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Révélation, Foi et Magistère
Etant donné l’ampleur de cette crise de la foi , notre premier réflexe doit être d’analyser le problème à sa source. En fait, dans ce genre de querelle foi/autorité du Magistère, il faut commencer par élever le débat et retourner à des vérités essentielles.

Dans la ligne de la dernière encyclique « Fides et Ratio », il apparaît primordial de bien distinguer les notions essentielles de Révélation, de foi et de Magistère pour mieux percevoir leur liens réciproques. Nous éviterons d’entrer dans une dialectique qui opposerait la foi et le Magistère. Ces remarques peuvent paraître au premier abord un peu superflues mais en réalité lorsqu’il s’agit de questions théologiques, la Vérité se retrouve souvent dans les vérités premières de la foi et non dans des arguties rationnelles.

Ainsi, nous allons pouvoir constater qu’en considérant la Révélation et la foi dans le plan de Dieu, le Magistère s’inscrit aussi dans ce même plan.
A – La Révélation : Dieu à la rencontre de l’homme
1 – L’homme est « capable » de Dieu

La Révélation, c’est cette grande histoire d’amour qui commence dans la Création et s’exprime par cette volonté de Dieu d’entrer en relation avec l’homme se présentant comme le sommet de la création. Et si par nature, l’homme est dit « capable de Dieu », c’est dire qu’il peut par son intelligence connaître quelque chose du mystère de Dieu. Il n’en demeure pas moins que cette connaissance reste difficile et limitée. Ce désir de Dieu inscrit dans le coeur de l’homme le conduit à rechercher le Bonheur qui seul pourra le combler.
2 – Nécessité de la Révélation

Cependant, nous savons aussi que l’homme blessé par le péché originel ne peut en aucun cas connaître et aimer Dieu de manière suffisante pour atteindre son parfait épanouissement. Finalement, dans son état de nature privée de la grâce, l’homme ne peut vivre de cette communion avec Dieu à laquelle Celui-ci l’appelle. Par ce même amour qui a conduit Dieu à créer l’homme. Dieu va alors se révéler à celui-ci de manière nouvelle. Dieu apporte par la Révélation une réponse définitive et surabondante aux questions que l’homme se pose sur le sens et le but de sa vie. Oui, Dieu a cette bouleversante initiative de dire aux hommes ce qu’Il est dans la profondeur intérieure de son mystère.
3 – La Révélation : expression de la Pédagogie divine

Dieu se révèle à l’homme en lui communiquant progressivement son propre mystère par des actions et par des paroles. En se révélant Lui-même, Dieu veut rendre les hommes capables de Lui répondre, de Le connaître et de L’aimer bien au-delà de leurs forces et de leurs aspirations. Cette Révélation comporte toute une pédagogie divine particulière. Sans nous arrêter aux grandes étapes de la Révélation, nous pouvons cependant noter qu’avant de se révéler de manière définitive, Dieu a pris le temps de « distiller » des parcelles de vérité de son Mystère. Ainsi, Dieu ne se révélera pas tout de suite dans son mystère trinitaire mais, dans le climat polythéiste qui est celui de l’Ancien Testament, Il commencera par affirmer la vérité de son existence et de son Unicité.
4 – Le Christ Jésus, « Médiateur et Plénitude de toute La Révélation » [[« Dei Verbum » : Constitution Dogmatique du Concile Vatican II promulguée le 18 novembre 1965. Ce document se présente comme une réflexion sur la Révélation, sa transmission et la place de l’Ecriture et de la Tradition. Ce texte a une portée dogmatique.]]

Enfin, la Révélation atteint sa plénitude, son achèvement dans le Christ Jésus. Oui, Dieu a tout dit dans son Verbe : « Après avoir, à bien des reprises et de bien des manières, parlé par les prophètes, Dieu, en ces jours qui sont les derniers, nous a parlé dans son Fils« .

Comment ne pas comprendre que l’Incarnation est l’expression la plus parfaite et la plus achevée de ce que Dieu avait à dire aux hommes puisque c’est le Verbe, le Fils éternel qui s’est fait homme pour nous révéler le mystère de Dieu dans sa paternité dont l’essence est l’amour !
5 – Constitution du dépôt Révélé au terme de la Révélation

L’Église nous enseigne que la Révélation s’achève à la mort du dernier Apôtre. Le Dépôt de la Foi est par conséquent le résultat d’une transmission divine qui descend du Christ et de l’Esprit-Saint jusqu’à l’Église primitive, en se reposant d’abord sur les Apôtres. Les apôtres ont eu du mystère du Christ une connaissance particulière et exceptionnelle. C’est cette connaissance qui va proprement constituer le Dépôt Révélé qui comprend tout à la fois l’Écriture et la Tradition. Afin de préciser ce lien entre Écriture et Tradition, on dira que l’essentiel du dépôt se trouve exprimé dans l’Écriture, non pas séparée de son contexte vivant, mais dans l’Écriture en tant qu’imprégnée par la doctrine de la Tradition et tombant ainsi sous le regard de l’Église primitive divinement assistée.

