Sélectionner une page

N’est-il pas vrai que la campagne d’entre deux tours semble échapper à toute rationalité ? Que signifient ces discours de fracturation prononcés par des responsables politiques qui en appellent paradoxalement au rassemblement ? Le rassemblement de qui ? De clans, de partis ? Et le rassemblement du peuple autour d’un idéal commun, d’une construction commune, qui en parle ?

N’est-il pas vrai que la base de la politique ne doit pas être le rapport de force mais, au contraire, la recherche d’un bien et des conditions de sa mise en œuvre ? N’est-il pas vrai que c’est la tâche de tous, tâche qui en appelle à la responsabilité et à la conscience de chacun ?

Ne fait-on pas une rude violence aux consciences en décrétant par avance, de manière plus ou moins arbitraire, ce qu’est le “camp du bien” et le “camp du mal”, excluant comme corps étranger à la société celui qui n’adhère pas à ce “décret” autoritaire ? Ne faudrait-il pas voir les problèmes avec davantage de profondeur ?

Interrogé par un journaliste après les élections européennes sur la montée des votes dits « populistes », le pape François avait répondu sobrement : « Le problème, c’est la culture du rebut ». Le pape est explicite : cette culture a pour racine un système économique qui exclue comme « rebut » ceux qui ne répondent pas aux standards d’efficacité ou dont la machine n’a tout simplement plus besoin.

Le rejet de cette machinerie mondialisée grandit dans les peuples européens, avec des traductions politiques variables : par exemple Podemos en Espagne et le Front national en France. En effet, il n’y a pas que la peur de l’islam et la crise d’identité. Il faut penser aussi à cette fracture sociogéographique créée par le système économique – par exemple dans l’Est et dans le Nord, dans le péri-urbain et la ruralité -, là où l’on vit le plus durement la réalité de la culture du rebut.

Un ouvrier cégétiste du Nord qui vote FN ne le fait pas seulement par rejet du voile islamique et ras-le-bol de la jungle de Calais. Il le fait aussi parce qu’il voit dans la nation et ses frontières une protection contre les prédations économiques. Parce que, pour lui, le libéralisme financier, le libéralisme marchand et le libéralisme migratoire sont un seul et même libéralisme.

Marine Le Pen l’a bien compris, renonçant habilement au libéralisme bon teint de son père pour dénoncer, dans un même mouvement, la libre circulation des capitaux, des marchandises… et des hommes. Et là, elle fait mouche parce qu’elle touche le cœur nucléaire du système économique qui produit le « rebut ». Ensuite, elle fait malheureusement comme la plupart des politiques : elle promet de “raser gratis”.

Il faut comprendre que ce système économique n’est pas une structure qui se surajoute à la société, sa mentalité et ses mœurs. Il produit et structure le monde dans lequel nous vivons. L’occulter dans le phénomène politique qui se produit aujourd’hui en France et ailleurs en Europe, c’est passer à côté d’une chose essentielle.

Mais reconnaissons qu’il y a de fortes réticences à penser un autre modèle. Il y a une peur de jeter la proie pour l’ombre, alors même que nous sommes cette proie que la machine économique recouvre de son ombre. Alors, il reste le fanatique Godwin[1] qui s’agite en ce temps d’incertitudes économiques. Ce Godwin n’est pas raisonnable, il ne nous sera d’aucun secours dans la construction commune d’un bien pour la France.

Guillaume de Prémare

Chronique Radio Espérance du 11 décembre 2015

[1] Atteindre le « point Godwin » signifie mettre un terme à tout débat en assimilant son adversaire au nazisme.

 

 

 

Share This