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Indépendamment de tout ancrage idéologique, la valeur d’un mode de désignation des gouvernants doit s’apprécier “froidement”, en fonction des avantages et des inconvénients qu’elle présente. Elle dépend de sa capacité à faire émerger des hommes politiques compétents et dévoués, prompts à servir le bien commun. C’est à l’aune de ce critère qu’il revient d’examiner le système de production des élites politiques françaises depuis l’émergence d’une personnalité au sein d’un parti politique jusqu’à l’exercice du pouvoir à l’issue d’une élection au suffrage universel direct.

Le premier inconvénient de notre système démocratique consiste en ce que les qualités requises pour être élu diffèrent souvent de celles exigées pour gouverner. A l’occasion d’une campagne électorale, un candidat est jugé pour son charisme, sa capacité à séduire les foules, à plaire, à rassurer, à donner l’impression d’être intègre, déterminé, de prendre au sérieux les problèmes des Français, etc… Ce sont des qualités d’acteur, de séducteur et d’orateur qui sont mises en avant. Elles sont indispensables pour la conquête du pouvoir mais se révèlent insuffisantes pour l’exercice de celui-ci. Ici priment la compétence, l’esprit de décision, la vision à long terme des intérêts du pays, la capacité à savoir s’entourer, le sens du service, le courage de prendre des décisions parfois impopulaires, l’aptitude à comprendre les ressorts de l’opinion publique, etc…qualités fondamentalement différentes de celles précédemment évoqués. On comprend mieux dès lors l’érosion d’un Jacques Chirac en manque d’idées directrices au cours de son deuxième mandat ou la désillusion qui a accompagné celui de Nicolas Sarkozy pourtant auréolé d’une brillante campagne. En forçant un peu le trait, on pourrait dire que la sélection d’un candidat par le biais du suffrage universel tient plus d’un marathon sportif ou d’un show médiatique, que d’un test sur les capacités d’exercice du pouvoir. Rien de surprenant dès lors qu’apparaissent sur la scène politique des acteurs de cinéma (Reagan ou Schwarzenegger aux Etats-Unis, Bernard Tapie en France), ou bien des personnalités dont la notoriété relève beaucoup plus d’une présence médiatique que d’une aptitude à l’exercice du pouvoir (Ségolène Royal est un exemple). Certes, la résistance psychologique (et même physique) est mise à rude épreuve au cours d’une campagne électorale et il est important de pouvoir sélectionner le futur dirigeant en fonction de sa capacité à encaisser les coups (et parfois à en donner). C’est même un avantage que présente la démocratie par rapport à d’autres systèmes, par exemple la monarchie, où la personnalité du futur souverain n’entre pas en ligne de compte dans le mode de dévolution du pouvoir. Cependant, le système monarchique prévoyait un apprentissage, dès le plus jeune âge, du sens et des responsabilités de l’Etat là où la démocratie donne la prime au plus séducteur. Dans les deux cas (naissance ou élection), le système de désignation du dirigeant ne repose ni sur la compétence technique, ni sur le sens politique (sauf peut-être dans une certaine mesure pour la démocratie), ni à plus forte raison sur la recherche du bien commun.

Le deuxième inconvénient réside dans le fait que le type d’homme à vouloir se présenter n’est pas forcément celui qui est le plus apte à servir le bien commun. Le désir du pouvoir ne signifie pas, ipso facto, recherche du bien commun. A l’inverse, certains hommes ne se sentent pas attirés par une responsabilité dont ils mesurent d’emblée le poids, alors qu’ils en seraient tout à fait capables. Certes, l’homme politique qui recherche le pouvoir peut être mû par une saine ambition mais il peut aussi considérer celui-ci comme une jouissance plus qu’un service, et dès lors y voir une sorte de récompense des efforts dépensés pour le conquérir. D’où cette ivresse qui caractérise souvent les vainqueurs au soir de l’élection présidentielle, le V de la victoire frénétiquement déployé. On serait légitimement en droit d’attendre un minimum de recueillement et de gravité, afin de mesurer l’ampleur des responsabilités. Imagine-t-on une seconde un pape nouvellement élu, savourer sa victoire comme un footballeur ? On garde plutôt en mémoire les pleurs versés par Karol Wojtyla, futur Jean-Paul II, devant la charge écrasante qui l’attendait ou bien la simplicité et l’humilité de Benoît XVI lors de son allocution au balcon de saint Pierre, une fois élu. Tous deux n’avaient pas cherché le pouvoir. Se méfier donc des hommes sûrs d’eux-mêmes et trop assurés de leur talent politique ; cela peut cacher une recherche de gloire personnelle et un manque de sens des vraies responsabilités. Et encourager ceux qui paraissent hésitants, faibles ou indignes : ce sentiment peut cacher une compréhension pure et profonde de l’ampleur de la tâche ainsi qu’un authentique désir de servir le bien commun.