 
B- Origine du Magistère
1 – Le Magistère : expression de lavolonté divine d’expliciter la Révélation

Dans un second temps, avec la mort du dernier apôtre qui achève la Révélation, l’Église prend alors conscience, à travers ses ministres et en particulier les successeurs de Pierre, qu’elle doit annoncer perpétuellement la Parole de Dieu en son nom, c’est-à-dire transmettre ce Dépôt Révélé. En effet, « Dieu, désirant que la Révélation soit donnée pour le salut de tout homme, prit avec la même bienveillance des dispositions pour qu’elle demeurât toujours en son intégrité et qu’elle fût transmise à toutes les générations » [[« Dei Verbum », 2.]].

Dès lors, si l’héritage sacré de la foi (Dépôt Révélé) contenu dans la Sainte Tradition et l’Écriture Sainte a été confié par les apôtres à l’ensemble de l’Église, la charge d’interpréter authentiquement la Parole de Dieu a été confiée au seul Magistère de l’Église, au Pape et aux évêques en communion avec lui. On voit par là que le Magistère est loin d’être une simple réalisation humaine, il est bien au contraire inscrit dans le plan même de Dieu. Oui, l’Église détient une place privilégiée dans la manière que Dieu s’est choisie pour parler aux hommes en transmettant les vérités sur le Mystère de Dieu reçues par la Révélation. Dans ce projet divin, le Seigneur a confié au Magistère tout le Dépôt de la foi, pour qu’il le garde le protège et l’interprète.
2 – Conséquence d’une telle manière d’envisager le Magistère

Une telle manière d’aborder le problème ouvre déjà de nouvelles perspectives et nous conduit à nous interroger sur notre attitude foncière vis-à-vis du Magistère. Lorsque le Magistère publie un document, le recevons-nous comme une volonté de l’Église de nous transmettre et de nous expliciter quelque chose de la Révélation, c’est-à-dire de ce que Dieu veut nous dire aujourd’hui ? Ou bien avons-nous une attitude instinctive de réserve dans la mesure où le Magistère apparaît comme brimant pour « ma » Foi? En fait, on constate souvent que ce dissentiment par rapport au Magistère n’est pas seulement intellectuel. C’est surtout à propos des questions d’ordre moral que certains croyants rejettent l’enseignement de l’Église au nom même de leur foi.

Nous devons désormais nous interroger sur le lien qui existe entre la foi et la Révélation, celle-ci exprimant ce mouvement descendant de Dieu vers l’homme, et la foi comme la réponse de l’homme à Dieu. Une mise en parallèle de ces deux réalités nous fait déjà pressentir qu’une opposition entre la foi et le Magistère semble souligner une mauvaise appréciation de ce qu’est la foi.

 
C – La Foi : réponse de l’homme à Dieu
1 – La foi : un don de Dieu

Par sa Révélation, « provenant de son immense charité, Dieu, qui est invisible, s’adresse aux hommes comme à ses amis et converse avec eux pour les inviter à entrer en communion avec Lui et les recevoir en cette communion » [[-« Dei Verbum », 3]]. La réponse adéquate à cette invitation est la Foi.

Or, cette réponse la Révélation, l’homme par ses seules forces, ne peut la formuler. Par conséquent, il ne faut pas concevoir la foi comme une réalité simplement humaine. Sans nier pour autant le fait que l’homme engage sa liberté dans cette quête de Dieu, nous devons prendre conscience que la foi est de même origine que la Révélation. Elles nous sont toutes deux données par Dieu dans l’unique but d’entrer en communion avec Lui.

