Le 16 mai 2013, le pape François s’est exprimé devant des ambassadeurs au Vatican, dont celui du Luxembourg. Déplorant les « pathologies » qui affectent le monde, il a livré son diagnostic : « L’une des causes de cette situation, à mon avis, se trouve dans le rapport que nous entretenons avec l’argent, et dans notre acceptation de son empire sur nos êtres et nos sociétés. Ainsi, la crise financière que nous traversons nous fait oublier son origine première située dans une profonde crise anthropologique. Dans la négation du primat de l’homme ! On s’est créé des idoles nouvelles. L’adoration de l’antique veau d’or a trouvé un visage nouveau et impitoyable dans le fétichisme de l’argent, et dans la dictature de l’économie sans visage ni but vraiment humain. »

Serait-ce abusif de rapprocher ces paroles du pape de l’actuelle affaire grecque ? « S’installe une nouvelle tyrannie invisible, poursuit-il, parfois virtuelle, qui impose unilatéralement, et sans recours possible, ses lois et ses règles. » Ne la voyons-nous pas à l’œuvre, cette « tyrannie invisible », par exemple lorsque le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker affirme, en se référant à la Grèce, qu’il « ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens » ?

Un système mondial insoutenable

Il est vrai que le peuple grec n’est pas l’innocent aux mains pures. Il a péché par insouciance, cru trop longtemps que pourrait perdurer cette folie qui consiste à vivre à crédit de manière démesurée, le cas échéant en comptant sur la solidarité supposée de ses voisins de l’Union. Rattrapé par la réalité, il est entré dans une phase d’intenses souffrances. Mais cette insouciance grecque n’est-elle pas la nôtre aussi, à un degré peut-être moindre ? Croyons-nous que nous soyons, en France, à l’abri d’un scénario comparable, dans sa nature sinon dans son ampleur ? Comme les choses seraient simples s’il s’agissait simplement d’un « mauvais élève » qui a triché aux dépens des autres et mis ainsi en danger un système prospère et pérenne. Non, le fond de l’affaire n’est pas là, il est bien plus large : non seulement ce système économique et financier n’est pas pérenne, mais encore est-il fou et prédateur, pas seulement à l’échelle de l’Union européenne, mais à l’échelle mondiale. Nous le savons au fond de notre conscience mais nous acceptons, selon les mots du pape, « son empire sur nos êtres et nos sociétés ». Le pape est pourtant explicite quand il écrit, au paragraphe 61 de Laudato si’ : « Il est certain que l’actuel système mondial est insoutenable de divers points de vue, parce que nous avons cessé de penser aux fins de l’action humaine ». Mais peut-être avons-nous peur de ce que pourrait-être la vie sans ce « système mondial », sans la dette, sans cette incessante injection massive de liquidités fabriquées, éventuellement sans l’Euro etc.

Le bouc émissaire grec

Alors, il faut que les Grecs paient parce qu’il faut que ça tienne. Il faut que les Grecs paient parce qu’il est hors de question de payer pour les Grecs. Et pour qu’ils paient, il faut qu’ils avalent la potion de la Troïka. Cela, je l’ai lu sous la plume – ou le clavier – de chrétiens sur les réseaux sociaux. J’ai lu par exemple que le seul référendum qui vaille serait de demander à tous les européens si, oui ou non, ils veulent payer pour les Grecs. Et de tels raisonnements sont tenus par des laudateurs du pape François et de Laudato si’. Ce n’est pas cohérent. Haro sur les Grecs, haro sur la Grèce : le processus du bouc émissaire est en marche. Ce n’est pas raisonnable car le problème de fond est ailleurs : l’affaire grecque est le symptôme d’un dérèglement global.

« Notre humanité vit en ce moment un tournant de son histoire » dit encore le pape François, toujours aux ambassadeurs. Que notre époque soit anxiogène, je le comprends ; que la perspective d’un ébranlement des systèmes existants soit anxiogène, je le comprends volontiers aussi. Mais il faut se ressaisir et regarder les choses en face : la gigantesque pyramide de dettes interdépendantes, publiques et privées, qui caractérisent par excellence ce « système mondial », est en effet insoutenable. Ce système est en soins intensifs depuis 2008, sous perfusion, en situation active d’acharnement thérapeutique. Et la poursuite de cet acharnement se pratique au prix d’une tyrannie : quand un “patient” mal en point demande l’arrêt de soins dépourvus de sens, on voudrait les lui imposer. Mais ici, les bons docteurs sont tombés sur un os : le patient est un sacré dur à cuir.

