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Le premier débat de la campagne présidentielle de lundi 20 mars donnera-t-il l’occasion aux candidats de parler de la classe moyenne, grande perdante de la mondialisation ? Ils gagneraient à s’inspirer des études du géographe Christophe Guilluy sur la France périphérique. Voici un extrait de l’entretien qu’il a accordé au journal Causeur du 19 octobre 2016 :

La classe moyenne telle qu’on l’a connue, celle des Trente Glorieuses, qui a profité de l’intégration économique, d’une ascension sociale conjuguée à une intégration politique et culturelle, n’existe plus.(…) C’est une conséquence de la non-intégration économique. Aujourd’hui, quand on regarde les chiffres(…), on constate une hyper-concentration de l’emploi dans les grands centres urbains et une désertification de ce même emploi partout ailleurs. Et cette tendance ne cesse de s’accélérer ! (…).

Aujourd’hui, et c’est une grande nouveauté, il y a une majorité qui, sans être « pauvre » ni faire les poubelles, n’est plus intégrée à la machine économique et ne vit plus là où se crée la richesse. Notre système économique nécessite essentiellement des cadres et n’a donc plus besoin de ces millions d’ouvriers, d’employés et de paysans.

La mondialisation aboutit à une division internationale du travail : cadres, ingénieurs et bac+5 dans les pays du Nord, ouvriers, contremaîtres et employés là où le coût du travail est moindre. La mondialisation s’est donc faite sur le dos des anciennes classes moyennes, sans qu’on le leur dise ! Ces catégories sociales sont éjectées du marché du travail et éloignées des poumons économiques. Cependant, cette « France périphérique » représente quand même 60 % de la population. (…)

Je décris un continuum entre les habitants des petites villes et des zones rurales qui vivent avec en moyenne au maximum le revenu médian et n’arrivent pas à boucler leurs fins de mois. Face à eux, et sans eux, dans les quinze plus grandes aires urbaines, le système marche parfaitement. Le marché de l’emploi y est désormais polarisé. Dans les grandes métropoles il faut d’une part beaucoup de cadres, de travailleurs très qualifiés, et de l’autre des immigrés pour les emplois subalternes dans le BTP, la restauration ou le ménage. Ainsi les immigrés permettent-ils à la nouvelle bourgeoisie de maintenir son niveau de vie en ayant une nounou et des restaurants pas trop chers.

Ces cadres capables de payer le prix d’un logement de centre-ville, ceux que vous appelez « les bobos », n’ont fondamentalement rien de méchant. Ils ne fomentent aucun complot et ne forment même pas une classe sociale douée d’une conscience et d’une volonté propres…Il n’y a aucun complot mais le fait, logique, que la classe supérieure soutient un système dont elle bénéficie – c’est ça, la « main invisible du marché» ! Et aujourd’hui, elle a un nom plus sympathique : la « société ouverte ». Mais je ne pense pas qu’aux bobos. Globalement, on trouve dans les métropoles tous ceux qui profitent de la mondialisation, qu’ils votent Mélenchon ou Juppé ! (…) C’est pour cela que je ne parle ni de gauche, ni de droite, ni d’élites, mais de « la France d’en haut », de tous ceux qui bénéficient peu ou prou du système et y sont intégrés, ainsi que des gens aux statuts protégés : les cadres de la fonction publique ou les retraités aisés. Tout ce monde fait un bloc d’environ 30 ou 35 %, qui vit là où la richesse se crée. Et c’est la raison pour laquelle le système tient si bien.(…)

Aujourd’hui, la majorité des Français vivent dans le département où ils sont nés, dans les territoires de la France périphérique, il s’agit de plus de 60 % de la population. C’est pourquoi quand une usine ferme – comme Alstom à Belfort –, une espèce de rage désespérée s’empare des habitants. Les gens deviennent dingues parce qu’ils savent que pour eux « il n’y a pas d’alternative » ! Le discours libéral répond : « Il n’y a qu’à bouger ! » Mais pour aller où ? Vous allez vendre votre baraque et déménager à Paris ou à Bordeaux quand vous êtes licencié par ArcelorMittal ou par les abattoirs Gad ? Avec quel argent ? Des logiques foncières, sociales, culturelles et économiques se superposent pour rendre cette mobilité quasi impossible(…) .

La mobilité pour tous est un mythe. Les jeunes qui bougent, vont dans les métropoles et à l’étranger sont en majorité issus des couches supérieures. Pour les autres ce sera la sédentarisation(…).

(Si les classes populaires) ne vont pas dans les banlieues, (c’est) aussi pour ne pas vivre avec les immigrés.(…)! In fine, il y a aussi un rejet du multiculturalisme. Les gens n’ont pas envie d’aller vivre dans les derniers territoires des grandes villes ouverts aux catégories populaires : les banlieues et les quartiers à logements sociaux qui accueillent et concentrent les flux migratoires.(…)

Notre erreur est d’avoir pensé qu’on pouvait appliquer le modèle mondialisé économique sans obtenir ses effets sociétaux, c’est-à-dire le multiculturalisme et une forme de communautarisme. La prétention française, c’était de dire : « Nous, gros malins de Français, allons faire la mondialisation républicaine ! » Il faut constater que nous sommes une société américaine comme les autres.

La laïcité et l’assimilation sont mortes de facto. Il suffit d’écouter les élèves d’un collège pour s’en convaincre : ils parlent de Noirs, de Blancs, d’Arabes. La société multiculturelle mondialisée génère partout les mêmes tensions et paranoïas identitaires, nous sommes banalement dans ce schéma en France. (…) Quand ils deviennent minoritaires, les Maghrébins eux-mêmes quittent les cités qui concentrent l’immigration subsaharienne. (…)

Ce système reproduit le modèle du marché mondialisé, c’est-à-dire qu’il se sépare des gens dont on n’a pas besoin pour faire tourner l’économie.

La politique municipale de Bordeaux est la même que celle de Lyon ou de Paris. Il y a une logique qui est celle de la bourgeoisie mondialisée, qu’elle soit de droite ou de gauche. Elle est libérale-libertaire, tantôt plus libertaire (gauche), tantôt plus libérale (droite)…(…)

Le discours d’ouverture de la supériorité morale du bourgeois est presque un signe extérieur de richesse. C’est un attribut d’intégration. Aux yeux de la classe dominante, un homme tolérant est quelqu’un qui a fondamentalement compris le monde. (…)

Le magistère de la France d’en haut est terminé ! (…) Si l’on regarde le dernier sondage Ipsos réalisé dans 22 pays, on y découvre que seulement 11 % des Français (dont beaucoup d’immigrés !) considèrent que l’immigration est positive pour le pays. C’est marrant, les journalistes sont 90 % à penser le contraire. (…)

Les ministres et gouvernements successifs (…) ont choisi un modèle économique qui crée de la richesse, mais qui n’est pas socialement durable, qui ne fait pas société. Ils n’ont de fait aucune solution, si ce n’est de gérer le court terme en faisant de la redistribution. La dernière idée dans ce sens est le revenu universel, ce qui fait penser qu’on a définitivement renoncé à tout espoir d’un développement économique de la France périphérique.

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