Finalement, la foi c’est le moyen pris par Dieu pour pénétrer dans l’intelligence. Il s’offre comme vérité à la raison. Il invite à partager Sa Vie. La foi est avant tout ce don de Dieu qui nous permet d’aller à sa rencontre. Elle est une confiance personnelle en Dieu, qui se traduit par l’acceptation de ce que Dieu révèle; l’homme l’accepte ou la refuse, mais en aucun cas il ne la « possède ». Il ne saurait donc se l’accaparer en dépit des expressions courantes. Nous percevons déjà avec ce que nous venons de souligner le danger de dire de manière exclusive : « ma foi ». La foi a sans aucun doute un caractère personnel qu’il ne faut pas remettre en cause, mais encore s’agit-il de savoir pourquoi on peut affirmer que la foi est un don. En répondant à une telle question, nous serons à même de comprendre l’origine de la crise de la foi.
2 – La crise de la foi : l’homme a oublié que la foi est avant tout un don de Dieu
a/ L’objet de la foi est déjà un don de Dieu

Comme dans toute connaissance, il y a dans la foi ce qui est connu et ce par quoi l’objet est connu. Dans le cas de la foi, il faut rappeler d’une part que l’objet de la foi, c’est Dieu lui-même en tant qu’Il se laisse découvrir. Et nous avons pu voir dans la première partie que l’objet de la foi nous est transmis par la Révélation à travers le Dépôt Révélé que l’Église a la charge de transmettre selon la volonté même de Dieu.

Par conséquent, nous pouvons déjà affirmer que la foi est un don dans la mesure où, l’homme étant incapable d’atteindre un tel ordre de connaissance par sa seule intelligence, Dieu lui donne une lumière surnaturelle. Celle-ci lui offre la possibilité d’adhérer à l’unique mystère de Dieu. En effet, Dieu met en nous une vertu, la vertu de foi, qui surélève notre intelligence, nous permet de recevoir cette Révélation divine et nous permet d’y acquiescer.
b/ L’objet de la foi : Le mystère de Dieu atteint à travers les articles de foi

Si le croyant peut avoir l’impression que l’objet de sa foi est morcelé en une multitude de dogmes auxquels il doit croire, il ne faudrait pas en conclure trop hâtivement que celui-ci a un quelconque pouvoir de choisir dans les vérités auxquelles il veut croire. En effet, la distinction des articles de foi tient seulement à l‘obscurité de la foi, inhérente à la nature de notre intelligence qui ne peut appréhender pleinement le Mystère de Dieu. Finalement Dieu, pour se révéler à l’homme, devait s’adapter à la manière dont l’homme pouvait le connaître. Cet objet de la foi n’en reste pas moins un, car il n’est pas dans les formules elles-mêmes mais au delà, dans le mystère de Dieu révélé en Jésus-Christ. Saint Paul nous montre admirablement comment ce mystère s’unifie pour nous dans la contemplation de la Croix de Jésus-Christ (1Co1,17-2) qui nous découvre elle-même les profondeurs du mystère de Dieu.

Finalement, une formule dogmatique est comparable à un télescope à travers lequel nous regardons plus profondément. Quand nous avons cette vertu de foi, nous pouvons à travers les formules atteindre ce sur quoi elles débouchent, Dieu lui-même, non plus se disant à nous dans la Révélation, mais tel qu’Il est dans sa profondeur.
c/ Comment expliquer que l’homme puisse oublier que la foi est un don ?

Cependant, il arrive que le croyant, surtout si celui-ci a toujours eu la foi, oublie que celle-ci demeure un don de Dieu qu’il a reçu par et dans l’Église. Cet oubli peut être lourd de conséquences dans le sens où l’objectivité de la foi s’efface devant un subjectivisme qui n’ a plus de limites, si ce n’est celles de sa liberté. Ce type de croyant ne peut plus considérer l’Église et le Magistère que comme des institutions étrangères à sa foi, puisque celles-ci auraient la prétention de lui dicter ce qu’il devrait croire. Il a malheureusement oublié que les articles de foi, les dogmes proclamés sont autant de dons que Dieu accorde, à travers la médiation de l’Église et de son Magistère, au croyant qui chemine dans l’obscurité de la foi.
d/ L’élan qui nous pousse à croire : un nouveau don de Dieu
L’objet de la foi, le mystère sur lequel elle débouche, c’est, ainsi que nous venons de le voir, Dieu saisi comme intuitivement dans ce qu’Il a bien voulu nous dire de Lui. Mais d’où vient en chacun de nous, en chaque croyant,- s’il n’y met pas d’obstacle – d’où vient d’abord l’invitation à croire, puis l’élan qui le portera à la rencontre de Dieu dans la foi ? D’où vient la motion qui touche son intelligence et sa volonté pour le faire adhérer, avec une certitude absolue et par un don irrévocable, à la Vérité infinie de Dieu. La question ici posée est celle du principe de la foi théologale. L’élan qui porte à la rencontre des profondeurs de Dieu ne peut descendre que des profondeurs de Dieu. L’invitation à croire, puis, si elle n’est pas refusée, l’élan de la foi et la vertu théologale de foi qui est en nous comme la racine permanente de cet élan, ce grand mouvement qui vient du Dieu de vérité et retourne au Dieu de vérité, c’est, selon l’Écriture le « témoignage de Dieu ».

