ce qui veut dire que tout y dépend beaucoup plus étroitement d’une unique et suprême impulsion.

Alors qu’au plan social, civique, politique hiérarchie et subordination ne peuvent être conçues de façon aussi simple ; procédant uniquement d’un rapport avec le pouvoir souverain.

Les justes autorités et libertés sociales sont, en effet, bien autre chose que de simples marges laissées par l’autorité suprême à l’initiative de purs subordonnés, ces subordonnés seraient-ils appelés citoyens.

Il ne peut donc y avoir analogie entre ce que le citoyen peut et doit être dans la vie sociale et ce que le soldat peut et doit être dans la vie militaire.

Ce qui permet de comprendre pourquoi toute transposition simpliste des concepts légitimes dans l’armée provoque au plan civique des catastrophes, sinon d’immenses déceptions[7].

Dans l’œuvre de restauration civique il importe donc de se garder toujours un peu de ces militaires qui tendent à appliquer à l’ordre social leur conception de l’ordre dans l’armée.

Modes d’action beaucoup trop formels. Appliqués, comme de l’extérieur, aux réalités civiques.

Conceptions plus orthopédiques que médicinales, dirons-nous, pour reprendre une image employée déjà[8].

Ce qui ne peut étonner si l’on admet que l’armée est l’organe essentiel de la puissance étatique. Le glaive de l’Etat.

Il est donc normal que les militaires, peu formés socialement et politiquement, aient un certain penchant pour les formules planifiantes, centralisatrices, formules opérant surtout de haut en bas, par voie hiérarchique simple. Conceptions voisines des moyens ordinaires de la contrainte étatique. D’où la tentation de se référer à Mao-Tsé-Toung pour lutter contre la Révolution[9].

Défaut non incorrigible.

Défaut qui n’est pas le fait de tous.

Défaut contre lequel il est bon, pourtant, d’être prévenu.

Défaut qu’il importe de combattre par une formation pouvant donner une intelligence suffisante des problèmes sociaux, une intelligence susceptible d’indiquer les moyens et méthodes efficaces adaptés aux exigences d’un harmonieux développement de la société.

*

*   *

5. Les jeunes

L’importance des jeunes, pour l’avenir de la Cité, est si évidente qu’elle rend superflu tout développement démonstratif.

Age des élans généreux, la jeunesse est promesse de l’avenir. Encore faut-il que ses élans ne soient pas méprisés et que la promesse soit tenue. Ce qui soulève une double difficulté.

  1. La première : savoir quelle doit être notre attitude à l’égard de la jeunesse.
  2. La seconde : empêcher que les problèmes susceptibles de passionner les jeunes leur soient présentés comme n’ayant d’intérêt que pour le seul temps et les seuls intérêts de la jeunesse. Ce qui est le plus sûr moyen d’inciter chaque génération de jeunes à se replier sur elle-même, en tant que génération de jeunes, s’interdisant ainsi toute promesse sérieuse d’avenir.

*

*   *

Soit la première difficulté.

Quel doit être notre comportement à l’égard des élans de la jeunesse ?

Est-il sage d’en faire fi sous prétexte de les éprouver ? Est-il sage d’attendre que les jeunes aient cessé de l’être pour les inviter à jouer quelque rôle important dans l’action civique, et, dans certains cas, à s’y consacrer entièrement ?

Nous ne le pensons pas.

Certes une grande prudence de conseil est ici nécessaire. Il serait criminel d’inciter sans discernement les jeunes à se lancer exclusivement dans l’action sociale, le combat politique pour peu qu’ils en sentent le désir.

Mais cela dit, il est puéril d’imaginer que c’est une fois engagés dans les affaires, toutes les routines familiales et professionnelles étant prises, qu’un recrutement sérieux sera possible d’une élite suffisamment disponible pour s’employer, comme il faut, au salut de la Cité.

En conséquence (et sous réserve, encore une fois, d’une extrême rigueur de discernement) ce recrutement d’une élite de jeunes est un des chapitres les plus importants de l’action civique et sociale[10].

Sans quoi la cause que nous prétendons servir ne le sera que par une troupe toujours moins nombreuse d’amateurs sans encadrement. Dilettantes parfaitement inefficaces.

