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Que ferions-nous si nous étions grecs ?  Je posais récemment cette question devant un auditoire. Une personne m’a répondu : « Le plus raisonnable est d’être dirigé par la Troïka » – entendez le Fonds monétaire international, la Banque centrale européenne et la Commission européenne.

Je ne suis pas d’accord avec cette personne mais elle pose la problématique dans des termes justes : par qui voulons-nous être dirigés ? C’est la question politique par excellence. Elle précède les questions techniques, économiques et financières. Voulons-nous être gouvernés de l’extérieur par des institutions qui poursuivent leurs intérêts propres et ceux des puissances financières ?

C’est d’abord à cette question que le peuple grec a répondu dimanche. Il faut lire les interventions du politologue Gaël Brustier dans Figaro Vox et Slate pour comprendre que si le parti Syriza avait positionné sa campagne sur l’axe droite-gauche, il n’aurait pas obtenu 36 % des voix mais plafonné aux 15 % qui représentent le potentiel électoral de la gauche radicale sur l’axe idéologique traditionnel. Mais le cœur du programme de Syriza, explique Brustier, c’est la « reconquête des instruments de souveraineté » et bien sûr le « soulagement des maux sociaux ».

Ce qui a profondément changé en Grèce, ce n’est pas que le pays ait basculé à l’extrême-gauche, c’est qu’il se soit réveillé lundi matin en position de négocier avec la Troïka, renversant ainsi la logique de Diktat qui prévalait sous l’empire de gouvernements à la main de la Troïka. Cette position nouvelle, la Grèce l’a gagnée par le peuple. Et c’est tout naturellement que Syriza s’allie avec le parti souverainiste des Grecs indépendants, sorte de version hellène de Dupont-Aignan.

Il n’est pas étonnant qu’en France, ceux qui souhaitent une « reconquête des instruments de souveraineté » regardent avec intérêt ce cas d’école tout à fait nouveau : pour la première fois, un pays européen en difficulté affirme sa volonté de mener le bras de fer avec la Troïka. Nous verrons ce dont sera capable ou non Alexis Tsipras.

Comment Syriza a-t-il obtenu un tel résultat électoral ? Brustier nous explique que la gauche radicale grecque a reconfiguré son logiciel politique pour accéder à une possibilité majoritaire. Et il nous explique que la même reconfiguration est en cours en Espagne avec le mouvement Podemos.

De quoi s’agit-il ? Ce qui est mis en avant par cette nouvelle gauche européenne, ce ne sont plus les « codes propres à la gauche politique » – c’est-à-dire le « front unique classe contre classe » – mais « l’indépendance du peuple », « démocratie contre dictature », « peuple contre caste ». Il y a ici un abandon de la « pureté doctrinale » marxiste de lutte des classes pour mener une « révolution intellectuelle et stratégique », laquelle est payante en Grèce.

En France, la situation est différente : c’est le Front national qui a le vent en poupe, notamment parce qu’il est le seul parti à avoir accompli une profonde révolution intellectuelle, habilement calquée sur les attentes populaires, quand la gauche radicale perdait le peuple, incapable du renouvellement opérée par ses camarades espagnols et grecs. Quant à nos partis dits “de gouvernement”, ils prétendent gouverner mais sont de fait gouvernés de l’extérieur, et le pays avec eux.

Le cas d’école grec appelle à reposer encore et toujours la question politique première : « Par qui voulons-nous être gouvernés ? » Poser cette question, c’est déjà commencer à évacuer l’axe traditionnel droite-gauche, lequel est en train de sortir de l’histoire, comme semble l’indiquer l’exemple grec.

Guillaume de Prémare
Chronique Radio Espérance du 30 janvier 2015

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