Dieu seul peut être la raison pour laquelle nous croyons. En effet, c’est uniquement parce que c’est révélé par Dieu que j’y adhère. A cette question, le « Catéchisme de l’Église catholique » nous répond : « Le motif de croire n’est pas le fait que les vérités révélées apparaissent comme vraies et intelligibles à la lumière de notre raison naturelle. Nous croyons à cause de l’autorité de Dieu même qui se révèle et qui ne peut ni se tromper ni nous tromper » [[« Catéchisme de l’Eglise Catholique », n° 155.]].
e/ L’obéissance de la foi
Ayant défini la foi comme un don de Dieu, une première conclusion s’impose. Il y aurait une contradiction interne pour un croyant à choisir parmi les articles de foi ceux auxquels il voudrait croire et ceux qu’il refuserait. En effet, celui-ci ne peut séparer les articles de foi qui en dernier lieu nous parlent de l’unique mystère de Dieu. De plus, on voit mal comment Dieu peut rester le motif de croire quand la raison dicte ce qu’il faut croire ou ne pas croire.

Finalement, en présentant la foi comme un don de Dieu, nous pouvons avoir l’impression que la foi requiert seulement notre obéissance indépendamment d’un quelconque engagement volontaire et libre de notre part. On rejoint ici une des principales requêtes de notre temps qui ne peut pas imaginer une foi qui se réduirait à une simple obéissance. C’est la deuxième déviation dont nous parlions.
3 – La foi : un don de Dieu, mais aussi un acte libre de l’homme
a/ Une « humanisation » de la foi

Une autre cause ayant engendré cette crise de la foi s’enracine dans ce désir de ne plus faire de la foi une simple soumission à un ensemble de vérités intellectuelles qui contraignaient de surcroît l’homme à un comportement moral.

Cette déviation consiste dans une « humanisation » et une sentimentalisation de la foi. Si effectivement la foi n’est pas une simple vertu intellectuelle qui nous permet de croire à un certain nombre de vérités dans la mesure même où elle engage tout l’homme dans un rapport personnel avec Dieu, il ne faudrait pas au nom d’un certain anti-intellectualisme réduire la foi à un ensemble de sentiments religieux. Le danger réside alors dans le fait que la foi peut s’opposer à la raison ou réciproquement. C’est pourquoi, il ne faut pas être surpris de voir d’une part des croyants refuser certains dogmes que leur raison n’accepte pas ou d’autre part des croyants rejeter leur raison au nom de la foi.

Il y a à la source de cette attitude une mauvaise compréhension de la manière dont la foi est reçue et assumée par l’homme. Dans cette optique, il convient d’analyser ce qu’est un acte de foi pour mieux en percevoir toute la richesse.
b/ L’acte de foi

Il s’avère utile de revenir à la définition que le Catéchisme en donne en citant saint Thomas d’Aquin. « Croire est un acte de l’intelligence adhérant à la vérité divine sous le commandement de la volonté mue par Dieu au moyen de la grâce » [[« Catéchisme de l’Eglise Catholique », n° 155.]].

Avec cette définition de l’acte de foi, nous voyons bien que la foi n’est pas un simple acte intellectuel. En effet, l’intelligence ne peut adhérer à ce que Dieu lui propose de croire que si la volonté, attirée et sollicitée par la grâce, y consent. Dans la rationalité, la liberté et la surnaturalité de la foi, il ne s’agit donc pas d’imaginer trois actes distincts et en quelque sorte superposés, mais le mystère d’un acte unique où notre intelligence et notre volonté agissent aussi pleinement l’une que l’autre, mais de concert sous l’influence de la grâce.