De plus, la nature même du procédé démocratique stimule l’ego des candidats. L'”onction” démocratique précédée d’une campagne électorale éreintante gonfle souvent d’orgueil son bénéficiaire. En effet, il pourra toujours attribuer sa victoire à son talent d’orateur ou à sa capacité de séduction. Dans une campagne électorale où domine, comme au sport, l’esprit de compétition, il peut être tenté d’affirmer : « si j’ai été élu président, c’est parce que je suis le meilleur ». A l’inverse, celui qui n’a pas choisi de gouverner, soit qu’il ait été désigné par ses pairs (comme dans l’aristocratie), soit qu’il hérite du pouvoir par naissance (comme dans la monarchie), sera moins tenté, une fois au pouvoir, par le sentiment de ne devoir son poste qu’à lui seul. Il sera sans cesse rappelé à la modestie de sa prise de fonctions.

Par ailleurs, le système des partis politiques contribue à niveler par le bas la qualité du discours politique et la subtilité des hommes qui l’élaborent. En effet, le principe même d’un parti politique repose sur une partition du bien commun où chacun, en fonction de la sensibilité de son électorat, ne retient que ce qui lui correspond le mieux. C’est comme si l’on faisait son marché à l’intérieur du bien commun dans un esprit dialectique, l’un promouvant le libéralisme par opposition à l’autre qui encouragerait le socialisme afin de se démarquer du premier et de correspondre à une autre clientèle électorale. Plus d’unité du bien commun, plus de vision holistique de la nation. Demeure seulement un jeu mesquin de compétition et de clientélisme où le sondage devient l’unique étalon de mesure de candidats en quête de réélection. La qualité du discours politique s’en trouve gravement altérée : alors que la subtilité des problèmes politiques requiert un équilibre et une pondération constantes, le système des partis politique emprunte la logique commerciale du slogan qui simplifie à l’extrême les idées et les standardise, dans le souci de séduire les masses. La bipolarisation de la vie politique conduit chaque parti à occuper un créneau sur un échiquier politique prédéfini, dont nul ne peut s’abstraire. Des associations d’idées et des habitudes permettent de classer automatiquement des hommes politiques au sein de cette grille de lecture, gommant ainsi la subtilité de leurs discours et l’originalité de leur personnalité. L’homme politique n’est alors plus vraiment libre : s’il veut progresser, il doit adopter la ligne du parti, quitte à avaler des couleuvres et à affirmer le contraire de sa pensée. A défaut, il s’expose au risque de sanction pour « déviance doctrinale ». Loin d’être un débat d’idées, la vie politique ressemble beaucoup plus à une vaste compétition commerciale dont l’enjeu est la conquête du pouvoir. Les différences idéologiques entre partis tiennent plus d’un jeu de rôle, du poids des habitudes et du clientélisme électoral que d’un enjeu doctrinal. Les partis ne sont, en somme, que des boites concurrentes, et le choix de l’un d’entre eux obéit à des motivations confuses où la chance de réussite électorale peut être déterminante. De plus, une fois au pouvoir, le chef d’un parti peut difficilement représenter l’ensemble de la nation : il restera toujours aux yeux des adversaires, comme l’homme d’un clan.

Cinquième inconvénient, l’addition arithmétique des voix de chaque électeur ne conduit pas automatiquement à l’élection du candidat le plus enclin à servir le bien commun. Sans évoquer les dictateurs sanguinaires qui ont conquis le pouvoir à la faveur des urnes, l’attribution égalitaire du droit de suffrage à chaque citoyen recèle une faille de principe. Elle suppose en effet que chaque électeur est également apte à décider du candidat qui gouvernera au mieux selon les intérêts du pays, ce qui requiert au préalable une connaissance approfondie des besoins vitaux de la nation ainsi qu’un jugement sûr sur la personnalité du candidat. Hitler aurait-il été élu par l’aristocratie prussienne en 1933 comme il le fut massivement par la population allemande ? Il est plus facile de manipuler une cohorte informe d’électeurs qu’une aristocratie cultivée et avertie. De plus, l’égalité de suffrage est un mythe propre à satisfaire la bonne conscience des démocrates. En réalité, un homme de talent (journaliste, intellectuel, avocat, etc…) peut convaincre à son niveau des électeurs influençables et dispose en pratique d’un nombre de suffrages équivalents à son pouvoir de persuasion. Le schéma qui consiste à croire que chaque électeur décide librement et en toute souveraineté de son dirigeant n’est qu’une utopie rousseauiste.

