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Par Guillaume de Prémare

François Fillon a rassemblé deux Français de droite sur trois. Sera-t-il capable de rassembler deux Français sur trois autour d’un projet politique qui traverse les sociologies pour agréger un peuple ? C’est une question cruciale pour 2017.

François Fillon est devenu, en l’espace de deux semaines, l’homme fort de la politique française parce qu’il s’est imposé comme l’homme fort à droite, au moment où la gauche est morcelée et sinistrée. Le résultat est sans appel : c’est un plébiscite. Les commentateurs parlent du triomphe d’une « vraie droite » enfin assumée, qui refuse l’intimidation intellectuelle de la gauche. « Enfin une droite clairement libérale et conservatrice ! », entend-on ici et là.

C’est bien cette image en effet que François Fillon est parvenu à incarner, pour accomplir l’exploit de rassembler autour de sa candidature deux français de droite sur trois. L’usure et le rejet de Sarkozy et Juppé ne suffisent pas à expliquer ce tour de force. Fillon n’est pas un vainqueur par défaut mais par chaos, après avoir obtenu une véritable adhésion de l’électorat de la primaire de droite.

Ce qu’il a montré de lui-même et les thèmes qu’il a portés ont rejoint, en effet, de nombreuses aspirations d’un électorat de droite qui finissait par douter de voir surgir une véritable alternative politique chez Les Républicains :

  • Une image présidentielle restaurée

Fillon présente une image présidentielle conforme à l’idée que se font les Français de la dignité de la fonction, après deux quinquennats qui l’ont considérablement altérée. Sérieux, sobriété et autorité semblent au rendez-vous du personnage.

  • Le rejet de l’impératif catégorique des médias

Les médias de masse avaient l’habitude d’être « faiseurs de rois » en légitimant – à coups d’éditoriaux, de commentaires et de sondages – le caractère « présidentiable » d’un candidat. Nous vivons la fin de ce monopole médiatique : les électeurs tendent désormais à aller à rebours du « consensus éditorial ».

  • Une image « sociétale » politiquement incorrecte

Fillon a gagné la bataille d’image qui consiste à incarner celui qui « assume ses valeurs » contre le politiquement correct. Il a beau avoir réaffirmé sa volonté ferme de ne pas toucher à l’avortement, la campagne menée contre lui sur ce point l’a rendu crédible comme « candidat des valeurs ». Sur la loi Taubira, son programme minimum de réforme a eu un impact psychologique : voilà un homme qui se montrait capable de revenir, même à la marge, sur une loi sociétale. Il n’en fallait pas davantage pour convaincre le public conservateur, notamment catholique.

  • Le refus du multiculturalisme

François Fillon a affirmé sans complexe son refus du multiculturalisme et sa volonté de retrouver un socle culturel partagé autour d’un récit national.

  • La refondation scolaire

Fillon a marqué un point décisif sur le thème de l’école en montrant une fermeté inébranlable face au pédagogisme. Concernant les « pédagogues », une formule a fait mouche : « Je mettrai fin à leurs fonctions », a-t-il affirmé lors du troisième débat.

  • Un rééquilibrage diplomatique

Fillon s’est clairement positionné au plan géopolitique, pour refaire de la France une puissance d’équilibre entre les géants de ce monde ; pour exercer un pragmatisme classique qui rejette la diabolisation des pays avec lesquels il faut compter pour combattre l’islamisme.

  • La réforme économique

Fillon a convaincu une large majorité de l’électorat de droite sur sa ferme volonté d’engager des réformes profondes et rapides : rétablissement des finances publiques, réduction drastique de la dépense publique par une diminution des effectifs publics, suppression des 35 heures (y compris dans la fonction publique), choc fiscal (augmentation de la TVA et baisse de la fiscalité sur le capital). Il a promis le plein emploi en contrepartie de ces réformes difficiles. Sa référence assumée à Thatcher a fait mouche car la « dame de fer » symbolise, chez les gens de droite, la volonté inébranlable de mener des réformes envers et contre tous les blocages syndicaux et idéologiques.

Une « victoire idéologique »

Ces thèmes ont donc rejoint les aspirations d’une France de droite très classique, qui était orpheline depuis trop longtemps de ce que l’on nomme une « droite libérale et conservatrice ». Sarkozy a été rejeté parce qu’il avait prétendu incarner cela en 2007, mais la déception fut grande. Juppé est apparu comme le héraut fatigué de l’ancienne droite dite « complexée », qui n’assume pas ce qu’elle est au plan culturel, qui abdique face à l’hégémonie culturelle de la gauche morale et finit toujours par renoncer aux réformes d’ampleur. Les quatre autres candidats ont été marginalisés par l’incroyable « dynamique Fillon » et par le « vote utile ». Parmi eux, Jean-Frédéric Poisson, qui était parvenu à montrer une vraie différence politique – rejet du libéralisme économique et discours sans ambiguïtés sur le plan sociétal – a vu nombre de ses électeurs potentiels se rallier à Fillon dans les derniers jours de la campagne.

Après sa victoire, François Fillon a parlé de « victoire idéologique ». Il a raison. Cette primaire a confirmé deux aspects essentiels de la culture politique dominante de l’électorat de droite : l’hégémonie du libéralisme économique et le rejet de la déconstruction sociétale « libertaire ». Cette contradiction de fond traverse aujourd’hui assez largement le segment de « droite classique » de l’opinion ; y compris chez les catholiques.