Que ce don n’empêche en rien que la foi soit en même temps un acte libre de l’homme demande à être précisé. Dans le Catéchisme de l’Église Catholique, on peut noter que celui-ci insiste bien sur le fait que croire est un acte authentiquement humain : « Il n’est contraire ni à la liberté ni à l’intelligence de l’homme de faire confiance à Dieu et d’adhérer aux vérités révélées. Déjà dans les relation humaines il n’est pas contraire à notre dignité de croire ce que d’autres personnes nous disent sur elles-mêmes et sur leurs intentions, et de faire confiance à leurs promesses pour entrer ainsi en communion mutuelle » [[« Catéchisme de l’Eglise Catholique », n° 154.]].
c/ Le Magistère : une source de liberté et d’épanouissement de la foi

Avec ce que nous venons de dire, il est plus facile de répondre à ceux qui prétendent que la foi ne peut se soumettre aux exigences d’un Magistère qui nous indiquerait ce qu’il faut croire. En réalité, la raison d’être du Magistère dans l’Église est tout à la fois de permettre un épanouissement de notre foi et de suppléer aux déficiences possibles de notre foi. En effet, parce que la foi que Dieu nous propose est reçue dans une intelligence qui ne peut atteindre que des vérités d’ordre naturel, il peut arriver que celle-ci devant l’obscurité de la foi fasse un choix dans ce qu’elle veut croire et tout cela sous la motion de la volonté. C’est justement pour cette raison que Dieu a d’abord et avant tout confié ce don de la foi à L’Église.

Cela signifie que la communauté de foi qu’est l’Église a des exigences sur la foi du croyant car en dernier recours la Foi de l’Église est une comme l’est la Révélation à laquelle la Foi se veut être la réponse. C’est sans doute pour cette raison que le Catéchisme de l’Église Catholique insiste pour rappeler que la foi de l’Église précède, engendre, et nourrit notre foi. L’Église est la Mère des croyants car c’est à l’Église que le Dépôt Révélé à été confié.

La foi du chrétien et l’Église
Au terme de cette première partie, il nous est alors possible de prendre conscience de la place réelle du Magistère dans notre vie de foi. En cette année Jubilaire où le Saint-Père nous invite à une démarche de conversion, peut-être pourrions-nous revitaliser notre foi qui est à la source de toute vie en Dieu.

Le remerciant pour ce don de la foi qu’Il nous a fait, n’hésitons pas à faire fructifier ce don qu’Il a mis entre nos mains en cherchant à puiser dans les déclarations du Magistère tout ce qui pourrait alimenter et notre vie de foi et notre engagement de chrétiens dans la société.

Forts de tout ce que nous venons de redire sur le lien entre la foi, la Révélation et le Magistère de l’Église, notre engagement et notre désir d’appliquer la doctrine sociale de l’Église doit être d’autant plus grand.

En effet, nous avons désormais une conscience plus vive que celle-ci est un don que Dieu fait au monde par la médiation de l’Église et de son Magistère. Et nous devons à notre place en être les artisans.

Le Magistère de l’Eglise et ses différentes modalités
Le contenu de la foi (appelé en théologie « dépôt de la foi », depositum fidei) que le Christ a confié à l’Église ne se transmet qu’en s’explicitant. Il ne s’agit pas de la transmission d’un dépôt inerte. Chaque génération de croyants hérite d’une compréhension toujours plus approfondie et explicitée de l’unique Message Révélé, reçu initialement par les Apôtres – qui ont eu la charge de constituer le « dépôt révélé » – relayés par leurs successeurs les Evêques (rassemblés en Collége) qui ont eu la charge de transmettre ce dépôt. Cette Tradition (dans son sens premier qui signifie transmission, du latin tradere) s’est opérée inséparablement d’une explicitation, d’un désenveloppement du contenu de foi initial, sous la motion de l’Esprit qui en fut l’inspirateur et qui en reste l’exégète, à travers la foi des croyants (foi vivante qui cherche à comprendre – fides quaerens intellectum). C’est ainsi que l’Eglise (souvent provoquée par des déviances qui ont suscité des réponses adéquates), a pu, au cours des siècles, rendre le contenu de sa foi toujours plus explicite.

Aujourd’hui encore, le Collège des Evêques en communion avec le Pontife romain jouit de l’assistance toute spéciale du Saint-Esprit promise par le Christ à son Eglise pour s’exprimer infailliblement en matière de foi ou de morale. Toutes les déclarations du Magistère ne sont cependant pas revêtues de la même autorité. En fonction du sujet dont elles émanent, de l’objet dont elles traitent et de la manière dont elles sont formulées, ces déclarations du Magistère ont une valeur plus ou moins contraignante pour les fidèles.
A – Sujets et modes d’exercice du Magistère
Sujets

Le magistère de l’Église (qui reste unique en son essence) peut émaner de deux sources :

– Le Pontife romain seul,

– Le Collège des évêques (uni au Pontife romain).
Modes d’exercice

Le Magistère comporte deux modes d’exercice :

– magistère ordinaire,

– magistère extraordinaire (exprimé d’une manière solennelle).
1 – Le Pontife romain seul : magistère pontifical

C’est spécifiquement à Pierre que le Christ a confié la charge de confirmer ses frères dans la foi (Lc 22,31-32). Du point de vue sacramentel, le Pape est évêque au même titre que les autres évêques (l’épiscopat est le degré suprême du sacrement de l’ordre, au-dessus du presbytérat et du diaconat). Mais du point de vue historique et ecclésiologique, le Christ a également voulu que parmi les successeurs des apôtres l’un d’entre eux soit revêtu d’une autorité particulière en vue de gouverner l’Église et de la maintenir dans l’unité. Cette charge a été remise par le Christ à Pierre et à travers lui à tous ses successeurs à la tête du Collège des évêques.