Enfin, la perspective de la réélection fait peser sur les gouvernants une épée de Damoclès qui les empêche de gouverner librement en vue du bien commun. Cela nécessiterait en effet de pouvoir proposer des mesures parfois impopulaires mais qui s’avèrent indispensables au regard des intérêts du pays à long terme. Quel dirigeant accepterait aujourd’hui de prendre une mesure qui réduirait le niveau de vie des Français même s’il était persuadé qu’il en va de l’intérêt supérieur de la nation ? Pour susciter une adhésion de la population à des mesures de rigueur, il faudrait, au préalable, que celle-ci comprenne qu’il s’agit de prévenir un risque inéluctable dont seraient victimes les générations futures. Et même en ce cas, l’égoïsme d’un peuple individualiste pourrait le conduire à renoncer à tout sacrifice concernant son niveau de vie. A l’inverse, les fins de mandat sont souvent l’occasion de mesures démagogiques censées favoriser la réélection d’un dirigeant. Celle-ci devrait donc être interdite, en ayant pris soin, au préalable d’allonger le mandat afin de permettre à son détenteur de diriger sur le long terme les intérêts d’un pays, tout en veillant à l’usure du pouvoir.

Il n’existe donc pas de système politique idéal pour décider du meilleur gouvernant à l’échelle d’une nation. Tout au plus, peut-on distinguer des enseignements qui ne valent qu’en fonction d’un contexte donné. La démocratie se prête plus aux scrutins locaux car le risque de manipulation est réduit du moment que les électeurs sont appelés à se prononcer sur des sujets qui forment leur environnement quotidien de proximité. L’aristocratie présente, au niveau national, l’avantage de réserver le suffrage à une élite censée être moins perméable aux caprices de l’opinion publique et plus consciente de l’intérêt supérieur du pays. Le risque existe toutefois de la voir se transformer en une caste oligarchique fermée ne cherchant que ses propres intérêts (la noblesse parlementaire sous Louis XVI, la commission européenne aujourd’hui). Enfin, la monarchie donne un sens de la continuité indispensable à la réalisation d’une œuvre politique de longue haleine (la construction de la France nécessita l’œuvre de 36 capétiens). Mais elle s’en remet au hasard de la naissance, ce qui peut produire des résultats malencontreux (Louis X, Charles VI) ou provoquer une situation dramatique, quand le souverain, pour vénérable qu’il puisse être, n’est pas adapté au contexte politique dans lequel il est tenu de gouverner (Louis XVI ou dans une certaine mesure le bienheureux Charles Ier d’Autriche).

Sans doute serions-nous plus indulgents à l’égard de la démocratie si elle n’était pas idolâtrée comme une valeur métaphysique. Et surtout dans certains milieux d’Eglise, où elle a pu être considérée, à tort, comme un produit politique du christianisme, ce qui, sur un plan purement historique, n’est toutefois pas complètement faux. La zone d’influence des régimes démocratiques correspond en effet, peu ou prou, à l’aire géographique des pays de vieille tradition chrétienne. Mais entre-temps, une vague de sécularisation et d’agnosticisme en a dénaturé la culture et transformé les mentalités. C’était au XVIIIe siècle et le mouvement a principalement concerné l’élite lettrée et polyglotte des cours européennes. Au même moment, se répandait l’idéologie démocratique, qui sous prétexte de lutter contre les abus du pouvoir, remettait en cause les fondements chrétiens des sociétés européennes. Le problème n’est donc pas dans la nature du régime politique et les formes que revêt celui-ci dans le temps peuvent aisément varier. La question fondamentale, c’est la survie d’une civilisation gangrenée par l’individualisme, le matérialisme et la perte de sens du sacré. La solution n’est pas d’abord dans une révolution politique mais celle-ci couronnera nécessairement une entreprise de renaissance culturelle illuminée de l’intérieur par la fécondité d’une conversion spirituelle.