Donc… bien se dire que la jeunesse ne sera promesse d’un avenir harmonieux que dans la mesure où ses meilleurs éléments trouveront à s’employer.

*

*   *

Deuxième difficulté. Et deuxième devoir : empêcher la jeunesse de se considérer comme une fin en soi.

Comme on l’a dit, la jeunesse est une maladie dont on guérit tous les jours. Ce qui signifie que la jeunesse n’est qu’une étape vers l’âge mûr où elle trouve, non seulement son terme, mais sa réalisation.

Trop souvent, pour intéresser les jeunes aux choses de la Cité, celle-ci est présentée comme devant être une « Cité de jeunes ». Ce qui est aussi menteur que ridicule, attendu que la Cité en question serait tout autre chose que la Cité tout court, cette dernière étant la communauté des hommes de leur naissance à la mort. Voire une communauté de morts, de vivants et de fils à naître.

En conséquence, parler d’une Cité de jeunes n’est qu’un procédé dialectique d’opposition de générations, à moins qu’il ne s’agisse d’une colonie de vacances.

Non que nous refusions d’admettre qu’on puisse intéresser les jeunes aux choses de la Cité en commençant par ce qui les touche de plus près. L’abus et le danger ne commencent qu’à partir du moment où la politique est présentée comme pouvant et devant être une politique exclusive de jeunes, par les jeunes et pour les jeunes.

Quelle que soit l’euphorie des résultats immédiats on peut être assuré que c’est là un moyen très sûr non seulement de se moquer de la jeunesse mais de la dégoûter à bref délai de la politique. Car, il est fatal que ces jeunes devenus adultes prennent conscience de la puérilité de ce pourquoi ils « s’excitèrent » entre dix-huit et vingt-cinq ans.

Le seul et bon moyen d’assurer une véritable promotion politique de la jeunesse c’est de ne pas craindre de lui demander l’effort nécessaire à une intelligence suffisante des problèmes de cette cité tout court qui est une Cité de jeunes et de vieux.

C’est mépriser les jeunes que de leur réserver, comme il arrive souvent, les seules (nous disons bien : les seules) tâches matérielles de l’action politique : collage d’affiches, distribution de tracts, service d’ordre, manifestations ou « chahuts »…

Et parce que trop de jeunes n’ont connu l’action politique et sociale que sous cet aspect qu’une fois parvenus à l’âge d’homme la politique n’est plus dans leur esprit qu’un objet d’activités sans sérieux, indignes d’un comportement devenu raisonnable.

*

*   *


[1] 1e à Timothée, V, 17.

[2] Œuvres complètes T. IV, p. 58.

[3] Opus cit. : idem p. 506.

[4] L’auteur de ces lignes ne se prend pas pour un écrivain de talent.

[5] Comme en possèdent la Maçonnerie ou l’Internationale communiste.

[6] Associations professionnelles, familiales, élus locaux, parents d’élèves, chefs d’entreprises, foyers de jeunes, corps intermédiaires en général. Etc.

[7] A moins qu’il ne s’agisse de sociétés rudimentaires où le manque de vie profonde, l’inexistence de corps intermédiaires soient tels qu’on ne puisse attendre que d’en haut et de l’extérieur l’impulsion rédemptrice. Et, dans ce cas, de grandes précautions sont à prendre, ainsi que l’expérience coloniale l’a montré.

[8] Cf. supra, p. 40.

[9] Cf. supra : première partie, sur l’action en général.

[10] La variété est d’ailleurs extrême de ces missions ou fonctions. Depuis les rôles, qu’on peut dire classiques, d’écrivains, de journalistes, conférenciers, orateurs, etc., il existe des possibilités d’engagement et de rayonnement de tous ordres…

Engagements qui, dans les circonstances présentes, peuvent impliquer une large part de sacrifices. Mais sacrifices que la générosité de la jeunesse ne craint pas de regarder en face. Combien s’appliquent à rechercher la profession qui, au prix d’un moindre salaire, d’un plus modeste emploi, permet de se donner au « bon combat » avec une plus grande liberté.

 

 

 

Share This