En lui réside personnellement un charisme (une grâce particulière) d’enseigner infailliblement au nom même du Christ, charisme dont ne jouissent les autres évêques que lorsqu’ils sont réunis en collège.
Le magistère pontifical peut être :
– Ordinaire.

C’est l’enseignement courant du Pontife romain, auquel les fidèles sont tenus d’adhérer avec une soumission religieuse du cœur et de l’intelligence. Le Magistère pontifical ordinaire ne rentre pas dans le cadre de l’enseignement pontifical infaillible. Il arrive pourtant souvent que le Magistère pontifical ordinaire concerne une doctrine infaillible, quand il consiste à confirmer une doctrine enseignée comme telle par le Magistère universel ordinaire. (Ce fut le cas par exemple dans la Lettre apostolique « Ordinatio Sacerdotalis » où Jean Paul II s’appuie sur le Magistère universel ordinaire pour présenter la doctrine de l’ordination sacerdotale exclusivement réservée aux hommes comme un doctrine infaillible et irréformable).
– Extraordinaire.
Lorsque le Saint-Père s’exprime ex cathedra dans un acte définitoire, comme la définition d’un dogme. Ce mode extraordinaire d’exercice n’est utilisé par un Pontife romain que très rarement, lorsqu’il veut signifier que son infaillibilité est alors engagée.

Le dernier exemple en date d’une définition solennelle (infaillible) par un pape est celle du dogme de l’Assomption par Pie XII en 1950.
2 – Le Collège des évêques (uni au Pontife romain) : magistère universel

Les évêques, non pas pris un à un, mais rassemblés en « Collège » (même s’ils sont physiquement dispersés dans le monde) et en communion avec le Pontife romain, constituent l’autre sujet du Magistère déclaratif, appelé alors Magistère « universel ».
Le Magistère universel peut s’exprimer de deux manières :
– Ordinaire. A chaque fois que les évêques du monde entier (même physiquement dispersés à travers le monde) s’accordent pour enseigner une doctrine qui a toujours été crue dans l’Église, ils expriment le Magistère ordinaire et universel, qui est la forme la plus courante de l’enseignement infaillible de l’ Église.
– Extraordinaire. Lorsque ce même Collège des évêques est réuni en concile œcuménique.
B – Le contenu de l’enseignement magistériel

Les vérités de foi ou de morale, énoncées par l’Église au cours de l’Histoire grâce à l’approfondissement ininterrompu du contenu de sa foi, et rendues explicites par le Magistère (pontifical ou universel), peuvent être de trois types :
1 – Vérités révélées

Les vérités contenues implicitement dans la Révélation et mises en lumière par l’Église par un processus de désenveloppement du Dépôt révélé. Ce premier type de vérités est déclaré par le Magistère comme appartenant au dépôt même de la foi. A ce titre, ces vérités exigent de la part du fidèle une adhésion inconditionnelle comme à toutes les vérités de foi révélées par Dieu. Elles sont à croire de fide credenda c’est à dire pour le motif que c’est Dieu lui-même qui nous les révèle et les propose à notre adhésion de foi.

On peut citer pour exemples :

– les articles du Credo (explicités au cours des quatre premiers siècles de l’Église).

– les divers dogmes christologiques et marials.

– la doctrine de la présence réelle et substantielle du Christ dans l’Eucharistie.

– la doctrine sur l’infaillibilité pontificale.

– la doctrine sur la grave immoralité du meurtre direct et volontaire d’un être humain innocent. (Evangelium Vitæ n° 57)
2 – Vérités infaillibles

D’autre part, il existe des vérités concernant la foi ou les mœurs qui, même sans être révélées par Dieu, peuvent être enseignées par le Magistère comme définitives et irréformables en vertu de l’assistance du Saint-Esprit promise par le Christ à son Église (Jn 16,13 : « l’Esprit-Saint vous conduira à la vérité tout entière »). Ces vérités sont à croire de fide tenenda. Elles n’appartiennent pas formellement au Dépôt révélé mais lui sont liées par un lien historique ou logique.

