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Former des responsables

Aucun doute là-dessus : il faut toujours continuer d’éclairer les intelligences. Non pas pour former des intellectuels en chambre, nous ne le répéterons jamais assez, mais des hommes dont la pensée est suffisamment structurée pour rendre fructueuse leur action. « Nous ne manquons pas de savants, disait Gustave Thibon. Nous en avons même de plus en plus grâce à la multiplication des écoles (hélas, sur ce point là aussi, les temps ont changé…) ; nous manquons de sages. Qu’est-ce donc que la sagesse ? C’est l’art de faire passer la théorie dans la pratique, de « trouver le joint » par où, dans chaque cas particulier, le savoir abstrait peut s’articuler à la réalité concrète, de prendre et d’exécuter les décisions exigées par les circonstances nouvelles et imprévues. Ce qui exige du « flair » et de l’intuition, du bon sens et du courage – qualités qui ne s’apprennent dans aucune école, mais qui sont des dons de la nature et qui se développent par l’action et par l’expérience des choses et des hommes (…). Car la science n’est qu’un moyen. Si nous n’en faisons pas un instrument de l’action, elle reste aussi stérile que le trésor d’un avare » [[Cité par Jean Ousset, Notes pour l’action individuelle, Permanences n°272, mai 1990.]]. Si de ces quelques mots ressort la nécessité de former des hommes opérationnels, doivent aussi en jaillir une évidence : si l’objectif de la formation est bien l’action, ses racines se trouvent elle aussi là, dans l’action. La formation est nécessaire pour rendre l’action plus fructueuse mais elle n’est pas un préalable à l’action. Elle doit l’accompagner, l’enrichir, la stimuler. A la fois source et conséquence de notre travail, l’action en est bien la cause finale. Dès lors toute formation qui n’accompagne pas l’action n’a pas sa raison d’être dans l’œuvre que Jean Ousset souhaitait édifier.

Une effervescence d’actions, des pépinières de cadres

Il s’agit bien de « Former, pour en offrir le bienfait à notre pays la France, un nombre suffisant pour être décisif de cadres politiques et sociaux ». Dans l’urgence de l’action, il n’est guère temps de prendre des années pour former des hommes qui éventuellement deviendront des cadres ; d’autant que, la situation politique et sociale se dégradant considérablement, des cadres ont déjà émergé spontanément. Cela est d’ailleurs sain : ce sont ceux qui ont, chevillé à l’âme et au corps, ce souci de l’action qui sont naturellement des chefs, des capitaines et des lieutenants. Des actions isolées des années 1970 à l’effervescence d’initiatives plus ou moins efficaces et opportunes du début des années 2000, les besoins en formation se sont manifestées de manière accrue. Cette effervescence est un fait et c’est un fait aussi que ces actions nombreuses ont fait émerger de multiples cadres, à différents échelons, aux talents divers, aux préoccupations parfois peu cohérentes mais à la volonté réelle. Il est symptomatique que les lieux de formation se soient multipliés au cours des dernières décennies. D’une époque où l’on pensait pouvoir faire exister une sorte d’école des cadres qui seraient les futurs lieutenants et capitaines des actions chrétiennes, nous sommes passés à une époque d’autodidactes. Ceux qui veulent agir le font et expriment, en fonction, un besoin de structuration de leur pensée autant que de leur manière d’être efficace.

Ichtus, au cœur de sa vocation

Les cadres sont là, ils existent. Nul besoin d’en faire émerger (ou alors, cela ne doit pas être notre principale préoccupation) puisqu’ils sont légion. Les actions ne manquent pas, elles pullulent. Nous pouvons toujours les passer au crible d’une « doctrine de l’action », mais cela n’a guère d’utilité en soi. Ce qui compte c’est d’en prendre acte et de tenir compte, du contexte et des données de notre temps. La « rue des Renaudes » n’a jamais été un but en soi mais un outil pour tous les cadres, en général chrétiens, conscients de leur responsabilité sociale et politique. Cet outil est multiforme, adaptable et l’a toujours été. De la Cité catholique à l’Office, d’Ictus au Centre de formation à l’Action civique et culturelle, la maison a bougé, s’est adapté à des demandes sans perdre ce qui fait sa raison d’être : être l’outil pour l’action, le lieu de rencontre pour les cadres, la table autour de laquelle on retrouve le sens du combat général quand le combat particulier risque d’imposer des œillères, le salon où l’on peut se repréciser entre amis quelques points de doctrine pour ne pas s’égarer dans les modes du temps.