Le retour du politique

Que se passe-t-il donc avec ce Tsipras ? Il se passe que nos institutions financières avaient pris l’habitude de parler – pour ne pas dire s’arranger – avec des dirigeants grecs issus du même sérail, qui étaient leurs amis et partageaient les mêmes intérêts. Alors, la discussion était technique, économique. Et voilà que ces dirigeants ont été congédiés par le peuple et remplacés par un gouvernement qui a placé la négociation sous un angle tout autre : l’angle politique. Cet angle est pour nous de si ancienne mémoire que nous l’avons presque oublié ; alors nous sommes surpris, désorientés. Et la Troïka l’est elle-même, jusqu’à être habitée par la peur devant un surgissement tant inattendu. Comme l’a écrit le pape François alors qu’il était encore le cardinal Bergoglio, « avec le libéralisme, le politique a cessé d’occuper une place dans la conscience de l’homme. » Ce qui se passe avec la Grèce est à observer avec attention : c’est un laboratoire vivant d’une tentative de retour du politique face à l’économique, face au technocratique. Que Tsipras échoue ou réussisse, il y aura des leçons à tirer pour tous les pays aujourd’hui soumis à « la dictature d’une économie sans visage », parce qu’il n’y aura pas de solution sans un retour puissant du politique.

De Rerum Novarum à Laudato si’ : le catholicisme social

En ce sens, l’encyclique Laudato si’ n’est pas seulement une encyclique écologique, mais c’est aussi une encyclique éminemment politique parce qu’elle appelle à un changement de modèle économique et financier ; et que cela passe par le politique. C’est aussi une encyclique éminemment sociale bien sûr, dans la plus grande tradition de l’enseignement de l’Eglise. Elle est à cet égard, à mon avis, d’une importance aussi capitale que Rerum Novarum, encyclique sur la condition ouvrière écrite par Léon XIII en pleine Révolution industrielle. Remontons donc un bon siècle en arrière et voyons ce qu’écrivait Léon XIII dans Rerum Novarum : « La richesse a afflué entre les mains d’un petit nombre et la multitude a été laissée dans l’indigence. (…) Les travailleurs isolés et sans défense se sont vus, avec le temps, livrer à la merci de maîtres inhumains et à la cupidité d’une concurrence effrénée. » Et Léon XIII de dénoncer « la concentration entre les mains de quelques-uns de l’industrie et du commerce, devenus le partage d’un petit nombre d’hommes opulents et de ploutocrates qui imposent ainsi un joug presque servile à l’infinie multitude des prolétaires ». « Ploutocrates », « prolétaires », « cupidité », « concurrence effrénée »… : nous ne devons pas avoir peur que l’Eglise parle ce langage. Car ce langage, vrai, direct et crû, le peuple le comprend, tous nous le comprenons.

Engagé dans la défense de la condition ouvrière, le catholique social Albert de Mun a commenté Rerum Novarum lors d’un discours devenu célèbre, en 1892 à Saint-Etienne : « J’ai toujours cru que les catholiques ne pouvaient se désintéresser de la question sociale, sous peine de manquer à leurs obligations vis-à-vis du peuple : aujourd’hui, depuis l’encyclique sur la condition des ouvriers, je crois qu’ils n’en ont pas le droit et que leur programme social est là, tout écrit, magistralement tracé, comme leur programme politique. » Notre vocation de catholiques aujourd’hui est toujours la même, face au désordre, la prédation et l’injustice. Nous avons des « obligations vis-à-vis du peuple » ; elles sont proportionnelles aux dons reçus, notamment lorsqu’il s’agit d’un niveau de culture, d’instruction ou encore d’aisance matérielle.

Comment se saisir de nos obligations aujourd’hui ? Puisque le système est « insoutenable », commençons déjà par admettre cela comme un fait. Nous sommes au bout d’un cycle : « Pourquoi veut-on préserver aujourd’hui un pouvoir qui laissera dans l’histoire le souvenir de son incapacité à intervenir quand il était urgent et nécessaire de le faire ? », s’interroge le pape François au point 57 de Laudato si’. Qu’il s’agisse des questions écologiques, économiques ou sociales, c’est le politique qui est à reconstruire.

Guillaume de Prémare

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