On peut citer pour exemples :

– la canonisation de saints,

– la doctrine de l’infaillibilité pontificale avant qu’elle soit définie comme dogme à Vatican I.

– la doctrine de l’ordination sacerdotale exclusivement réservée aux hommes.

– l’illicéité de l’euthanasie (« Evangelium Vitæ », n° 65).
3 – Vérités proposées

Enfin, il existe un troisième type de vérités, énoncées par le Magistère ordinaire et proposées sur un mode non définitif. On peut citer pour exemple l’enseignement ordinaire et universel contenu dans le Catéchisme de l’ Eglise Catholique et qui ne rentre pas dans les deux premières catégories de vérités.
Progression dans les degrés de vérité

Ces trois catégories de vérités ne constituent pas des groupes hermétiques. Au cours de sa réflexion sur le contenu de sa foi, l’Église peut être amenée à affiner sa perception de tel ou tel mystère ou de telle ou telle vérité morale. Ainsi, certains énoncés d’abord proposés par le Magistère sur un mode non définitif (vérités de type 3) peuvent par la suite être confirmés sur un mode définitif et infaillible (type 2).

D’autre part, l’Église peut être amenée à discerner dans une vérité qui a toujours été crue par elle de manière définitive (type 2) un énoncé qui était contenu implicitement dans le « Dépôt révélé » (type 1), et l’élever alors au rang de dogme. Dans ce cas, le degré d’adhésion garde la même force (vérité irréformable), mais c’est le motif formel de la foi qui gravit un échelon. La vérité en question est désormais crue au titre de ce qui est révélé par Dieu et non plus seulement au titre des vérités dont l’Église m’assure simplement du caractère irréformable.

Pour illustrer cette progression possible, on peut citer la doctrine de l’infaillibilité pontificale. Elle était considérée dès l’origine dans l’Église comme une doctrine vraie. Elle a ensuite été tenue pour définitive. Et c’est seulement au stade final de la définition de Vatican I que cette doctrine a été accueillie comme vérité divinement révélée.

En revanche, parmi ces vérités « non révélées » tenues pourtant pour définitives (vérités de type 2), celles qui sont liées avec la Révélation par une nécessité purement historique ne seront jamais définies comme divinement révélées (vérités de type 1).

Rentrent dans ce cas de figure la légitimité de l’élection du Souverain Pontife ou de la célébration d’un Concile Œcuménique, la canonisation des saints (faits dogmatiques), la déclaration de Léon XIII sur l’invalidité des ordinations anglicanes.
C – Le degré d’assentiment aux énoncés du Magistère
1 – L’enseignement non infaillible

La question de l’infaillibilité monopolise bien souvent les débats concernant l’enseignement magistériel. Pourtant, la plus volumineuse partie de cet enseignement n’entre pas dans le cadre du magistère infaillible.

Ce « parent pauvre » de l’enseignement magistériel que sont les vérités non infaillibles exige pourtant des fidèles un « assentiment religieux de la volonté et de l’intelligence ».

Voici ce que dit le Concile Vatican II du Magistère ordinaire non infaillible :

« Les évêques qui enseignent en communion avec le Pontife romain ont droit, de la part de tous, au respect qui convient à des témoins de la vérité divine et catholique ; les fidèles doivent s’attacher à la pensée que leur évêque exprime, au nom du Christ, en matière de foi et de mœurs, et ils doivent lui donner l’assentiment religieux de leur esprit. Cet assentiment religieux de la volonté et de l’intelligence est dû, à un titre singulier, au magistère authentique du Souverain Pontife, même lorsque celui-ci ne parle pas ex cathedra, ce qui implique la reconnaissance respectueuse de son suprême magistère, et l’adhésion sincère à ses affirmations, en conformité à ce qu’il manifeste de sa pensée et de sa volonté et que l’on peut déduire en particulier du caractère des documents, ou de l’insistance à proposer une certaine doctrine, ou de la manière même de s’exprimer ».
2 – L’infaillibilité

Comme nous l’avons précisé plus haut (A), c’est le Magistère ordinaire et universel qui est la forme la plus fréquente du Magistère infaillible. Lorsque le Collège des évêques est réuni en concile, il s’agit alors de la forme « extraordinaire » du Magistère universel. Mais il revient uniquement au Souverain Pontife de jouir personnellement de l’infaillibilité, lorsqu’il s’exprime solennellement en tant que Pasteur suprême de l’Église (Magistère pontifical solennel). Ces trois sujets sont à même d’exprimer le magistère infaillible de l’Église lorsqu’ils enseignent une doctrine concernant la foi ou les mœurs de manière définitive.