Les angles morts de Fillon

Cependant, la campagne de François Fillon a laissé des angles morts majeurs :

  • La politique migratoire et les frontières
  • L’Union européenne et le libre échange
  • La protection de la « France périphérique » face à la mondialisation

Il y a ici une logique électorale. Fillon a choisi les thèmes nécessaires et suffisants pour conquérir le cœur sociologique de l’électorat de droite, sur lequel les « angles morts » qu’il a laissés n’ont pas constitué un handicap majeur. Cependant, ces angles morts laissent de côté une partie importante du « peuple profond », cette « France périphérique », symbole de la fracture sociogéographique, qui est sous-représentée dans le panel électoral de la primaire. Lors de la campagne présidentielle, il sera difficile de faire l’impasse sur ces sujets qui préoccupent la sociologie des profondeurs de la France, aujourd’hui majoritairement acquise au Front national ; et qui rejette la mondialisation libérale. A ce stade, Fillon semble loin de pouvoir répondre au puissant besoin de protection face à la mondialisation ; et sa promesse de plein-emploi peut sembler douteuse : il n’apparait pas clairement que les réformes économiques proposées suffisent à redonner du travail dans les territoires abandonnés, lesquels témoignent par ailleurs d’une demande accrue de services publics.

Fillon élu par défaut ?

Capable de rassembler deux Français de droite sur trois, avec une faible transversalité sociologique, Fillon sera-t-il capable d’obtenir un vote majoritaire d’adhésion incluant les classes populaires lors de l’élection présidentielle ? S’il mène sa campagne présidentielle sur la même tonalité et avec le même programme que lors de la campagne des primaires, cela semble difficilement accessible. Or, Fillon, devenu le favori de l’élection présidentielle, affirme haut et fort qu’il ne variera pas d’un iota. D’une certaine manière, son programme, inamovible, serait à prendre ou à laisser. S’il maintient ce cap, il fragilisera sa position de favori et pourrait connaître une désillusion électorale en 2017.

Cependant, sa conquête claire et franche du cœur sociologique de l’électorat de droite pourrait constituer une base suffisante pour l’emporter. En effet, compte tenu de l’affaiblissement et de l’émiettement de la gauche, un score de 20 % à 25 % pourrait suffire à assurer une présence au deuxième tour contre Marine Le Pen. Dans cette hypothèse, Fillon pourrait être élu par défaut, comme Jacques Chirac en 2002[1]. Il pourrait ainsi faire le pari de miser sur un vote sociologique assez restreint ; et l’emporter sans élargir le cœur sociogéographique de son électorat.

Néanmoins, si cela peut être suffisant pour l’emporter, cela pourrait-il être suffisant pour gouverner, compte-tenu de l’ampleur des réformes qu’il annonce, notamment la privatisation partielle de la sécurité sociale, le choc fiscal et les coupes dans la fonction publique ? Fillon pourrait alors obtenir une victoire à la Pyrrhus et agréger contre ses réformes les sociologies qu’il aura délaissées durant la campagne. Dans ce cadre, l’hypothèse d’une France bloquée et fortement divisée n’est pas à exclure. Une telle perspective aggraverait la fracture sociogéographique qui fait partir la France en morceaux.

Le rôle des catholiques

Ici se dresse le risque d’un nouvel échec politique, après le quinquennat catastrophique de François Hollande, après le quinquennat décevant de Sarkozy, qui avait succédé à 12 ans d’immobilisme chiraquien. Compte tenu de la gravité de sa situation, la France peut-elle se permettre un nouveau quinquennat pour rien ? Certainement pas. Cela signifie qu’il est important que le vainqueur de 2017 soit en mesure de réussir.

Quel peut être le rôle des catholiques dans ce cadre ? La primaire a fait apparaître clairement que la sociologie classique du catholicisme urbain (majoritaire chez les catholiques pratiquants) s’était agrégée au candidat Fillon. A cet égard, le mouvement Sens Commun sort renforcé de la primaire, d’une part en raison de son choix gagnant, d’autre part parce qu’il aura contribué de manière significative à la victoire de François Fillon. Ce poids est intéressant bien sûr, mais les catholiques ne peuvent se contenter de servir de force électorale supplétive à un projet politique qui ignorerait la question sociale, sur laquelle ils ont tant à dire et à apporter. Ils ne peuvent non plus se contenter de peser – à la marge – sur les futurs choix sociétaux, comme s’ils étaient en quelque sorte exclusivement spécialisés sur les questions familiales et bioéthiques. Il leur revient donc de se saisir de la question sociale pour la porter sur la table de cette campagne électorale.

Rassembler deux Français sur trois

S’il veut réussir à redresser la France et à refaire sa cohésion sociale et culturelle, le vainqueur de 2017 aura besoin de rassembler au-delà des sociologies traditionnelles de la droite. Il aura besoin d’agréger largement le peuple autour d’un projet commun. Ce ne sont pas deux français de droite sur trois qu’il devra rassembler, mais plutôt deux français sur trois. Le projet politique de Fillon rend, pour le moment, un tel objectif difficilement accessible.

Dans les années 1980, Giscard avait imaginé revenir aux affaires en rassemblant deux français sur trois autour d’un projet centriste, libéral, social et européen. Une telle perspective n’est plus d’actualité. En revanche, l’effondrement idéologique de la Modernité laisse aujourd’hui peut-être la place à un projet qui rassemble deux Français sur trois. Les catholiques peuvent contribuer à faire émerger une telle dynamique en endossant un nouveau catholicisme social dont la France a besoin pour refaire un peuple et une nation.

[1] Jacques Chirac avait alors obtenu 20 % des voix au premier tour. Sur cette base de 20 %, il ne manque à Fillon que 4 millions de voix à conquérir sur 88 % de l’électorat, après en avoir conquis 3 millions sur 12 % de l’électorat aux primaires (4,5 millions de votants).

Article paru dans Permanences N°550-551 – Novembre-décembre 2016

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