Ce qui compte, c’est que ce lieu continue d’exister . Car si beaucoup assurent des services de formation sur tel ou tel sujet, si d’autres suscitent des actions sur des points particulier, ce lieu de passage demeure nécessaire. Il est la spécificité d’Ichtus. C’est cela que les cadres existant attendent. Isolés, ils ne peuvent rendre leur action aussi fructueuse et efficace qu’elle pourrait l’être. Ils ne peuvent confronter leur analyse et leurs projets avec d’autres qui ailleurs, dans d’autres cercles, avec d’autres types de talent, ont aussi le souci du combat général. Or, Ichtus dispose de ce réseau, parfois trop discret mais bien réel qui s’étend des militants « de base » aux cadres sociaux et politiques, des institutions en place aux lieux plus subversifs, des médias aux associations.

Si Ichtus joue ce rôle tante attendu, toute dialectique paraît stérile entre l’action et la formation. Il n’y a pas d’opposition : leur articulation est avant tout une affaire d’opportunité, de moment, de circonstances. En d’autres temps, il fallait éclairer les intelligences pour qu’elles arrivent à l’action. Auparavant encore, c’est par l’action, en mai 1968, que beaucoup ont conclu à la nécessité de la formation pour agir mieux encore. La souplesse de cette articulation fait la force d’Ichtus ; il serait donc stérile d’en faire une question de principe et d’élever au rang de doctrine ce qui n’est qu’une modalité pour arriver à nos fins.

Une maison pour la concertation et pour l’action

Quelle forme peut et doit donc prendre notre travail ? La forme qu’exige le contexte, en lien avec l’objectif  : qu’existent des cadres audacieux et clairvoyants. La rue des Renaudes  existe pour eux. A ceux qui ont besoin d’être soutenus dans l’action, elle doit savoir fournir les personnalités compétentes, les réseaux utiles, les outils nécessaires, les arguments de fond autant que les conseils de forme. A ceux qui ont pris l’habitude de réfléchir dans leur coin, elle doit permettre de se rencontrer. A ceux qui ont oublié que leur action particulière faisait partie d’un combat général, elle doit ouvrir les horizons pour que règnent la concertation et la cohérence entre les multitudes d’initiatives qui existent. A ceux qui, démangés par un militantisme offensif, ont tendance à omettre quelques gardes-fou doctrinaux, elle doit fournir des outils de formation percutants et synthétiques. A ceux qui ont un talent pour imaginer des coups médiatiques, elle doit fournir des compétences pour les réaliser. A tous, elle doit offrir  le lieu de la rencontre et de l’ « outillage », intellectuel et humain, théorique et pratique. Il ne s’agit pas d’organiser des conférences si les conférences ne constituent plus un outil efficace. Il ne s’agit pas d’animer des cellules si les cellules ont perdu toute raison d’exister en s’étant vidé de leur vocation inéluctablement liée à l’action. Il ne s’agit pas de réécrire la doctrine si elle ne sert qu’à la lecture de quelques érudits plus ou moins critiques. Tout cela peut être fait, mais seulement si c’est utile à une action fructueuse. Un militant qu’on ne forme pas est un militant qui cessera un jour ou l’autre d’agir car sa volonté le quittera peu à peu, les raisons de son combat lui sembleront de plus en plus diffuses, et les échecs successifs ne manqueront pas de le décourager. Un militant formé sait qu’il peut agir de multiples manières, par capillarité toute simple, par son engagement dans une structure, pas son action dans son milieu, par une initiative plus particulière ; il continuera donc toujours d’agir et le fera durablement et efficacement car les priorités seront clairement établies dans son esprit, les principes rigoureusement ordonnés au but à atteindre et aux objectifs secondaires à se fixer.

Les taches qui s’offrent à nous sont surabondantes. Il faut donc savoir faire un tri : où est l’urgence ? Où sont les cadres qui ont le plus rapidement besoin d’Ichtus ? Là où les hommes agissent déjà ; là où des militants ont le souci de peser sur le cadre politique et social. Ichtus, dans sa vocation d’œuvre auxiliaire doit donc d’abord et avant tout être au service de ceux-là qui agissent ou veulent agir rapidement, de ceux-là qui portent des projets et souhaitent leur faire porter du fruit le plus largement possible. Si ces actions portent du fruit parce que nous les aidons, si ces cadres sont plus efficaces parce qu’ils bénéficient pleinement du travail de concertation, de réseau et de formation que proposent Ichtus, alors d’autres chrétiens se lèveront pour les suivre et devenir eux-mêmes les cadres dont notre société a besoin. Il n’est plus temps d’aller, par la seule parole, aussi forte et clairvoyante soit-elle, tenter de convaincre les inactifs de devenir actifs.

Il est urgent que l’action fructueuse suscite d’autres actions fructueuses et que des hommes, voyant que le combat est toujours possible et utile, décident à leur tour d’y participer, chacun selon son talent.

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