Les vérités exprimées infailliblement appartiendront à l’une des deux premières catégories de vérités évoquées plus haut (B). On notera pourtant la distinction entre :

– Les vérités de type 1. Le motif de la foi : « c’est révélé par Dieu ». C’est la foi théologale (de fide credenda). Le refus d’adhérer à ces vérités conduit à l’ hérésie. En effet, la Révélation forme un tout homogène auquel le croyant adhère parce que c’est Dieu qui le lui révèle. L’hérétique, c’est celui qui choisit (en grec hairéô). Refuser une seule vérité de Foi divine, c’est tout le reste du contenu de la foi qui va disparaître avec, car le motif initial de la foi a disparu.

– Les vérités de type 2. Le refus d’adhérer à ces vérités conduit non à l’hérésie mais à la perte de la communion avec l’Église.
3 – Le Magistère pontifical ordinaire

Il n’est pas de soi infaillible, mais quand il consiste à rappeler qu’une vérité appartient au Magistère ordinaire et universel, il énonce alors des vérités auxquelles il faut adhérer infailliblement. C’est ainsi que Jean Paul II (dans « Veritatis Splendor », « Evangelium Vitæ » et « Ordinatio sacerdotalis »), s’est appuyé sur l’enseignement constant du Magistère ordinaire et universel pour confirmer et réaffirmer des doctrines qu’il faut tenir pour irréformables et définitives (cf. les encarts extraits d’« Evangelium vitae »).

Il est tout à fait erroné de penser que ces enseignements proposés ou confirmés par le Magistère sans recourir au mode définitoire (jugement solennel) puissent être révisés ou réformés par la suite.
D – Le Sensus Fidei

Ces différentes vérités, énoncées par l’Église pour rendre toujours plus explicite le contenu de sa foi et ses répercussion sur la vie morale, ne sont pas destinées à constituer un catalogue figé d’énoncés intellectuels. Elles ont pour but de nourrir la foi des fidèles, d’éclairer la route de chaque croyant cheminant vers Dieu dans la foi, en étant comme autant de bornes lumineuses qui jalonnent cette route.

Mais cette lumière que le croyant reçoit du Magistère ne lui paraît pas étrangère. Bien au contraire, elle lui est familière; il reconnaît en elle la marque de l’Esprit qui a été, en fait, à l’initiative de cette oeuvre d’approfondissement du contenu de la foi. Et c’est en vérité dans le coeur des croyants, en amont de l’explicitation par le Magistère, que naît originellement puis se développe organiquement cette démarche d’approfondissement du contenu de la foi dont l’explicitation par le Magistère n’est que la phase ultime ! Et le véritable auteur de ce progrès dans l’explicitation de la foi n’est pas tant le Magistère, ni même les croyants, mais l’Esprit-Saint Lui-même, qui assiste continuellement l’Eglise et l’irrigue de son influx vital pour susciter, guider et conduire jusqu’à son terme le désenveloppement du Dépôt révélé.

Il ne faut donc pas nous arrêter à la constatation du dissentiment à l’égard du Magistère chez une partie des croyants évoquée au début de ce dossier. Elle relève d’une vision superficielle de l’Eglise et d’une perception conflictuelle des rapports entre le croyant et le Magistère. Au contraire, grâce à l’Esprit-Saint à l’oeuvre dans le coeur des croyants, le Magistère ne vient rendre explicite que ce à quoi le croyant adhère normalement déjà de manière implicite grâce au Sensus Fidéi, ce sens de la foi qui permet à tout croyant baptisé d’adhérer aux vérités divines par une sorte de connaturalité. C’est donc avant tout l’approfondissement de la foi dans le coeur des fidèles, le « désenveloppement dogmatique par voie affective » qui précède et provoque l’explicitation formulée par le Magistère, « désenveloppement par voie doctrinale ». Citons pour exemple le dogme de l’Immaculée Conception (défini en 1854). Le « désenveloppement par voie affective » (dans le coeur des croyants) a manifestement précédé et suscité le « désenveloppement par voie doctrinale ». En effet, les catholiques n’en sont pas venus à croire cette doctrine parce qu’elle a été définie, mais elle a été définie parce qu’ils la croyaient.

Nous voyons combien il existe normalement une symbiose entre l’enseignement du Magistère et la foi du croyant, tous deux suscités et guidés par l’action incessante de l’Esprit-Saint qui assure la conjonction normalement harmonieuse du Sensus Fidei avec la voix de l’Eglise enseignante..

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